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Ça va super bien, merci
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Ce n'est pas de l'hypocrisie. C'est bien plus grave. C'est un truc insidieux, qui s'insinue en vous sans que vous vous en aperceviez.
Et hop, vos pensées ne vous appartiennent plus (1). Et les miennes non plus, d'ailleurs.
Vous en doutez? Eh bien si l'anecdote qui suit n'en est pas la preuve, c'en est au moins l'illustration.
Nous sommes au parc, juste à côté de la maison. Limoilou Beach.
Nous vivons en ville pour une bonne raison: on y trouve toutes sortes de monde. Y compris des poqués, des louches, des tout croches, et surtout des pas conformes, des pas tout à fait normaux mais qui ne sont pas pour autant plus malintentionnés que vous ou moi.
Nous sommes au parc, donc, et ma fille joue avec deux ou trois enfants qu'elle ne connaît pas. Je me tiens à l'écart, assis sur la butte qui surplombe un peu l'aire de jeu, je surveille distraitement ce qui se trame, levant à intervalles réguliers les yeux de ma revue. Les autres parents sont alentour et font pareil.
Arrive un bonhomme à vélo. L'air un peu chaud. Une gueule de pas fiable. Il marche à côté des enfants, puis il se tourne pour leur adresser la parole.
À quoi je pense immédiatement? Quelle est la première chose qui traverse ma conscience, qui flashe et qui met en branle les alarmes: le danger potentiel de la présence d'un étranger près de ma fille.
J'imagine tout de suite le pire: un pédophile, un violeur, un agresseur. Mes pupilles se dilatent, je surveille intensément, il part, ouf.
Les autres parents et moi nous regardons furtivement. Nous avons tous pensé la même chose. Je le sais, ça se voit. La panique, fugace, se devine dans son contraire: les traits qui se distendent soudainement au départ du danger.
La seconde d'après?
Je me déteste. Mais vraiment, là, je m'hayiiis, vous pouvez pas imaginer à quel point. Pendant une fraction de seconde, j'étais tout ce qui m'inspire du mépris dans la société actuelle, obsédée par la sécurité parce qu'accro aux faits divers et aux catastrophes.
Pendant une fraction de seconde, mes pensées ne m'appartenaient plus.
Alors à qui appartenaient-elles?
J'ai envie de dire à un climat. Mais à un climat vraiment difficile à changer et auquel on ne peut que rarement échapper. Toujours pris que nous sommes dans ce même automne-hiver où la surmédiatisation d'une violence extraordinaire a congelé le jugement.
Cette réaction, ma réaction qui n'a pas de prise dans le réel, mais dans l'imaginaire, elle est le fruit d'une multitude de choses. Obsession médiatique pour les agressions sexuelles qui font la une des journaux, des bulletins de nouvelles et dont on nous donne les détails les plus scabreux. Fascination pour les drames morbides depuis l'enfance. Peur naturelle de l'étranger, de l'inconnu. Mais surtout, le sentiment qu'il nous appartient de préserver nos enfants d'un monde de violence où chaque coin noir recèle un danger alors que dans les faits, je le sais, nous le savons tous: nous n'avons jamais vécu dans un monde aussi sûr.
Mais toujours dans les faits, nous n'avons jamais vécu dans un monde aussi sursaturé d'histoires d'horreur qui, quand elles se terminent, se répètent encore à l'infini, comme une sorte d'écho éternel. Ainsi, confondant compassion et obsession morbide, nos médias soulignent à grands traits chaque anniversaire d'une disparition célèbre, d'un meurtre, d'une tuerie.
Cette semaine, c'était Julie Surprenant.
Le mystère et l'horreur pure que distillent ces histoires nous glacent le sang: c'est l'objectif. Nous faire peur.
Nos existences confortables nous réclament de l'adrénaline. Elles réclament des frissons, de la terreur. Non contents de la fiction, nous voulons de l'abjection véritable, de la souffrance réelle, des larmes salées. Encore. Et encore. C'est l'expérience totale de la vie.
Les campagnes de sensibilisation n'y feront rien. On ne reviendra pas en arrière.
Comme des animaux habitués au goût du sang, nous avons pris le goût du spectacle.
Notre univers est un bazar, une foire aux horreurs où les amuseurs se déguisent en bienfaiteurs lorsqu'ils distraient la foule avec une mongole. Nous sommes contaminés par les images, par les discours qui se multiplient, se télescopent, perdent leur sens. Les bulletins de nouvelles manufacturent une menace de synthèse que nous consommons comme des junkies.
En résulte une sorte de bruit blanc qui infecte l'imaginaire et parasite le jugement.
Nos pensées ne nous appartiennent plus. Elles appartiennent au climat.
Partout, c'est novembre dans nos têtes.
Sinon?
Ça va très bien, merci. Mais des fois, je prendrais volontiers des vacances de nous.
NO LOGO - Quelques mots, sur un ton plus badin, à propos du flamboyant aristo de l'image que le maire souhaite engager afin de faire reluire celle de Québec. J'ai nommé Clotaire Rapaille.
Vous capotez sur ce qu'il coûte? Vous freakez sur ce qu'il raconte?
Moi, c'est surtout ce qu'il conçoit qui me fait prédire le pire.
Son plus grand accomplissement: avoir dessiné la PT Cruiser.
Or, la PT Cruiser, c'est comme les maisons en forme de palais vénitiens avec des colonnes devant, ou de châteaux avec des toits crénelés. C'est comme les lions en plâtre de chaque côté de l'entrée.
C'est comme les grosses chaînes en or pognées dans le poil. Du toc, du mauvais goût consommé, et pourtant déguisé comme s'il s'agissait de la plus grande classe.
En fait, la PT Cruiser est loin du chef-d'œuvre de design qu'on prétend: c'est surtout un char de m'as-tu-vu.
Que nous dit alors cette voiture, fierté de Clotaire Rapaille, grand fils de pub devant l'Éternel?
Que le maire rêve d'une ville éclatée, complètement folle, mais qu'il souhaite confier son image à un type qui confond Florence et Saint-Léonard.
1. La paternité de l'expression revient au dramaturge Christian Lapointe. Il l'a utilisée lors d'une conversation que nous avons eue l'autre jour à propos des standards de beauté, de la porno et du désir. Je la lui pique sans autre préavis et m'en sers pour illustrer autre chose.
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Les murs dans nos têtes
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Depuis quelques semaines, partout, les reportages sur Berlin, le mur tombé, et pourtant toujours debout dans la tête de bien des gens.
Toujours debout dans cette distinction entre Wessies (ceux de l'Ouest) et Ossies (de l'Est) qui persiste. Toujours debout, aussi, comme le fantôme de certitudes évaporées. Car oui, ils sont nombreux, parmi les Ossies, qui regrettent le bon vieux temps du rideau de fer.
Ils revoudraient bien la Stasi, de la délation et de la crainte du voisin ou du beau-frère pour retrouver un peu de leurs repères, de leurs certitudes, du temps qui s'égrène, lentement, en noir et blanc. L'unification les a mis dans un flou de couleurs qu'ils ne parviennent pas à mettre au point, même après 20 ans.
Mais ce genre de murs dans la tête, c'est courant. Ce n'est pas une affaire berlinoise, allemande, ou européenne. Ce n'est pas non plus qu'une affaire de nostalgie, mais plutôt d'humanité. De l'hommerie si vous voulez.
Nous avons tous des murs dans la tête qui nous empêchent de raisonner. Ils sont affaire de valeurs, de caractère, d'honnêteté intellectuelle. Ils sont aussi affaire d'histoire personnelle, de douleurs collectives. Mais le plus souvent, ils ne servent qu'à nous abuser, qu'à nous tromper nous-mêmes, ou les autres.
Prenez le débat à propos de l'euthanasie, rouvert par un sondage fait auprès des médecins spécialistes. Rouvert, c'est vite dit, on ne l'a jamais fait et on n'est pas près de le faire non plus. Dès qu'il en est question, hop, on se presse de passer à autre chose, de mettre la chose sous le tapis. Parce que trop complexe, et surtout, parce que trop émotivement chargé.
Sans grande surprise, donc, les spécialistes consultés dans ce sondage se sont majoritairement prononcés en faveur de l'euthanasie.
Ont suivi les omnipraticiens, et tadam, le gouvernement qui semble se faire tirer l'oreille a paresseusement annoncé qu'il se pencherait sur la question.
Ma question: comment se fait-il que nous en soyons toujours là? Ou comment se fait-il qu'on en soit toujours à publier les résultats de ce genre de sondage comme s'il s'agissait d'une surprise?
Ma réponse: un petit mur dans la tête. D'abord, celui de la morale. Les mêmes médecins qui ont répondu à ce sondage ont beau le nier, il y a sous notre incapacité à mener ce débat un vieux fond catho qui veut qu'une fin de vie pourrie de douleurs inhumaines achète comptant le salut de l'âme. Mais plus encore, que toute vie, même si elle ne tient qu'à un fil gangrené, c'est encore une vie. Et c'est sacré.
Devant cela, pour faire écran à la morale de bénitier, l'excuse qu'on nous sert toujours: qui décidera si c'est bon ou pas? Qui décidera si cette personne doit mourir ou non? Le malade? Le médecin? La famille?
En gros, on y revient même si on ne veut pas: qui se substituera à Dieu?
Mieux encore, on croit que cela pourrait mettre de la pression sur les médecins, et les forcer à abréger inutilement la vie de vieillards devenus un fardeau social... Si c'est pas beau: invoquer le bonhomme Sept-Heures comme prétexte pour éviter d'avoir à penser.
