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Recycle-la ta chanson
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Le problème, ce n'est pas l'idée de départ. Le problème, c'est la répétition jusqu'à l'accumulation. Et pire: ce que dit cette accumulation sur l'état de la culture. Du patrimoine auquel on fait semblant de rendre hommage, mais qu'on pille, retourne, empaille, remballe et ressert jusqu'à saturation d'un imaginaire collectif déjà pétrifié.
Mais bon, je commence par la fin de l'histoire. Revenons en arrière si vous voulez bien. Asseyez-vous confortablement, ça se lit comme un conte de fées, on reprend depuis le début. Un début dont tout le monde se souvient, qui se situe dans un passé pas si lointain.
C'était en 2007. Le producteur Paul Dupont-Hébert suggère à Claude Dubois d'enregistrer en duo quelques-uns de ses classiques en compagnie d'une poignée de vedettes de la chanson québécoise et française.
L'objectif, prétend-il alors, est surtout de faire connaître le répertoire de Dubois aux Français, qui n'en ont que pour Le Blues du businessman.
Si Dubois est potentiellement un des artistes les plus rentables de l'industrie musicale au Québec, il ne produit plus rien de neuf depuis au moins deux mille ans. Mais qu'importe, les Québécois sont fous de ses succès, et on sait déjà, grâce aux nombreux disques de reprises et d'hommages qui trônent au haut des palmarès de ventes, que le public s'emballe facilement pour le réchauffé.
Le résultat est inégal, mais supportable. Tous les classiques qu'on aime fredonner s'y trouvent.
Et c'est ainsi que Duo Dubois s'est révélé une machine à imprimer du fric. Au Québec, surtout, où il a été certifié platine (100 000 exemplaires) en trois semaines.
Le chanteur enchaîne alors avec un autre disque de reprises des mêmes chansons, accompagné d'une chorale cette fois (insérez ici une blague disant que pour une fois, il n'a pas eu à passer devant la file, puisqu'il précédait déjà tout le monde), tandis que l'industrie du disque qui en arrache devine dans cette voie une planche de salut.
Qui ressemble à une planche à billets.
Comme d'habitude, elle ne fait pas les choses à moitié, et depuis, elle inonde les bacs des disquaires de propositions du même type. Les Lost Fingers sont accompagnés d'artistes qui ne devinent pas qu'on les parodie, Dan Bigras chante la tendresse avec des filles, Marjo râle avec des gars, Jean-Pierre Ferland susurre avec je ne sais plus qui.
Éric Lapointe, lui, est presque tout le temps là, à beugler un truc inaudible. Comme d'habitude.
Même Yves Lambert s'y est mis, en plus de revenir aux toujours populaires chansons à boire. En tournée de promo la semaine dernière, il vendait sa salade à la radio, proposant que cette mode à laquelle il a cédé témoigne d'une nouvelle solidarité entre les musiciens en temps de crise.
Et voilà, madame, comment on vous endort en faisant passer de la mise en marché pour de la solidarité avant de pourfendre le grand Kapital du même souffle.
Trop occupé qu'il était à préparer son prochain "live" pour un resto moins qu'ordinaire qui le paye afin qu'il prétende qu'on y mange divinement, l'animateur n'a pas relevé que l'aiguille de son détecteur de bullshit frétillait dans le rouge.
Sans doute parce qu'il est lui-même condamné à la même putasserie qui consiste à faire croire aux gens un truc qu'on ne pense pas une seconde pour payer ses bills.
Comme l'animateur qui vous dit en ondes l'extraordinaire qualité d'un repas dont on sait, si on a fréquenté l'endroit, qu'il ne pourra qu'être décevant, les prétextes des artistes et des producteurs pour nous servir du réchauffé (seul, en duo ou en groupe) outrepassent les plus élémentaires règles de décence.
Surtout quand le résultat est le plus souvent navrant. Ce qu'on ne dit jamais. Ou bien trop rarement.
Des exemples?
Les reprises de succès québécois par Boom Desjardins et ses amis sont pour la plupart inutiles. Sinon carrément vaines. Qui avait envie de réentendre Entre l'ombre et la lumière (en duo avec Annie Villeneuve!) de Marie Carmen? Ou Le Train de Vilain Pingouin? Ou Donne-moi ma chance des B.B.? Et quand elles ne sont pas carrément oiseuses, ces reprises sont fardées d'arrangements périmés avant même qu'on les sorte de l'emballage. Les reprises de Dan Bigras, elles, sont carrément pénibles. Aussi fastes qu'on les souhaite, les orchestrations tombent à plat. La voix du chanteur semble éteinte, sans âme, le choix du répertoire tristement prévisible (La Grange? Come on!), et l'accent de Bigras lorsqu'il chante en anglais transpire autant l'effort que l'échec.