Dans les faits, l'euthanasie se pratique déjà. Cela aussi, le sondage l'a révélé. Mais plutôt que de l'encadrer et d'éviter ainsi les abus qu'on craint, on zigonne, on niaise, on promet de se pencher sur la question, un jour, bientôt.
On préfère laisser les choses aller comme elles sont, dans la clandestinité. Et pendant ce temps, on parle beaucoup d'éthique. Ah ça oui, de l'éthique, on en parle.
Les petits murs qu'on a dans la tête ont ceci de commode qu'ils nous permettent parfois de travestir notre lâcheté.
MÉPRISE ET MÉPRIS - Il est d'autres murs qui semblent plus triviaux mais qui ne le sont pas nécessairement.
Avez-vous regardé le Gala de l'ADISQ la semaine dernière? Avez-vous vu le mur, ou plutôt, le fossé, immense, de chaque côté du mur qui sépare le mérite artistique du plus grand vendeur? Fossé que creusent encore un peu Quebecor et ses sbires en menaçant de bouder un gala passablement pute, justement parce qu'il ne l'est pas encore assez.
Où est le scandale, où est la putasserie? Ils sont justement dans l'idée de glorifier le populaire parce qu'il est populaire.
Je m'explique.
Il y a mille raisons d'aimer une chanson. Le texte, la mélodie, la musique, un refrain accrocheur, le talent de l'interprète, et plus encore, le contexte dans lequel on l'écoute ou ce qu'elle évoque chez nous comme souvenir. Mais parmi toutes les raisons d'aimer une chanson, il y a aussi l'habitude. Ou si vous préférez: l'accoutumance.
Une radio commerciale vous repasse les mêmes chansons en boucle, encore et encore, pendant des semaines, voire des années. Vous écoutez distraitement, puisque vous y êtes forcés à l'épicerie, chez le dentiste, au dépanneur, dans l'autobus, au centre commercial, dans les boutiques, où on vous impose ces radios. Vous vous faites au son de la chanson matraquée, aux paroles. Si en plus les animateurs parviennent à vous convaincre que c'est le hit du moment, vous embarquez.
Comme vous embarquez dans le retour du fluo simplement parce qu'il y en a partout au magasin.
Nous voilà donc au cœur du problème: la mise en marché de la musique populaire qui n'a comme finalité que sa mise en marché. En récompensant les chansons les plus populaires pour la simple raison qu'elles sont aimées du plus grand nombre, on prend le risque de célébrer les meilleures stratégies marketing, et pas seulement le talent.
Évidemment, on expliquera qu'il n'en est rien. On vous dira qu'il s'agit là d'un discours élitiste, que les critiques sont des snobs qui méprisent la culture populaire. Même si c'était vrai, encore ici, le critique sert de bonhomme Sept-Heures, de parade afin d'éluder le véritable enjeu: le goût programmé par le marketing et le pouvoir du fric derrière ce marketing.
Les petits murs qu'on a dans la tête sont des écrans. Ils nous permettent d'y projeter la réalité comme un théâtre d'ombres chinoises. Ici, tout le monde voit bien la silhouette du mépris, mais les yeux rivés au mur, on ne distingue pas que la main qui fait un doigt d'honneur n'appartient pas nécessairement à celui qu'on croit.
Tags: Dieu, Quebecor, Ossies, mur, éthique, médecin spécialiste, ADISQ, musique populaire, Stasi, chanson, Wessies, délation, euthanasie, Berlin, omnipraticien
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Paysages ferroviaires
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Le voyage débute dans mes terres, sur mon territoire, ma topographie. Le train s'ébroue, puis il avance. D'abord lentement, puis très lentement. Voyage en TBV, un train à basse vitesse. Très basse. Il faudra 3h15 pour se rendre à Montréal, et c'est très bien ainsi. Plus vite, on perdrait la possibilité de contempler le paysage, de méditer sur le Québec d'en arrière que le chemin de fer, par son parcours alambiqué, nous permet d'épier.
Le soleil se lève péniblement sur l'embouchure de la Saint-Charles qui s'irise d'argents, de jaunes, d'indigos. Sous le pont, la rivière écume en se jetant dans le fleuve, tandis que l'usine de la Stadacona l'imite, à sa manière: elle fume.
Passé le cégep, l'aiguillage fait tanguer les wagons, on oblique vers l'ouest. Je ne me lasse jamais de ces matins figés dans le givre de l'automne. De cette lumière crue, franche, qui découpe le monde. Ce sont des moments parfaits.
Bientôt, les cours et les piscines en hibernation des quartiers résidentiels cèdent le paysage aux parcs industriels. Un ouvrier coupe un long madrier de 6 x 6 en cubes avec une scie à chaîne. Penché sur son labeur, il ne laisse voir que sa tuque blanche, ses jeans, un manteau bien trop léger pour la saison. Les grues de chez Simplex, dépliées à différentes hauteurs, dansent un ballet statique. Se succèdent en un flot presque ininterrompu des édifices anonymes vus de l'arrière: théâtre mouvant de tôle gaufrée de toutes les couleurs imaginables où s'empilent des merdes. Montagnes de pneus, de palettes de transport, de blocs de béton... Puis encore des palettes, et encore des blocs, et encore des pneus.
On longe lentement le Versant-Nord. Tout au bas, je reconnais le boisé où j'ai participé à ma première course de vélo de montagne, à 14 ans. Plus de 20 ans de cela. Il ne m'en reste que des images fanées. Mes souvenirs sont imprimés dans ma mémoire comme le café dans une tasse qu'on vient de vider: des cercles concentriques, flous, sans éclat, bruns comme cet automne qui a plaqué ses couleurs vives au sol. Peut-être y a-t-il quelque chose à tirer de tous ces souvenirs d'enfance tellement compressés par les logiciels de la mémoire qu'ils ont perdu leur sens et ne sont devenus qu'images éparses, mais il me faudrait pouvoir déchiffrer tout cela, faire du sens dans le chaos, comme les diseuses de bonne aventure dans le marc de café. J'ignore comment.
Au fond d'un ravin, un caddie d'épicerie abandonné fait le mort.
En contrebas de la Pépinière Moraldo, à Cap-Rouge, un flamant rose de jardin gît lui aussi sur le côté, comme désossé, sur le bord de la track. Les flaques d'eau sont recouvertes de gel, leur surface plissée comme une pellicule de plastique qu'on ne serait pas parvenu à tendre tout à fait convenablement.
J'ignore complètement ce qui se passe à l'intérieur du train. Les écouteurs fichés dans les oreilles, mes yeux ne quittent la table de travail que pour regarder dehors. Je n'ai pas envie de gens, j'ai envie de décors. De beautés imparfaites qui se révèlent dans le banal. J'ai envie de natures mortes, de piles de traverses créosotées, entassées en lots d'une dizaine, sur des kilomètres. J'ai envie de temps mou, de temps qui s'arrête, de trains qui déboulent en sens contraire pour remonter ce temps. De labours, de champs dorés, mais est-ce d'un blé tardif? J'ai envie d'anciens théâtres et de salles de cinéma oubliées au centre de villages et de hameaux qu'on ne contemple plus désormais que depuis la nouvelle rue principale: celle qui mène à l'autoroute, celle des power centers, des chaînes de restaurants et des Canadian Tire.
J'ai envie du cinéma de la vie du Québec vu d'en arrière. J'ai envie de ces décors confidentiels, de cet arbre, au milieu d'un champ, seul comme à l'aube d'un hiver nucléaire. J'ai envie de vieux réservoirs exhumés, de conteneurs délavés. De wagons de la compagnie Santa Fe et de rivières qui frémissent à peine, comme ta peau, ce matin, quand je suis parti en glissant en silence hors du lit, dans les restes de la nuit que j'ai emportés avec moi, comme en doggy bag, jusque dans ce wagon de classe économique.
METALLICA - Dès les premières notes de ce spectacle très attendu, dès que la foule s'est levée en hurlant, j'ai songé au plus éculé des clichés en me disant que c'était sans doute aussi un des plus vrais: le rock, et plus particulièrement le heavy métal, a littéralement remplacé la religion, et les stades sont décidément les nouvelles églises. Alléluia.
Il aura cependant suffi d'écouter James Hetfield, guitariste et chanteur, s'adresser au public toute la soirée pour me convaincre du contraire.
Bouillie bien-pensante, amour du prochain, la grande famille Metallica se donnait rendez-vous pour un échange de bons procédés (adulation contre musique), en toute fraternité, la main dans la main. La finale d'une Seek and Destroy jouée toutes lumières allumées, assez mollement et accompagnée d'un imbuvable discours de remerciement qui suintait l'optimisme et la joie de vivre a fini de m'écœurer. Cette religion verse maintenant dans la messe à gogo.
La musique de Metallica m'a toujours paru pertinente parce qu'elle opposait sa violence à celle du monde. Elle était livrée sans concession, dans un chaos qui rendait le nôtre acceptable, vivable. Mais là, on était loin de la communion dans la distorsion, du défoulement viscéral, de ce rock qui déchire et qui transcende dans la transgression de l'ordre établi.
Le jeu est toujours aussi parfait, mais l'esprit, lui, n'y est plus. Le groupe s'est poli au fil du temps, des conflits, pour devenir lisse comme l'époque. Au mieux, samedi soir, Hetfield avait l'air d'un rescapé trop content de vivre pour se rendre compte que son positivisme saoule. Au pire, il avait l'air d'un psy de pacotille.
Remarquez, le public aussi est devenu bien sage et poli. On amène même ses enfants voir Metallica: il y en avait deux dans la rangée devant moi. Dix ans tout au plus. N'ayez crainte, tout le monde s'est bien tenu. Presque pas une cigarette allumée autour, tout juste quelques joints ici et là.
Mais bon, même si la nostalgie métal n'est plus ce qu'elle était, on ne s'est pas empêchés de s'amuser, et au faîte de la nuit, je suis rentré chez moi en titubant, barbouillé par l'alcool que nous avions fait entrer en douce, malgré la fouille, puisque le groupe réclamait qu'on ferme le bar du Colisée avant 21h.
Parce que bon, si les groupes métal vieillissent mal, personne n'a dit qu'on était censé faire pareil.
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Le courrier des moches
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Dans l'introduction d'Histoire de la laideur, Umberto Eco écrit que contrairement à la beauté, pour laquelle artistes et philosophes ont fourni, au fil des époques, différentes descriptions, la laideur, elle, se contente d'être l'envers du beau. Pas ou très peu de textes théoriques, dans l'histoire des civilisations occidentales, définissent clairement ce qu'est la laideur, ou ce que sont, en quelque sorte, ses canons.
Normal, vous dirait Liz, la narratrice du roman de Douglas Coupland Eleanor Rigby: les moches sont transparents. Peu importe leur intelligence, et même s'ils sont énormes, on parvient à les ignorer souverainement.
C'est aussi ce que vous m'avez écrit.
"Je suis irrévocablement laide", décrète G. dans son long et difficile courrier en forme de micro-psychanalyse. "Je suis convaincue que je ne m'intéresserais même pas à moi-même si je me rencontrais dans un bar." Ou encore: "Mon corps, je l'ai tellement détesté que je ne me considérais que comme un cerveau, confie M. Cela me faisait tellement souffrir d'être la grosse amie (...), d'être invisible pour les gars qui m'intéressaient."
J'ai essayé de ne pas avoir le cœur brisé pour toutes ces femmes qui m'ont écrit depuis deux semaines, et je vous demande de faire pareil.
Parce que pour la plupart, et malgré les difficultés, voilà des femmes qui sont le plus souvent des modèles de résilience, et qui ne demandent pas qu'on s'apitoie sur leur sort. Pas comme ça. Pas comme des curiosités, comme des freaks. D'autant qu'habituellement, leur souffrance, elles la vivent dans le plus grand secret, et cette chronique sur la laideur d'il y a deux semaines m'a momentanément transformé en confident à en juger par le degré d'intimité des détails qu'elles m'ont dévoilés et que je me garderai bien de vous raconter.
D'abord, parce que ça ne se fait pas. Et ensuite, parce que même si on en expose toutes les coutures, cette souffrance demeure pour vous et moi bien théorique.
"Votre dernière question, c'est une fausse question", remarque à ce sujet Catherine lorsque je demande si, à choisir entre l'intelligence et la beauté, les gens moches choisiraient la beauté. Effectivement, Catherine, c'est une fausse question, puisque je ne peux même pas commencer à imaginer ce que sont véritablement cet état de transparence, cette solitude, mais aussi, comme plusieurs me l'ont racontée, l'horreur de l'adolescence quand on est l'objet de railleries.
Je ne peux imaginer, parce qu'évidemment, moi aussi, je me moquais.
"Certaines réalités restent impénétrables, hormis du point de vue de l'individu qui les expérimente", expose un personnage dans Bright Lights, Big City de Jay McInerney que je lisais par hasard, hier, dans le train. J'ai noté, en pensant à vous, Mesdames. À Catherine et aux autres qui m'ont dit, en substance: comment renoncer à la seule chose que je connais, moi, avec mes défauts mais aussi mes qualités, pour ce que j'ignore complètement: la beauté bête, la beauté qui se contente d'elle-même?
Entre vos lettres, les bouquins (celui de Coupland puis l'Histoire de la beauté, et celle de la laideur, empruntés à la bibli pour l'occasion) et les nombreux témoignages de gens qui ont flippé sur ce sujet qui me semblait convenu, évident, je ne sais trop que faire. Sinon de me rendre à l'évidence: en écrivant sur les rapports entre gens beaux et laids dans ce monde qui vénère la beauté, la plastique et la première impression, j'ai la sensation d'avoir percé un trou dans un réservoir de souffrances mises sous pression.
Une souffrance souterraine, silencieuse, transparente elle aussi, et qui se révèle plus ou moins anonymement dans les bureaux de psychologues, d'analystes, en retrait d'un monde qui ne peut pas comprendre et qui continue d'ignorer ou de mépriser les gros, les moches et tous les non-conformes aux diktats des apparences.
On n'avoue pas à ses amis sa détresse d'être grosse ou moche ou les deux. Comme on n'avoue pas non plus qu'on aime bien les grosses à ses potes. Trop honteux.
La plupart du temps, anyway, les amis comptent parmi les bien-pensants qui, au delà du petit mépris au quotidien des vendeuses dans les boutiques de vêtements, préfèrent le déni à la réalité. Une gentillesse trop hypocrite pour être ignorée: ben voyons, t'es pas grosse.
Ben oui, Chose, chu grosse, avez-vous été nombreuses à dire, ou même à hurler, soulignant que ce refus de le voir relève du même dégoût, et stigmatise tout autant que le mépris affiché.
"Discussion dans un dîner de bureau, écrit encore Catherine. Il est question de linge québécois fait par des designers d'ici. Je dis: "Moi je trouve ça super, mais y'a pas beaucoup de choix pour les tailles fortes." Regards horrifiés, hauts cris: "Mais voyons, faut pas que tu dises ça..." Euh... c'est parce qu'on est dans l'ordre des faits ici. Y'a peu de designers qui font des tailles fortes, je porte du 16 ou 18 ans. Pourquoi faut pas dire ça? Ben faut pas dire ça parce que les bien-pensants voient de l'autodénigrement partout, même où il n'y en a pas."
Je vous disais que je ne sais pas trop quoi faire avec ce sujet, avec vos lettres tellement nombreuses, belles, tristes, touchantes, intelligentes. Sinon de dire les choses. De les nommer. Pas pour faire la morale, à moi-même ou aux autres, mais pour celles qui n'ont pas écrit. Pour qu'elles sachent que pour la plupart, même si le monde ne change pas, elles peuvent changer. Et d'invisibles, ou intouchables, parce qu'elles ne peuvent concevoir qu'on les regarde, alors encore moins qu'on veuille d'elles dans un lit, elles peuvent passer à autre chose. Rêver de mieux. J'ai envie d'écrire: d'un certain degré de normalité.
Certaines qui m'ont écrit avoir planifié leur suicide des dizaines de fois se disent aujourd'hui heureuses, amoureuses d'hommes beaux, brillants, avec des carrières, des amis. Elles ont accepté qu'on puisse les aimer. Plus encore que leurs congénères, jeunes et jolies, et qui, bien prudemment et en prenant soin de ne pas vouloir se comparer, se plaignent de n'être que des pancartes de chair et vivent une autre solitude qui porte un nom différent de celui de l'exclusion sociale.
J'ignorais quoi écrire dans cette chronique, je souhaitais surtout relayer vos mots, je n'ai donc pas envie de la terminer non plus avec un tour de passe-passe ni avec panache. Disons que cela m'a éclairé de vous lire toutes, et que je vous souhaite d'être bien dans votre peau, même si des fois vous trouvez que c'est pas la bonne, ou alors que vous en avez de trop.
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L'odeur du napalm
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Régis Labeaume est un peu comme le colonel Bill Kilgore, interprété par Robert Duvall dans Apocalypse Now.
Il aime tellement l'odeur du napalm au petit matin que s'il n'y avait pas de guerre, il en déclencherait une, juste pour le fun.
C'est d'ailleurs ce qu'il vient tout juste de faire.
Alors qu'il voguait calmement vers une victoire écrasante qui allait probablement aussi marquer la fin de toute vie utile au Renouveau municipal, sa principale opposition, Labeaume a tout de même décidé d'ouvrir les hostilités et de frapper sur ses rivaux, pourtant déjà à genoux.
Dans le régiment d'infanterie aéroporté du colonel Kilgore, vous vous en souvenez peut-être, on surfe, ou alors on tire sur l'ennemi. Régis Labeaume, lui, n'est pas du genre à surfer. Même sous les bombes. Remarquez que ce n'est pas une affaire de courage, mais plutôt de buzz, d'adrénaline. La chose relève de l'envie de respirer l'odeur du napalm à pleines narines au matin du 2 novembre.
À moins d'avoir passé les dernières semaines sous anesthésie générale, vous n'ignorez pas que le maire a ponctué la campagne électorale de coups d'éclat, jouant d'une main la partition lancinante de la nostalgie, et de l'autre, le vigoureux ragtime de l'avenir rayonnant. Salamalecs chez Gary Bettman, annonce du projet d'un nouvel amphithéâtre (surtout payé par le fédéral et le provincial, qui se prosternent devant le maire), chandail des Nordiques chez Jean-René Dufort: depuis quelques jours, la province au complet frétille d'impatience, comme des enfants de sept ans la veille de Noël, partageant cette même naïveté débilitante qu'induisent les contes de fées et les histoires de pôle Nord, de renne au nez rouge et de lutins.
Ç'aurait dû être suffisant. Mais non.