Vous en voulez encore? Tenez, vous venez tout juste de vous garrocher au magasin pour acheter le jazz prédigéré d'Ima qui, moi, me donne plutôt envie de me garrocher dans le sapin tout décoré pour vérifier si je suis toujours vivant. Même vendus à des millions d'exemplaires, ses disques, comme les duos de Marjo ou les 70s de Cossette, ont autant de chance de contribuer à l'avancement du patrimoine musical que l'ère de la mélamine de figurer parmi les moments forts de l'histoire du meuble.
Si vous avez le droit d'aimer cela? Certainement. Comme j'ai le droit de dire que c'est pas parce que vous aimez ça que c'est bon. C'est facile, c'est pratique, c'est connu, c'est familier, c'est accessible, c'est divertissant, ça joue à la radio tous les jours. Mais ce n'est pas bon. Ou si rarement.
Ne vous trompez pas: ceci n'est pas un coup de gueule. C'est un cri du cœur. C'est un hoquet, c'est une indigestion, c'est un constat de cul-de-sac culturel.
Le problème, comme je vous disais, ce n'est pas l'idée de départ. Le problème, c'est la répétition jusqu'à l'accumulation. Et pire: ce que dit cette accumulation sur l'état de la culture. Du patrimoine auquel on fait semblant de rendre hommage, mais qu'on pille, retourne, empaille, remballe et ressert jusqu'à saturation d'un imaginaire collectif déjà pétrifié.
Comme si on n'avait plus rien de nouveau à dire. Comme si tout ce qui restait à faire, c'est de radoter.
Tags: fric, duos, Marie Carmen, B.B., Lost Fingers, Vilain Pingouin, Claude Dubois, Éric Lapointe, Dan Bigras, Marjo, Annie Villeneuve, Cossette, Paul Dupont-Hébert, reprises, Boom Desjardins, chansons, chorale, Yves Lambert, Jean-Pierre Ferland, Duo Dubois
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Ça va super bien, merci
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Ce n'est pas de l'hypocrisie. C'est bien plus grave. C'est un truc insidieux, qui s'insinue en vous sans que vous vous en aperceviez.
Et hop, vos pensées ne vous appartiennent plus (1). Et les miennes non plus, d'ailleurs.
Vous en doutez? Eh bien si l'anecdote qui suit n'en est pas la preuve, c'en est au moins l'illustration.
Nous sommes au parc, juste à côté de la maison. Limoilou Beach.
Nous vivons en ville pour une bonne raison: on y trouve toutes sortes de monde. Y compris des poqués, des louches, des tout croches, et surtout des pas conformes, des pas tout à fait normaux mais qui ne sont pas pour autant plus malintentionnés que vous ou moi.
Nous sommes au parc, donc, et ma fille joue avec deux ou trois enfants qu'elle ne connaît pas. Je me tiens à l'écart, assis sur la butte qui surplombe un peu l'aire de jeu, je surveille distraitement ce qui se trame, levant à intervalles réguliers les yeux de ma revue. Les autres parents sont alentour et font pareil.
Arrive un bonhomme à vélo. L'air un peu chaud. Une gueule de pas fiable. Il marche à côté des enfants, puis il se tourne pour leur adresser la parole.
À quoi je pense immédiatement? Quelle est la première chose qui traverse ma conscience, qui flashe et qui met en branle les alarmes: le danger potentiel de la présence d'un étranger près de ma fille.
J'imagine tout de suite le pire: un pédophile, un violeur, un agresseur. Mes pupilles se dilatent, je surveille intensément, il part, ouf.
Les autres parents et moi nous regardons furtivement. Nous avons tous pensé la même chose. Je le sais, ça se voit. La panique, fugace, se devine dans son contraire: les traits qui se distendent soudainement au départ du danger.
La seconde d'après?
Je me déteste. Mais vraiment, là, je m'hayiiis, vous pouvez pas imaginer à quel point. Pendant une fraction de seconde, j'étais tout ce qui m'inspire du mépris dans la société actuelle, obsédée par la sécurité parce qu'accro aux faits divers et aux catastrophes.
Pendant une fraction de seconde, mes pensées ne m'appartenaient plus.