À ces annonces où la politique se confond avec le racolage cheapo, Labeaume ajoute un ultimatum.
Il faudra voter en masse pour lui, lui offrir une majorité écrasante, ou le projet tombe à l'eau.
Et voilà soudainement l'opposition, jusqu'ici ronflante et résignée au génocide, qui se réveille et crie au scandale. Elle déplore qu'on menace la population et, désormais consciente de sa proche extermination, rappelle qu'une ville, ça se dirige aussi dans une logique de débat d'idées et d'affrontements.
Le hic, c'est que cette opposition, à quelques exceptions près, se contente de dénoncer la manière, puisqu'elle partage les idées du maire. Et pour son malheur, ce sont justement ces manières qui plaisent à une population en phase avec le caractère explosif du tonitruant Régis.
Pire encore, en réagissant de la sorte, l'opposition joue le jeu de Labeaume, qui installe ses adversaires tout au sommet de la colline où il les attendait.
"Une fois, nous avons bombardé une colline pendant 12 heures", se souvient Kilgore dans le célèbre monologue livré par un Duvall qui incarne la mégalomanie et l'instinct du tueur à la perfection.
C'est exactement de cela qu'il est question ici, dans cette stratégie électorale: annihiler, pilonner, détruire, réduire à néant toute opposition. Régner en maître absolu.
Depuis quelques jours, Labeaume semble plus calme. Presque zen. Son ultimatum, il l'a livré avec l'assurance de celui qui traque son adversaire en sachant exactement quelle sera sa réaction, et comment lui agira par la suite.
Une victoire ne lui est pas suffisante.
Même sûr de lui, galvanisé par cette menace, lorsque Kilgore, ou plutôt Labeaume, marchera au sommet de cette colline déserte, rasée, il doit pouvoir respirer l'odeur de la victoire.
Mais il ne s'agira pas seulement des effluves enivrants d'un simple gain électoral.
Avec le concours d'une opposition à ce point végétative qu'on a presque envie de la déclarer complice, la victoire du maire qu'on pressent déjà écrasante risque de faire quelques dommages collatéraux.
Se mêlant à l'odeur d'essence du napalm, on risque aussi de deviner les relents d'une démocratie grillée juste à point.
SE CONSOLER - Rien à voir, vraiment, avec la politique municipale. Ma chronique de la semaine dernière sur la beauté, ou plutôt sur la laideur dans un monde obsédé par la beauté, m'a valu un abondant courrier.
Je reviendrai donc sur le sujet, mais vous invite aussi à me faire part de vos réflexions (ddesjardins@voir.ca), ou de vos témoignages. Certaines ont déjà répondu à la question que je posais en toute fin: c'est comment, souffrir de sa laideur, et tirer son corps comme un boulet?
J'avoue que leurs histoires me sont rentrées dedans. Et plus fort que je ne l'aurais cru. Même lorsqu'elles sont des modèles de résilience ou d'espoir, la tristesse qui en émane m'a bouleversé.
Parmi les conséquences les plus fréquentes de la laideur: la solitude.
Dans son roman Eleanor Rigby (oui, comme la chanson des Bidules), Douglas Coupland donne la parole à Liz, 36 ans, grosse, moche, dont l'humour noir et la lucidité mordante n'aident pas toujours.
Les gens seuls aimeraient être morts, pourtant nous ne sommes pas tout à fait prêts à partir - nous ne voulons pas manquer le spectacle; nous voulons savoir qui va gagner les Oscars l'année prochaine. Plus sérieusement, les gens seuls, comme tous les êtres humains, meurent d'envie de rencontrer ce quelqu'un qui leur permettra de se sentir mieux dans cette prison de chair et d'os, véritable système répressif de l'âme, propre à notre espèce.
Étrangement, le ton ressemble beaucoup à celui emprunté par celles qui m'ont écrit. Même aigreur, même décalage. Même résignation, aussi.
Finalement, se peut-il que, dans la prison de leur solitude, les taulards de la dictature des corps compensent par l'humour, mais surtout, en aiguisant leur regard sur le monde? Et s'ils pouvaient échanger cette intelligence contre un corps splendide, le feraient-ils?
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Un prix de consolation
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La vie est ainsi faite. Plus jeune, tu ne penses jamais à la mort, puis un jour, tu y penses tout le temps.
Comme pour le cul, mais ça vient plus tard. (S'cusez-la.)
Enfin, ado, tu y penses déjà, mais ça relève surtout de l'abstraction. C'est la mort romantique, c'est la vie, mais au bord du gouffre, avec une intensité inversement proportionnelle à la platitude que te renvoie l'image de tes parents qui bossent comme des cons, s'engueulent ou s'emmerdent, font les courses, regardent la télé et ronflent. Mais malgré son attrait débile tiré de passages pathétiques des Souffrances du jeune Werther, tu ne saisis jamais vraiment bien, à cet âge, le néant qu'est la mort, à moins de la côtoyer de très près.
Après, par contre, elle est comme ton ombre. La plupart du temps, tu ne la vois pas, sauf qu'elle est toujours là, à te suivre. Suffit que le regard dérive, et tu vois cette chose noire qui s'allonge à tes pieds. Fuck. L'angoisse.
Et pourquoi parle-t-on de la mort au juste?
Justement parce que j'y pense tout le temps. Enfin, très souvent. Et parce que je sais que vous aussi. D'ailleurs, je vous soupçonne de vous endetter comme des fous non pas seulement parce qu'acheter tout ce qui vous passe sous les yeux trompe l'ennui, mais parce que vous soucier de vos finances en souffrance vous évite de penser à la mort.
Remarquez, chez moi, ce n'est pas une obsession ni tout à fait une sorte de leitmotiv primaire du genre: t'as rien qu'une vie à vivre, lâche pas mon Gérard.
C'est plus une sorte de rappel, de remise à l'ordre. Une manière de me rappeler que si on ne sait pas grand-chose de la mort, on n'en sait guère plus sur la vie, ce qui est d'autant plus navrant que de la vie, au moins, on a une certaine expérience, et du monde pour la raconter. Alors que la mort...
Faut donc ouvrir les yeux, essayer de saisir, de comprendre, ne pas seulement foncer tête baissée comme un taureau furieux dans l'arène. Penser à la mort, c'est un rappel pour se souvenir de réfléchir un peu à la vie.
Tenez, hier, j'étais à Montréal. J'avais fini de travailler, j'étais avec ma blonde, on mangeait un truc et on chillait dans un café sur Laurier avant de prendre la route. On a parlé un moment, puis on a sorti nos bouquins, mais au bout de cinq minutes, je n'avais plus envie de lire. Je me suis mis à regarder autour.
À la table derrière, il y avait trois filles. Une jolie, une moyenne, une moche. Elles viennent souvent comme ça, les filles. En groupe de jolie-moyenne-moche ou, quand elles sont plus chanceuses, jolie-moyenne-moyenne. Généralement, les deux moyennes se détestent parce que c'est entre elles que se fait la véritable compétition.
Trois filles, donc. Elles sont assises là, je les observe un peu, et je suis fasciné par leur dynamique, par leur manière d'être qui est si commune, si toujours pareille ou presque dans ce type de situation. Il y a le charme languide de la plus jolie qui sait qu'elle est la plus jolie, qui croise lentement les jambes et fait cligner ses grands yeux, puis mesure l'effet qu'elle produit tout en évitant de regarder directement les garçons autour. Je compare ses gestes amples, presque grandioses, à ceux plus nerveux des deux autres, et surtout au naturel forcé de la moins jolie des trois. Mais, au moment de se lever, l'assurance s'évanouit quand son corps se met à parler. Elle semble gênée d'être soudainement prisonnière du regard des autres. Elle sait la comparaison que nous sommes tous en train de faire. Elle perçoit les regards qui glissent sur ses formes injustes pour dévier vers les collants mauves de son amie, évidemment habillée avec soin et calcul. Elle voudrait avoir l'air sûre d'elle, mais ne l'est pas, et son malaise se densifie dans l'air autour, il se sent, se respire.
C'est là que j'ai pensé à la mort. Mais pas tout de suite tout de suite.
Je me suis d'abord souvenu d'un truc. Ça remonte à plusieurs années, au début de mon adolescence, et ça commence dans l'auto de mon père. Tous les jours, torture obligatoire, il me force à écouter la défunte Chaîne culturelle de Radio-Canada. Si sa musique m'ennuie souverainement, nous sommes également ravis dès que l'animatrice du matin prend l'antenne. Elle possède une voix carrément porno dont elle abuse d'ailleurs un peu. Elle dit Rachmaninov, et j'entends "prends-moi maintenant".
Un jour, mon père, cet homme qui était rarement inhibé, sauf peut-être pour discuter de trucs relatifs au cul, se borne à me dire: quelle voix, hein? Et moi de répondre: une voix de cochonne, oui, ce qui le fait hurler de rire.
La joke persiste pendant quelques années, puis un jour, nous la voyons à la télé, dans une pub pour le poste de radio en question.
Nous nous regardons tous les deux, la même grimace de déception doit se lire dans nos visages. C'est elle? Ça se peut pas. Ben oui, c'est elle. Elle est donc ben moche!
Après, on a cessé de frétiller comme des cons en l'entendant dans l'auto. La suggestion n'était plus là, la magie n'opérait plus.
- Quelle voix, pareil, soutenait toujours mon père. Mais nous savions tous les deux que ce n'était plus là qu'un prix de consolation.
Voilà, je me suis souvenu de cette histoire, et je me suis demandé: comment on se sent quand on n'existe pas dans le regard des autres, quand on est un corps transparent? C'est comment être laid dans une société Occupation double? C'est comment de se sentir comme un zombie avec ses amies dans un café rempli de garçons de son âge?
Je me suis demandé à quel point on souffre quand on est vivant, mais qu'on se sent à moitié mort. Et qui nous console quand notre vie ressemble à un prix de consolation?
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Les premières fois
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Comme cela arrive parfois, on m'a invité à parler de mon travail devant des étudiants. Ceux-là étaient du cégep Garneau, que j'ai fréquenté il y a deux ou trois vies.
Fréquenté, faut le dire vite. À 18 ans, j'allais souvent au cégep, mais rarement à mes cours, et mes principaux souvenirs de cette époque sont flous, comme plongés dans l'épais brouillard de fumée de cigarette qui régnait alors dans la salle des Pas perdus. Je n'en distingue que des contours, les ombres d'amis, de filles, de verres de bière et de pétards gros comme ça.
J'étais de retour sur les lieux du crime, dans cette classe presque remplie d'étudiants en lettres pour leur parler de la chronique, de la poutine journalistique, de la difficulté d'écrire, du choix des sujets, de ces bidules que je gosse chaque semaine sans trop savoir comment j'y parviens au juste.
Puis, au beau milieu d'une phrase, je me suis vu, dans la classe. Ni en avant ni tout à fait au fond. Affalé sur une table, me cachant derrière une fille pour bâiller, pas encore vraiment réveillé même s'il était 11h passé, le sourire en coin, l'air de jauger le type qui parle en avant.
J'ai souri intérieurement. Comme attendri devant ce souvenir de moi-même, mais surtout devant eux. Je les ai trouvés beaux, allumés, avec quelque chose dans les yeux que je n'avais pas, je crois. Un truc contraire à la lassitude qu'on prête aux cégépiens, comme une envie, une pulsion.
Je me suis pris, en sortant de là, à envier non pas leur jeunesse, mais ce qui vient avec. Une faculté magique, sublime, et qu'oblitère trop souvent l'âge. Une sorte de capacité à renouveler le désir à volonté, à se refaire une virginité, comme si rien ni personne d'autre ne nous avait vraiment touché auparavant.
Je me suis souvenu des premières fois, sans cesse remplacées par d'autres premières fois. Antonioni remplacé par Lynch. Jane's Addiction par Nirvana. Tom Waits par Cohen. Kerouac par Salinger. Catherine par Stéphanie.
Chaque fois comme si rien d'autre n'avait existé avant. Chaque fois en s'investissant totalement, en vivant presque seulement pour un film, pour un livre, pour une fille. Comme si la vie ne tenait qu'à ça.
Vous vous souvenez de la toune: The First Cut Is the Deepest. C'est pareil. Sauf qu'on s'en fait plusieurs de ces coupures profondes, et qui nous marquent pour toujours.
Que se passe-t-il ensuite? Les coupures deviennent éraflures. On cicatrise plus vite.
C'est la vie. Le quotidien qui rattrape tout le reste et l'engloutit peu à peu, faisant de nos passions adolescentes des épaves qu'on visite comme un musée de soi, en apnée dans le passé.
Toute l'industrie de la nostalgie culturelle repose sur cet abandon, sur ces épaves qu'on l'on visite en groupe, se remémorant le temps où l'on se sentait vivant, parce qu'on a oublié, en cours de route, comment respirer en surface.
J'étais là, donc. Devant cette classe qui me renvoyait un peu de ma propre image, avec 17 années de décalage environ, et malgré les quelques regrets, les détours, les malentendus, les blessures et les erreurs de parcours, j'ai mesuré le chemin parcouru et vu où j'en étais en me disant que cette chose qui les habite, cette envie, cette passion ne m'avait pas totalement quitté.
Les voir m'a en quelque sorte soulagé: je ne suis pas (encore) devenu un vieux con.
En route vers le bureau, j'aurais voulu revenir sur mes pas et leur dire un paquet de trucs:
On s'en crisse de la chronique. J'ai autre chose à vous dire de bien plus important. Trouvez un job que vous aimez. Faites attention de ne pas mal vieillir. Ne vous laissez pas miner par des conneries. Ne vous laissez pas non plus bercer par la vie pour qu'elle vous endorme et vous file entre les doigts.
Battez-vous. Gueulez. Aimez.
Et conservez ce que je devine en vous, que je vois dans vos yeux.
Un truc qui déstabilise, qui remet en question, qui fait parfois mal puisqu'il n'érafle pas, mais coupe. Et profond à part ça. Mais il donne aussi sa couleur au ciel l'automne, leur saveur aux après-midi perdus, et nous rapproche sans doute le plus près possible de ce qu'on appelle le bonheur.
GUERRE, ÉPAIS - Toujours dans cette classe, on a fini par parler de controverse, de chroniques qui m'avaient attiré la foudre de commentateurs d'autres médias, et évidemment, j'ai élaboré sur ce que j'avais écrit récemment à propos de l'héroïsme présumé de tous les soldats en Afghanistan.
Je me suis un peu emporté, reprenant un argument connu, mais auquel j'adhère parfaitement: à défaut de pouvoir vendre la guerre, on nous vend les soldats. On nous vend le courage d'êtres humains, leur drame, leurs familles, leurs femmes, leurs chums et leurs enfants.
On nous vend la guerre un homme à la fois et une femme à la fois pour lui donner un visage.
C'est le plus beau de cette campagne promotionnelle: y a pas d'acteurs, pas d'effets spéciaux, tout est vrai. La douleur est authentique.
Amenez-en des enfants qui braillent tandis qu'un de leurs parents s'en va défendre nos valeurs.
Vraiment? Nos valeurs?
C'est ce qu'on leur vend à eux pour les convaincre du bien-fondé de leur mission. L'acide lancé au visage des jeunes filles, la burqa, la charia. Encore là, tout cela est vrai. Mais pourquoi l'Afghanistan et pas le Soudan? Pourquoi s'allier à l'Arabie Saoudite?
La vérité, c'est qu'on fait surtout de la politique. La vérité, c'est qu'il n'y a pas de porte de sortie honorable en Afghanistan, qu'on a le bras coincé dans l'engrenage, que le gouvernement mis en place est une farce, un simulacre de démocratie.
- Vous êtes beaucoup plus virulent aujourd'hui que dans votre chronique de l'autre jour, m'a très justement fait remarquer une étudiante.
Surpris, j'ai répondu que je ne voulais heurter personne quand j'ai écrit mon texte, j'ai trouvé mille prétextes, bref, j'ai finassé.
Voulez-vous connaître la vérité, jeune fille? La vérité, c'est qu'ils ont réussi. La vérité, c'est que la propagande fonctionne si bien qu'on en vient à se sentir un peu dégueulasse de dénoncer cette guerre et sa mise en marché. On se sent un peu minable de jouer au boy-scout du pacifisme devant des tatas qui acceptent la guerre avec le même fatalisme qui leur fait accepter la pauvreté et qui croient que la démocratie s'exporte à la pointe du fusil.
Comprendrez-vous, mademoiselle, si je vous résume tout cela en vous disant qu'il est souvent bien plus facile d'avoir tort que d'avoir raison?
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L'infinie complexité des choses
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Tout juste sous le long texte à propos du suicide de Nelly Arcan dans Le Soleil de samedi, une pub de lingerie où deux splendides jeunes femmes exposent presque toutes leurs coutures.
J'insiste sur l'épithète: splendides. J'insiste parce que c'est peut-être moi qui parle, mais qu'il s'agit de beauté objective dans la mesure où elle répond à tous les standards du genre, où il n'est plus question de goût, mais de moule.
Toujours les mêmes corps, les mêmes visages figés dans ce mélange d'assurance et de subtile lubricité qui s'adresse aux femmes dans la mesure où elles souhaitent sans doute, en enfilant ces dessous, enfiler l'attitude avec.
Les mêmes images et les mêmes corps qui, en raison de la banalité qu'induit la répétition, ruinaient la vie d'une femme obsédée par le regard des autres. Les mêmes images qui viennent la hanter ici, jusque dans sa nécrologie.
Quoique au-delà de la cruelle ironie, on aurait voulu résumer parfaitement l'œuvre et la vie de Nelly Arcan qu'on n'y serait jamais parvenu autrement que par cette mise en page maladroite.
Tout est là, dans cette pub qui côtoie cette vie brisée par cette pub.
Une vie à dénoncer le culte du corps, de la porno, de l'image de la femme dans les médias, tandis que s'incarnait dans une Nelly Arcan sexy, remodelée et charmeuse tout le paradoxe d'une société écartelée entre le discours et le désir.
Le désir, d'abord. Parce qu'il est bien plus vieux que le discours. Le désir d'un idéal de perfection qui, oui, a un peu fluctué au fil des siècles, mais demeure sensiblement le même depuis l'Antiquité: corps gracieux pour ne pas dire graciles, visages aux traits fins et harmonieux, seins pimpants, fesses bombées, lisses... Des corps jeunes, quoi.
De l'autre côté, il y a le désir de l'homme, évidemment dicté par ces idéaux qui ne sont utiles qu'à plaire. Et entre les deux, beaucoup de souffrance, parce que bon, vous en connaissez combien, vous, des filles qui ressemblent aux pitounes des pubs de bobettes?
À travers le suicide de Nelly Arcan, c'est un peu notre échec à réconcilier la tête et le cul que nous consommons.