Alors à qui appartenaient-elles?
J'ai envie de dire à un climat. Mais à un climat vraiment difficile à changer et auquel on ne peut que rarement échapper. Toujours pris que nous sommes dans ce même automne-hiver où la surmédiatisation d'une violence extraordinaire a congelé le jugement.
Cette réaction, ma réaction qui n'a pas de prise dans le réel, mais dans l'imaginaire, elle est le fruit d'une multitude de choses. Obsession médiatique pour les agressions sexuelles qui font la une des journaux, des bulletins de nouvelles et dont on nous donne les détails les plus scabreux. Fascination pour les drames morbides depuis l'enfance. Peur naturelle de l'étranger, de l'inconnu. Mais surtout, le sentiment qu'il nous appartient de préserver nos enfants d'un monde de violence où chaque coin noir recèle un danger alors que dans les faits, je le sais, nous le savons tous: nous n'avons jamais vécu dans un monde aussi sûr.
Mais toujours dans les faits, nous n'avons jamais vécu dans un monde aussi sursaturé d'histoires d'horreur qui, quand elles se terminent, se répètent encore à l'infini, comme une sorte d'écho éternel. Ainsi, confondant compassion et obsession morbide, nos médias soulignent à grands traits chaque anniversaire d'une disparition célèbre, d'un meurtre, d'une tuerie.
Cette semaine, c'était Julie Surprenant.
Le mystère et l'horreur pure que distillent ces histoires nous glacent le sang: c'est l'objectif. Nous faire peur.
Nos existences confortables nous réclament de l'adrénaline. Elles réclament des frissons, de la terreur. Non contents de la fiction, nous voulons de l'abjection véritable, de la souffrance réelle, des larmes salées. Encore. Et encore. C'est l'expérience totale de la vie.
Les campagnes de sensibilisation n'y feront rien. On ne reviendra pas en arrière.
Comme des animaux habitués au goût du sang, nous avons pris le goût du spectacle.
Notre univers est un bazar, une foire aux horreurs où les amuseurs se déguisent en bienfaiteurs lorsqu'ils distraient la foule avec une mongole. Nous sommes contaminés par les images, par les discours qui se multiplient, se télescopent, perdent leur sens. Les bulletins de nouvelles manufacturent une menace de synthèse que nous consommons comme des junkies.
En résulte une sorte de bruit blanc qui infecte l'imaginaire et parasite le jugement.
Nos pensées ne nous appartiennent plus. Elles appartiennent au climat.
Partout, c'est novembre dans nos têtes.
Sinon?
Ça va très bien, merci. Mais des fois, je prendrais volontiers des vacances de nous.
NO LOGO - Quelques mots, sur un ton plus badin, à propos du flamboyant aristo de l'image que le maire souhaite engager afin de faire reluire celle de Québec. J'ai nommé Clotaire Rapaille.
Vous capotez sur ce qu'il coûte? Vous freakez sur ce qu'il raconte?
Moi, c'est surtout ce qu'il conçoit qui me fait prédire le pire.
Son plus grand accomplissement: avoir dessiné la PT Cruiser.
Or, la PT Cruiser, c'est comme les maisons en forme de palais vénitiens avec des colonnes devant, ou de châteaux avec des toits crénelés. C'est comme les lions en plâtre de chaque côté de l'entrée.
C'est comme les grosses chaînes en or pognées dans le poil. Du toc, du mauvais goût consommé, et pourtant déguisé comme s'il s'agissait de la plus grande classe.
En fait, la PT Cruiser est loin du chef-d'œuvre de design qu'on prétend: c'est surtout un char de m'as-tu-vu.
Que nous dit alors cette voiture, fierté de Clotaire Rapaille, grand fils de pub devant l'Éternel?
Que le maire rêve d'une ville éclatée, complètement folle, mais qu'il souhaite confier son image à un type qui confond Florence et Saint-Léonard.
1. La paternité de l'expression revient au dramaturge Christian Lapointe. Il l'a utilisée lors d'une conversation que nous avons eue l'autre jour à propos des standards de beauté, de la porno et du désir. Je la lui pique sans autre préavis et m'en sers pour illustrer autre chose.
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Les murs dans nos têtes
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Depuis quelques semaines, partout, les reportages sur Berlin, le mur tombé, et pourtant toujours debout dans la tête de bien des gens.