En théorie, nous tombons plus ou moins tous d'accord. La mode, la pub et la porno fuckent notre rapport au corps. Mais dans la pratique, nous sommes soumis aux mêmes images, et aux mêmes pulsions qui balaient toutes les théories.
Il n'y a pas vraiment de bons et de méchants. Nous sommes tous des victimes et des coupables. Je suis comme tout le monde. Je n'ai pas de solution. Je suis à la fois bien et mal là-dedans. À la fois révolté et excité. À la fois dégoûté et séduit. Lucide et programmé.
Comme l'a dit la romancière: il faut savoir s'incliner devant l'infinie complexité des choses.
Reste qu'une chose me terrifie dans son suicide, et c'est l'ultime triomphe qu'il dit silencieusement, sournoisement, terriblement.
Cette victoire d'avoir trouvé dans la mort non pas seulement la fin de ses souffrances, mais aussi la jeunesse éternelle.
LE RÉEL ET LA FICTION - J'aime Céline même si c'était un sale facho. Je veux dire que j'aime l'œuvre. J'aime Voyage au bout de la nuit, et considère que son auteur fut un génie de la littérature.
J'aime aussi les livres de William Burroughs même s'il a tué sa femme en jouant à Guillaume Tell. Et les poèmes de Rimbaud même s'il a vendu des armes et possiblement des esclaves. Quant à Bukowski, il demeure pour moi le plus grand auteur contemporain, même si je l'ai déjà vu insulter et tapocher sa femme devant une caméra.
Pour moi, et il me semble qu'il devrait toujours en être ainsi: il y a l'œuvre et il y a l'homme. Toujours dissociables.
Mais le principe fonctionne dans les deux sens.
Je veux dire que si l'œuvre, elle, devrait être jugée pour ce qu'elle est, peu importe la moralité de l'auteur, l'homme, lui, ne peut pas pour autant se soustraire au monde et agir avec l'impunité d'un de ses personnages de fiction.
Je comprends donc assez mal l'indignation spontanée des comédiens, cinéastes, mais aussi des politiques français qui évoquent la morale étriquée des Américains pour expliquer l'arrestation du génial réalisateur qu'est Roman Polanski.
Être recherché pour avoir fui la justice alors qu'on était accusé du viol d'une mineure, c'est de la petite morale religieuse de péquenot amerloque, ça? Ah ben coudon.
Évidemment, on comprend mal l'envie soudaine des autorités suisses de le coffrer. Il y a dans la mise en scène de son arrestation, à Zurich, lors de son arrivée à un festival auquel il devait être célébré, quelque chose qui pue. Quels sont les véritables motifs des Suisses? Pourquoi l'arrêter maintenant alors qu'il a souvent mis les pieds chez les Helvètes au cours des 30 dernières années de sa cavale - il y venait même en vacances? Aucune idée.
Mais malgré tout cela, l'accusation est là, terrible. Le cinéaste a fui la justice, aussi injuste pouvait-elle lui sembler à l'époque, et aussi hargneux et débile pouvait être le juge instruit dans cette affaire de mœurs scabreuse.
Cela fait 30 ans que Polanski vit comme dans un scénario qu'il aurait écrit: une fiction où il n'avait pas à répondre de ses actes. Il vient juste d'être rattrapé par la réalité.
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Sacrifices
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De cette idée de Gérard Deltell de changer l'autoroute Henri-IV en autoroute de la Bravoure, je ne dirai pas grand-chose, mais ce pas grand-chose, je le dirai avec une incroyable prudence.
En fait, si on peut écrire en marchant sur des œufs, c'est ce que je ferai ici.
Parce qu'on n'a pas le droit de parler contre les militaires en Afghanistan. Jamais. On peut bien s'interroger sur la validité de la mission, mais faire un accroc dans la belle unanimité qui concerne le statut héroïque des militaires relève carrément du tabou. Surtout ici, à quelques minutes de Valcartier, où s'allonge lentement mais sûrement le décompte des soldats tués en mission.
À propos de ce que je m'apprête à écrire, un collègue m'a même dit un jour: tu ne peux pas faire ça, tu vas te faire lyncher.
Et pourtant, c'est justement parce que personne n'en parle qu'il faut bien le faire.
Voilà: je ne pense pas que les soldats canadiens en mission sont tous des héros. Certains, oui. D'autres pas. En fait, je pense qu'il y a presque autant de raisons pour ces hommes et femmes d'aller en Afghanistan qu'il y a de soldats là-bas. Je pense que la hausse des chiffres de recrutement de l'armée canadienne depuis le début du conflit a bien peu à voir avec une envie aussi soudaine que collective de défendre nos valeurs. Et je crois surtout qu'on ignore ce qu'est vraiment la bravoure. Mieux, je pense que la bravoure des militaires est magnifiée, glorifiée, romancée par des gens comme Gérard Deltell qui s'autoproclament militaristes parce que leur père, leur oncle ou leur grand-père a fait la guerre.
Ben moi aussi, Gérard. Moi aussi, je connais quelqu'un qui a fait la Seconde Guerre. Mon grand-père, pilote d'avion, qui a dû se cacher pendant des semaines en Hollande occupée après avoir crashé son avion.
Planqué dans une grange, terré dans des trous. Avec des Allemands juste à côté dont l'unique objectif était de le flinguer. Comme dans les films.
Son histoire est fascinante, ahurissante par moments. Pour moi, depuis que je suis tout petit, c'est un héros.
Un jour, je lui ai demandé s'il croyait qu'il avait été brave. Je me demandais où il avait rassemblé le courage nécessaire pour faire ce genre de choses. Il m'a répondu en riant que ce que moi, dans ma réalité, je considérais comme du courage ou de la bravoure, c'était pour lui, avec le recul, de l'inconscience.
Cela n'entache pas son mérite. Pas une seconde. Il est toujours, à mes yeux, un héros. Et je suis convaincu qu'il est fier de ce qu'il a accompli. Il a bien raison. Aussi, je concède facilement à tous les militaires en Afghanistan qu'ils font un travail dangereux qui demande beaucoup d'abnégation.
Mais si on veut souligner cela, si on veut faire image et mettre en un seul mot, parfaitement rassembleur, ce qu'ont vécu et ce que vivent les soldats et leurs familles, la bravoure ne convient pas tout à fait. Elle est changeante, difficile à mesurer parce qu'on ignore ce que c'est vraiment, et qu'on la confond avec plein de choses. Comme la témérité, tiens. Comme l'envie de donner un sens à sa vie. Comme une manière bien étrange de tromper l'ennui. Comme un défi professionnel.
Je vous l'ai dit, je crois qu'il y a presque autant de raisons d'aller en Afghanistan qu'il y a de monde là-bas.
Autrement, la bravoure ne tient pas compte de la nature de la guerre qui veut qu'on échange des vies humaines, mais aussi des bras, des jambes et des yeux contre... des idées, des alliances, une image. De la politique, quoi. Il y a quelque chose d'infiniment cruel et injuste là-dedans qui n'a rien à voir avec la bravoure. Envoyer des gens mourir pour défendre une position, une décision parfois bonne, mais le plus souvent mauvaise, ça n'a rien de glorieux. C'est d'une tristesse infinie, en fait. C'est le plus grand échec de la civilisation.
Tout ça pour dire que je veux bien, pour ton boulevard, Gérard. C'est juste le nom qui me tanne. Bravoure, c'est positif. Et pourtant, tout cela relève du drame le plus horrible. Que dirais-tu d'autoroute des Sacrifiés à la place?
LA CULTURE - Je me suis retenu d'écrire une chronique complète à propos des profs qui échouent encore plus massivement qu'autrefois à l'examen de français, de peur d'avoir l'impression de réécrire la même chose pour la 20e fois.
Surtout que ce qui fatigue le plus dans cette histoire, ce n'est pas en soi que les futurs profs ne sachent pas écrire, mais que les futurs plombiers, informaticiens, ébénistes, journalistes, graphistes, infirmières et cuisiniers ne sachent pas écrire non plus.
Ce qui fatigue, en fait, c'est une sorte de climat. Un mépris de la langue.
Aussi, contrairement à certains puristes, les SMS et les abréviations du Web ne me dérangent pas tant que ça eux non plus. Bon, c'est pas vrai, ça m'énerve, mais je suis loin d'être convaincu qu'ils accélèrent la détérioration du français. C'est un autre langage, voilà tout.
Ou plutôt, c'est un symptôme parmi d'autres. Une manifestation du climat dont je parle.
La langue est une chose difficile à apprendre, remplie de trous, d'exceptions, de règles parfois débiles, mais qui sont là, et qui, dans toute leur absurdité, génèrent une étrange beauté.
C'est le goût de cette beauté complexe qui se perd peu à peu, au profit de l'utilitarisme.
Remarquez ce qu'on vous répond le plus souvent lorsque vous soulignez une erreur. Remarquez le ton exaspéré avec lequel on vous répondra: "Ben là, tu m'as compris!"
Le problème est en amont, soutiennent depuis des années les profs des profs, les responsables des départements d'enseignement qui, on le devine, ajustent les notes de tout le monde avec un pincement au cœur, simplement parce qu'on a besoin de professeurs.
Le problème est en amont, c'est vrai. Mais peut-être pas où ils le croient. Après tout, le système d'éducation qu'on se donne, c'est le reflet de nos valeurs collectives, non? C'est par là qu'on transmet le savoir et la manière aux générations suivantes, n'est-ce pas?