Toujours debout dans cette distinction entre Wessies (ceux de l'Ouest) et Ossies (de l'Est) qui persiste. Toujours debout, aussi, comme le fantôme de certitudes évaporées. Car oui, ils sont nombreux, parmi les Ossies, qui regrettent le bon vieux temps du rideau de fer.
Ils revoudraient bien la Stasi, de la délation et de la crainte du voisin ou du beau-frère pour retrouver un peu de leurs repères, de leurs certitudes, du temps qui s'égrène, lentement, en noir et blanc. L'unification les a mis dans un flou de couleurs qu'ils ne parviennent pas à mettre au point, même après 20 ans.
Mais ce genre de murs dans la tête, c'est courant. Ce n'est pas une affaire berlinoise, allemande, ou européenne. Ce n'est pas non plus qu'une affaire de nostalgie, mais plutôt d'humanité. De l'hommerie si vous voulez.
Nous avons tous des murs dans la tête qui nous empêchent de raisonner. Ils sont affaire de valeurs, de caractère, d'honnêteté intellectuelle. Ils sont aussi affaire d'histoire personnelle, de douleurs collectives. Mais le plus souvent, ils ne servent qu'à nous abuser, qu'à nous tromper nous-mêmes, ou les autres.
Prenez le débat à propos de l'euthanasie, rouvert par un sondage fait auprès des médecins spécialistes. Rouvert, c'est vite dit, on ne l'a jamais fait et on n'est pas près de le faire non plus. Dès qu'il en est question, hop, on se presse de passer à autre chose, de mettre la chose sous le tapis. Parce que trop complexe, et surtout, parce que trop émotivement chargé.
Sans grande surprise, donc, les spécialistes consultés dans ce sondage se sont majoritairement prononcés en faveur de l'euthanasie.
Ont suivi les omnipraticiens, et tadam, le gouvernement qui semble se faire tirer l'oreille a paresseusement annoncé qu'il se pencherait sur la question.
Ma question: comment se fait-il que nous en soyons toujours là? Ou comment se fait-il qu'on en soit toujours à publier les résultats de ce genre de sondage comme s'il s'agissait d'une surprise?
Ma réponse: un petit mur dans la tête. D'abord, celui de la morale. Les mêmes médecins qui ont répondu à ce sondage ont beau le nier, il y a sous notre incapacité à mener ce débat un vieux fond catho qui veut qu'une fin de vie pourrie de douleurs inhumaines achète comptant le salut de l'âme. Mais plus encore, que toute vie, même si elle ne tient qu'à un fil gangrené, c'est encore une vie. Et c'est sacré.
Devant cela, pour faire écran à la morale de bénitier, l'excuse qu'on nous sert toujours: qui décidera si c'est bon ou pas? Qui décidera si cette personne doit mourir ou non? Le malade? Le médecin? La famille?
En gros, on y revient même si on ne veut pas: qui se substituera à Dieu?
Mieux encore, on croit que cela pourrait mettre de la pression sur les médecins, et les forcer à abréger inutilement la vie de vieillards devenus un fardeau social... Si c'est pas beau: invoquer le bonhomme Sept-Heures comme prétexte pour éviter d'avoir à penser.
Dans les faits, l'euthanasie se pratique déjà. Cela aussi, le sondage l'a révélé. Mais plutôt que de l'encadrer et d'éviter ainsi les abus qu'on craint, on zigonne, on niaise, on promet de se pencher sur la question, un jour, bientôt.
On préfère laisser les choses aller comme elles sont, dans la clandestinité. Et pendant ce temps, on parle beaucoup d'éthique. Ah ça oui, de l'éthique, on en parle.
Les petits murs qu'on a dans la tête ont ceci de commode qu'ils nous permettent parfois de travestir notre lâcheté.
MÉPRISE ET MÉPRIS - Il est d'autres murs qui semblent plus triviaux mais qui ne le sont pas nécessairement.
Avez-vous regardé le Gala de l'ADISQ la semaine dernière? Avez-vous vu le mur, ou plutôt, le fossé, immense, de chaque côté du mur qui sépare le mérite artistique du plus grand vendeur? Fossé que creusent encore un peu Quebecor et ses sbires en menaçant de bouder un gala passablement pute, justement parce qu'il ne l'est pas encore assez.
Où est le scandale, où est la putasserie? Ils sont justement dans l'idée de glorifier le populaire parce qu'il est populaire.
Je m'explique.