Celle qui sort de l'école a bien appris qu'on peut aisément sacrifier la beauté sur l'autel de l'efficacité.
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À quoi bon hurler?
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Oublions l'indéniable couleur politique de la chose pendant deux minutes.
Anyway, est-ce que quelqu'un, quelque part, a un instant douté qu'il en serait autrement, et qu'un événement organisé afin de répondre à l'anniversaire de la Conquête par des textes qui disent l'histoire du Québec serait autre chose que fondamentalement nationaliste et souverainiste?
Sur place, cependant, c'était assez difficile à dire. Enfin, les applaudissements et les quelques ovations (dont celle réservée à Bernard Landry) trahissaient bien sûr l'allégeance politique ambiante.
Mais dans l'ensemble, je n'ai vu qu'un drapeau des patriotes flotter un moment, puis quelques fleurdelisés. Trois en tout.
À la fin du texte du Ô Canada, pas une huée n'est venue ternir les quelques applaudissements polis, tellement retenus qu'on se serait cru à un tournoi de golf.
Sinon, il y avait là toutes sortes de monde, dont pas mal de curieux.
Comme nous, qui nous sommes assis dans l'herbe, pour écouter un peu moins d'une heure de mots.
On savait un peu à quoi s'attendre. Déjà, avant de venir, on avait regardé la retransmission en direct à Vox. Mais à la télé, impossible d'entendre les murmures de la foule, de respirer les odeurs. Ni de voir la madame à côté écluser une bouteille de vin, un petit garçon empaler son drapeau du Québec dans l'œil de sa grande sœur ou le couple, derrière nous, qui inhalait le contenu de sa boîte de poulet.
Impossible, aussi, de sentir dans la télé l'humeur générale d'un public pacifique, attentif, et surtout silencieux.
Si nous étions nombreux? Nous devions être quelques centaines, tout au plus. Sans doute la foule la plus importante de toute la durée de l'événement. C'est peu, vous dites? Et pourtant, c'est tout un exploit.
Oublions la couleur politique de la chose, disions-nous au départ, et concentrons-nous sur tout le reste.
Il n'y avait là que du monde qui lisait des textes, dehors, pendant 24 heures. C'est tout. Pas de sparages, pas de scratch vidéo, pas d'acrobates, de jongleurs, de cracheurs de feu, de vedettes de la chanson populaire... et pas de Normand Brathwaite ou de Guillaume Lemay-Thivierge pour venir danser, sautiller, trépigner, glousser, jouer du tam-tam et glapir.
Juste des textes. Et beaucoup de bons, et des pas faciles. Pontiac, Toqueville, De Lorimier, Dumont à propos de Riel, Ducharme, Pierre Morency, Tremblay, Denis Vanier (yesssse!), Mavrikakis, Desbiens, Denise Boucher, Miron bien sûr, et Nelligan, évidemment.
Un exploit, disions-nous. Dans ce monde dont on déplore si souvent qu'il est perdu, abruti à jamais par le divertissement, poule-aux-œufs-d'orisé jusqu'à l'os, j'ai pris l'apéro de samedi et soupé en regardant des gens lire des textes d'ici à la télé, sans pause publicitaire. Puis j'y suis allé, et nous étions alors quelques centaines à écouter sans hurler, sans caler de la bière comme des animaux, sans beugler.
Un silence qui ne relevait pas du recueillement, mais simplement du respect. Et pas seulement du texte, mais des autres autour. Notez l'étrangeté de tout cela dans un monde de McDivertissement, de "et moi, et moi, et moi", et voyez ces gens qui cèdent pendant un temps à l'émoi, qui se la ferment.
Trouvez pas que c'est beau?
Pour une rare fois, la musique des mots semblait se suffire à elle-même. Après tout, si "la poésie est une clameur" (Ferré), à quoi bon hurler tout le temps par-dessus?
MANIFESTEMENT - Dans cette histoire de lecture du manifeste du FLQ, tout le monde s'est énervé sur le fond. Moi, c'était la forme qui me tannait le plus. J'imaginais déjà Luck Mervil se donner en spectacle, jouer le rôle du felquiste alors qu'on attendait de lui que sa voix porte le poids des mots, leur charge explosive retenue comme une pudeur nécessaire.
Évidemment, il n'a pas résisté jusqu'au bout, et vers la fin, il s'est emporté, criant les slogans avec une ferveur qui sentait un peu la morgue. Le lendemain matin, c'était pire encore.
Même s'il savait que la lettre de Laporte à Bourassa allait suivre, que les quelques imbéciles qui avaient crié et applaudi débanderaient alors plus vite qu'il n'en faut pour dire assassin, Mervil aurait dû faire plus attention.
On ne peut pas manipuler l'histoire comme s'il s'agissait d'un jeu.
Pas dans un événement public. Pas dans ces circonstances. Et dès le départ, ce n'est pas le choix du texte, mais de son interprète, qui m'a agacé le plus.
Il fallait de l'intelligence, de la sensibilité, il fallait donner tort aux détracteurs, leur montrer la pertinence de la chose, leur écraser au visage leur volonté de museler le passé en étant irréprochable. L'interprète possédait-il les qualités requises pour faire cela? Manifestement pas.
D'ailleurs, à part de surfer depuis aussi longtemps sur une discutable carrière de chanteur pour se faire voir et entendre, c'est quoi au juste le talent de Luck Mervil?
PLOGUE DE VÉLO - L'intelligence, c'est comme la bourse, des fois ça fluctue. Et selon les circonstances, il arrive à tout le monde d'être un peu con. Seulement, il y en a pour qui c'est plus fréquent que d'autres.
Pas meilleur que la moyenne, il arrive qu'on m'écrase mes propres moments de faiblesse en plein visage et que je fasse: "Oh le con" en parlant de moi-même.
Dans le premier texte de ma série sur le vélo en ville, certains ont très justement relevé le biais pro-vélo (volontaire), mais aussi l'esprit un peu des-fleurs-dans-les-cheveux-c'est-donc-ben-beau-le-bécik (bien involontaire).
J'ai voulu exprimer le bonheur de rouler en marge du trafic, j'ai eu l'air de me moquer quand je suis pourtant moi-même si souvent du lot des coagulés des artères au volant de mon beau et bien pratique tas de tôle climatisé.
Tout ça pour dire que cela m'amuse de rouler en ville, que je remarque le nombre croissant de vélos sur les routes et ne suis donc pas insensible à l'invitation qu'on fait aux cyclistes ce samedi 19 septembre à nous rassembler pour nous faire voir. Contrairement aux événements de type critical mass qu'on retrouve dans plusieurs grandes villes aux États-Unis, il n'y sera pas question d'écœurer les automobilistes. Seulement de réunir le plus grand nombre de tripeux de vélo afin de montrer qu'on existe. Rassemblés en tapon de la sorte, ça impose un peu de respect. Plus, en tout cas, que le mince chapelet de cyclistes qui se déploie discrètement sur le bord des rues chaque jour, écrasé entre les autos et le trottoir.
Ça s'appelle Convergence Vélo, ça débute à 11h30, à place D'Youville, il y aura de la bouffe, de la musique, du beau monde.
Tags: vélo, FLQ, Moulin à paroles, Luck Mervil, manifeste, conquête, Laporte, Denis Vanier, Bourassa, Vox, Nelligan, Bernard Landry, Convergence Vélo, critical mass, patriote
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Y en aura pas de facile
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Cela fait des heures que je réécris le début de ce texte et je n'en finis plus de ne pas savoir par où prendre cette histoire qui me décourage parce qu'elle me reconduit, pour une énième fois, dans mes plus exécrables certitudes.
C'est que la controverse autour de la lecture du manifeste du FLQ au Moulin à paroles stigmatise tout ce qui ne va pas chez nous sur le plan des idées.
L'éternelle opposition entre fédéralistes et nationalistes, dites-vous? La guerre Québec-Montréal?
Et si seulement c'était aussi simple...
En fait, le problème ne vient pas des idées, mais de ceux qui les piratent, les détournent et en font leur fonds de commerce. Il en va de mes animateurs de radio favoris comme des politiciens aux manières un peu cheap qu'on place, sans qu'on comprenne pourquoi - puisqu'ils sont loin d'avoir inventé l'eau chaude -, à des postes prestigieux. Ministre responsable de la région de la Capitale-Nationale, genre.
Cela dit, tous camps confondus, l'ensemble de ce qui a été dit autour de la lecture du manifeste du FLQ dans le cadre de cet événement relève soit de la récupération politique, soit de l'aveuglement volontaire, soit de la pensée magique.
Dans sa récupération politique, on retrouve le dégoût aussi opportuniste que prévisible des chantres du fédéralisme que sont les Charest et Coderre. Le premier, toujours courageux, y voit l'occasion d'attenter à la popularité vacillante de Pauline Marois et des péquistes. Le second se sait déjà en campagne électorale et reprend ainsi son rôle de chef scout du Canada uni à tout prix.
Sinon, au rayon de l'aveuglement volontaire, notons le discours jovialiste des Kotto et Duceppe qui semblent ne pas voir où se trouve l'irritant. Et chez les adeptes de la pensée magique, les propos parfois navrants des organisateurs du Moulin qui déplorent la tempête politique, alors qu'on les trouve quand même drôlement tapons - ou hypocrites - de prétendre qu'ils ne l'ont pas vue venir.