Il y a mille raisons d'aimer une chanson. Le texte, la mélodie, la musique, un refrain accrocheur, le talent de l'interprète, et plus encore, le contexte dans lequel on l'écoute ou ce qu'elle évoque chez nous comme souvenir. Mais parmi toutes les raisons d'aimer une chanson, il y a aussi l'habitude. Ou si vous préférez: l'accoutumance.
Une radio commerciale vous repasse les mêmes chansons en boucle, encore et encore, pendant des semaines, voire des années. Vous écoutez distraitement, puisque vous y êtes forcés à l'épicerie, chez le dentiste, au dépanneur, dans l'autobus, au centre commercial, dans les boutiques, où on vous impose ces radios. Vous vous faites au son de la chanson matraquée, aux paroles. Si en plus les animateurs parviennent à vous convaincre que c'est le hit du moment, vous embarquez.
Comme vous embarquez dans le retour du fluo simplement parce qu'il y en a partout au magasin.
Nous voilà donc au cœur du problème: la mise en marché de la musique populaire qui n'a comme finalité que sa mise en marché. En récompensant les chansons les plus populaires pour la simple raison qu'elles sont aimées du plus grand nombre, on prend le risque de célébrer les meilleures stratégies marketing, et pas seulement le talent.
Évidemment, on expliquera qu'il n'en est rien. On vous dira qu'il s'agit là d'un discours élitiste, que les critiques sont des snobs qui méprisent la culture populaire. Même si c'était vrai, encore ici, le critique sert de bonhomme Sept-Heures, de parade afin d'éluder le véritable enjeu: le goût programmé par le marketing et le pouvoir du fric derrière ce marketing.
Les petits murs qu'on a dans la tête sont des écrans. Ils nous permettent d'y projeter la réalité comme un théâtre d'ombres chinoises. Ici, tout le monde voit bien la silhouette du mépris, mais les yeux rivés au mur, on ne distingue pas que la main qui fait un doigt d'honneur n'appartient pas nécessairement à celui qu'on croit.
Tags: Dieu, Quebecor, Ossies, mur, éthique, médecin spécialiste, ADISQ, musique populaire, Stasi, chanson, Wessies, délation, euthanasie, Berlin, omnipraticien
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Paysages ferroviaires
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Le voyage débute dans mes terres, sur mon territoire, ma topographie. Le train s'ébroue, puis il avance. D'abord lentement, puis très lentement. Voyage en TBV, un train à basse vitesse. Très basse. Il faudra 3h15 pour se rendre à Montréal, et c'est très bien ainsi. Plus vite, on perdrait la possibilité de contempler le paysage, de méditer sur le Québec d'en arrière que le chemin de fer, par son parcours alambiqué, nous permet d'épier.
Le soleil se lève péniblement sur l'embouchure de la Saint-Charles qui s'irise d'argents, de jaunes, d'indigos. Sous le pont, la rivière écume en se jetant dans le fleuve, tandis que l'usine de la Stadacona l'imite, à sa manière: elle fume.
Passé le cégep, l'aiguillage fait tanguer les wagons, on oblique vers l'ouest. Je ne me lasse jamais de ces matins figés dans le givre de l'automne. De cette lumière crue, franche, qui découpe le monde. Ce sont des moments parfaits.
Bientôt, les cours et les piscines en hibernation des quartiers résidentiels cèdent le paysage aux parcs industriels. Un ouvrier coupe un long madrier de 6 x 6 en cubes avec une scie à chaîne. Penché sur son labeur, il ne laisse voir que sa tuque blanche, ses jeans, un manteau bien trop léger pour la saison. Les grues de chez Simplex, dépliées à différentes hauteurs, dansent un ballet statique. Se succèdent en un flot presque ininterrompu des édifices anonymes vus de l'arrière: théâtre mouvant de tôle gaufrée de toutes les couleurs imaginables où s'empilent des merdes. Montagnes de pneus, de palettes de transport, de blocs de béton... Puis encore des palettes, et encore des blocs, et encore des pneus.
On longe lentement le Versant-Nord. Tout au bas, je reconnais le boisé où j'ai participé à ma première course de vélo de montagne, à 14 ans. Plus de 20 ans de cela. Il ne m'en reste que des images fanées. Mes souvenirs sont imprimés dans ma mémoire comme le café dans une tasse qu'on vient de vider: des cercles concentriques, flous, sans éclat, bruns comme cet automne qui a plaqué ses couleurs vives au sol. Peut-être y a-t-il quelque chose à tirer de tous ces souvenirs d'enfance tellement compressés par les logiciels de la mémoire qu'ils ont perdu leur sens et ne sont devenus qu'images éparses, mais il me faudrait pouvoir déchiffrer tout cela, faire du sens dans le chaos, comme les diseuses de bonne aventure dans le marc de café. J'ignore comment.
Au fond d'un ravin, un caddie d'épicerie abandonné fait le mort.
En contrebas de la Pépinière Moraldo, à Cap-Rouge, un flamant rose de jardin gît lui aussi sur le côté, comme désossé, sur le bord de la track. Les flaques d'eau sont recouvertes de gel, leur surface plissée comme une pellicule de plastique qu'on ne serait pas parvenu à tendre tout à fait convenablement.
J'ignore complètement ce qui se passe à l'intérieur du train. Les écouteurs fichés dans les oreilles, mes yeux ne quittent la table de travail que pour regarder dehors. Je n'ai pas envie de gens, j'ai envie de décors. De beautés imparfaites qui se révèlent dans le banal. J'ai envie de natures mortes, de piles de traverses créosotées, entassées en lots d'une dizaine, sur des kilomètres. J'ai envie de temps mou, de temps qui s'arrête, de trains qui déboulent en sens contraire pour remonter ce temps. De labours, de champs dorés, mais est-ce d'un blé tardif? J'ai envie d'anciens théâtres et de salles de cinéma oubliées au centre de villages et de hameaux qu'on ne contemple plus désormais que depuis la nouvelle rue principale: celle qui mène à l'autoroute, celle des power centers, des chaînes de restaurants et des Canadian Tire.
J'ai envie du cinéma de la vie du Québec vu d'en arrière. J'ai envie de ces décors confidentiels, de cet arbre, au milieu d'un champ, seul comme à l'aube d'un hiver nucléaire. J'ai envie de vieux réservoirs exhumés, de conteneurs délavés. De wagons de la compagnie Santa Fe et de rivières qui frémissent à peine, comme ta peau, ce matin, quand je suis parti en glissant en silence hors du lit, dans les restes de la nuit que j'ai emportés avec moi, comme en doggy bag, jusque dans ce wagon de classe économique.
METALLICA - Dès les premières notes de ce spectacle très attendu, dès que la foule s'est levée en hurlant, j'ai songé au plus éculé des clichés en me disant que c'était sans doute aussi un des plus vrais: le rock, et plus particulièrement le heavy métal, a littéralement remplacé la religion, et les stades sont décidément les nouvelles églises. Alléluia.
Il aura cependant suffi d'écouter James Hetfield, guitariste et chanteur, s'adresser au public toute la soirée pour me convaincre du contraire.
Bouillie bien-pensante, amour du prochain, la grande famille Metallica se donnait rendez-vous pour un échange de bons procédés (adulation contre musique), en toute fraternité, la main dans la main. La finale d'une Seek and Destroy jouée toutes lumières allumées, assez mollement et accompagnée d'un imbuvable discours de remerciement qui suintait l'optimisme et la joie de vivre a fini de m'écœurer. Cette religion verse maintenant dans la messe à gogo.
La musique de Metallica m'a toujours paru pertinente parce qu'elle opposait sa violence à celle du monde. Elle était livrée sans concession, dans un chaos qui rendait le nôtre acceptable, vivable. Mais là, on était loin de la communion dans la distorsion, du défoulement viscéral, de ce rock qui déchire et qui transcende dans la transgression de l'ordre établi.
Le jeu est toujours aussi parfait, mais l'esprit, lui, n'y est plus. Le groupe s'est poli au fil du temps, des conflits, pour devenir lisse comme l'époque. Au mieux, samedi soir, Hetfield avait l'air d'un rescapé trop content de vivre pour se rendre compte que son positivisme saoule. Au pire, il avait l'air d'un psy de pacotille.
Remarquez, le public aussi est devenu bien sage et poli. On amène même ses enfants voir Metallica: il y en avait deux dans la rangée devant moi. Dix ans tout au plus. N'ayez crainte, tout le monde s'est bien tenu. Presque pas une cigarette allumée autour, tout juste quelques joints ici et là.
Mais bon, même si la nostalgie métal n'est plus ce qu'elle était, on ne s'est pas empêchés de s'amuser, et au faîte de la nuit, je suis rentré chez moi en titubant, barbouillé par l'alcool que nous avions fait entrer en douce, malgré la fouille, puisque le groupe réclamait qu'on ferme le bar du Colisée avant 21h.
Parce que bon, si les groupes métal vieillissent mal, personne n'a dit qu'on était censé faire pareil.
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