Tout cela pour dire un truc ou deux qui relèvent, j'ai presque honte de le souligner, du gros bon sens:
D'abord, que la lecture du manifeste du FLQ a parfaitement sa place dans cet événement. Bien plus, à mon sens, que les recettes de Jehane Benoît qu'on y entendra aussi. Mais bon, y a 24 heures à combler, je comprends qu'on fasse du remplissage.
Pourquoi faut-il lire ce manifeste? Le raccourci, c'est de dire que cela fait partie de l'histoire, mais la version plus étoffée de ce raccourci, mettons, c'est de spécifier que le FLQ est une conséquence directe de la conquête. Il est issu d'une époque d'émancipation où les nationalismes et les anticolonialismes se déclinaient sous toutes les formes possibles, répondant souvent à la répression par la violence aveugle. C'est donc une page noire de notre histoire qui mérite d'être lue, qui doit être lue.
Mais elle demande une mise en contexte. Plus, en tout cas, qu'une recette de Jehane Benoît. Et bon, comme l'événement dure 24 heures, on a le temps, non?
Voilà pour le fond. Mais il y a aussi la manière.
En réponse à la censure imbécile, la conjointe de Luck Mervil, qui lira le texte litigieux, disait espérer qu'il le fasse "avec fougue"*. Autant dire: en étant frondeur, baveux. Ce serait évidemment une monumentale niaiserie, un enfantillage qui donnerait raison aux détracteurs de cet événement.
Il faut lire les mots en mesurant leur poids. Et ceux-là commandent qu'on les soulève un à un, comme de grosses pierres, avec lenteur et prudence, sachant qu'en dessous grouille, comme un tas de vers, le souvenir visqueux d'une erreur irréparable.
L'IGNORANCE - Ma collègue Josée Legault déplorait cette semaine sur son blogue l'ignorance crasse qui exsudait des réactions épidermiques de nos élus dans cette affaire.
Je souhaite qu'elle ait raison. Je veux dire que j'espère sincèrement que les Hamad, Charest et autres soient seulement d'ineffables totons. Mais je n'y crois pas vraiment. C'est ma nature parano quand il est question de politique, je vois plutôt en eux de vils manipulateurs.
Dans un cahier spécial en fin de semaine, Le Devoir faisait le point sur l'alphabétisation au Québec et au Canada.
Le rapport avec la politique? J'y viens.
Dans ce dossier, on décline les plus affligeantes statistiques pour une société où l'on oblige les enfants à fréquenter l'école jusqu'à 16 ans: 49 % de la population active du Québec éprouve des difficultés de lecture.
En gros, cela signifie que la moitié du Québec est incapable de décoder un texte un peu compliqué, d'en extraire les principales idées.
Imaginez quand ces idées sont détournées par les plus efficaces pirates de la politique que sont les spin doctors**. Imaginez quand il s'agit de reprendre une statistique, une déclaration, et de la reformuler à son avantage, puis de répéter assez souvent ce mensonge pour qu'il devienne une vérité. Imaginez, alors, comme il devient facile de tromper cette moitié de la population qui n'arrive pas à comprendre ce que vous lisez en ce moment.
Comme quoi cette ignorance entretenue par l'échec des gouvernements en matière d'éducation les sert admirablement.
Et ça, c'est sans compter tous les cons qui savent parfaitement lire mais qui ne demandent qu'à se faire dire ce qu'ils veulent entendre.
Eh misère... Et dire qu'une autre campagne électorale se pointe justement le bout du nez...
Dans L'Hiver de force de Ducharme que je suis en train de relire, ses personnages de perdants magnifiques André et Nicole reprennent pour leur compte les paroles de Charles Gill: je suis un désespéré mais je ne me découragerai jamais.
Bon ben moi aussi et moi non plus d'abord. Mais comme dirait un Jacques Demers à son entrée au Sénat: y en aura pas de facile.
* Lu dans la version cybernétique du Soleil
** Expert en relations publiques dont l'unique objectif est de faire briller un politicien, la manière comptant pour bien peu
Tags: Duceppe, Charest, Réjean Ducharme, FLQ, Jacques Demers, L'Hiver de force, Charles Gill, Josée Legault, spin doctors, Kotto, Moulin à paroles, Luck Mervil, nationalistes, alphabétisation, Hamad, Jehane Benoît, Pauline Marois, fédéralistes, Coderre, manifeste
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C'est jamais assez
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Si c'est une bonne nouvelle? Tu parles! Le Québec en entier a les baguettes en l'air depuis que Claude Robinson a triomphé des salauds qui l'ont dépouillé de son œuvre - puis de sa vie - en mentant, en trompant, et en étirant les procédures bien au-delà des limites de qui que ce soit d'autre que ce personnage plus grand que nature.
Tandis qu'on apprenait que les peines au civil de Vincent Lacroix ne seraient finalement pas successives, et que les avocats de ce dernier tentaient de faire avorter son procès au criminel, on clouait au pilori d'autres "bandits en cravate et en jupon" dans un jugement qui goûte comme un truc rare. Comme des truffes? Comme la justice, plutôt.
Sauf que...
Parce que oui, peuple en liesse, il y a un "sauf que". Énorme, en plus. Long de 14 ans.
Je ne suis pas le premier à le faire remarquer, mais je vais me permettre d'en rajouter une couche et d'exagérer, mais à peine: la victoire de Claude Robinson est une immense défaite de tout le système judiciaire. C'est la preuve que l'argent permet de payer des avocats, que ces avocats sont rémunérés pour empêcher la justice, et que la justice, elle, n'y peut pas grand-chose.
Ces 14 années sont la preuve qu'on peut arnaquer son prochain si on a les moyens de le faire crouler sous les procédures par la suite, jusqu'à régler "à l'amiable", ou mieux, jusqu'à l'abandon.
À moins, bien sûr, de tomber sur LE crinqué, sur LE type prêt à tout sacrifier pour se faire justice. Car ne l'oublions jamais: Robinson n'est pas la règle. C'est un phénomène. Sa victoire est l'exception qui confirme la règle.
Je vous l'ai dit, je ne suis pas le premier à le faire remarquer, mais je tiens à le répéter pour que tout le monde comprenne bien, y compris moi-même: ce que nous célébrons aujourd'hui n'a rien d'une victoire. Ce que nous célébrons, c'est une anomalie. Un accident de parcours. L'histoire d'un magnifique fou qui a décidé de se battre, quitte à y laisser sa peau. Et c'est ainsi qu'en risquant de devenir cinglé, de tout perdre, d'en mourir, il est parvenu à vaincre un système qui aurait dû le protéger, mais qui l'a laissé croupir pendant 14 ans dans les couloirs de ce qui a souvent dû lui paraître comme un palais de l'injustice.
Sa victoire, Robinson a bien raison de la célébrer. Elle lui appartient entièrement (bien qu'il la partage aussi un peu avec Marc-André Blanchard, maintenant juge, autrefois avocat de chez Gowlings qui l'a longtemps soutenu, ainsi qu'avec sa femme).
Nous? Il faudrait que cette histoire nous serve d'exemple. Il faudrait que nous exigions de nos gouvernements qu'ils ne permettent plus ce genre de tragédie. Que plus jamais quiconque ne doive venir nous rappeler à l'ordre en payant de 14 années de sa vie cette leçon terrifiante sur les lacunes du système.
Il faudrait, c'est ce que je veux dire au fond, que notre volonté de vivre dans un monde plus équitable ne se laisse pas saouler par le bonheur de voir quelques enfoirés qu'on croyait blindés se faire enfin laminer par un juge.
L'INDIGNATION, MODE D'EMPLOI - Et puis après? Rien du tout. Les choses ne changeront pas.
Nah, ce n'est pas du cynisme, ni même un peu de pessimisme, c'est de la physique. La force d'inertie, vous connaissez?
Et puis le reste relève de l'observation, de l'anthropologie du pauvre que l'on pratique couramment dans le cadre de cette chronique.
Conclusion de ma recherche très peu scientifique: il faudrait que nous soyons tous victimes, pas collectivement, mais individuellement, pour que l'envie vous prenne d'écœurer un peu vos élus avec ce genre de scandale.
(Je dis "vos", parce que la dernière fois, j'ai pas voté, bon.)
Il faudrait que nous soyons tous victimes, donc, pour que les choses changent.
Et encore, je doute que vous souhaitiez que ça change vraiment, simplement parce que vous aimez le statut de victime. C'est si pratique, ça évite d'avoir à prendre ses responsabilités.
J'exagère? Vous devriez vous écouter un peu.
"Bouhou! Les BS, les féminisssses, les mères célibataires culs-de-jatte et les sans-abri albinos et borgnes avec un retard d'apprentissage ont tout, pis nous, on n'a plus rien." Une ligne ouverte, une talk radio, un courrier du lecteur et quelques blogues plus tard, on parvient presque à se convaincre que la classe moyenne québécoise souffre comme si on l'avait déménagée au grand complet dans Cité Soleil.
Mais ça, c'est jusqu'à ce qu'on lui rende visite.
La piscine, la maison bien trop grande, les deux chars neufs, les enfants au privé. J'ai rien contre, bien au contraire. Si vous pouvez vous le payer, c'est ben correct.
L'affaire, c'est que la plupart du temps, vous ne pouvez pas.
Alors vous vous endettez, jusqu'à l'os. Ce n'est pas moi qui le dis, ce sont les statistiques sur le crédit des ménages québécois qui sont, il faut l'avouer, accablantes.
Les Charest, Weinberg, Lacroix et les autres, c'est pareil, seulement à une autre échelle. Arrivé à la leur, et quand t'en veux plus encore, la question n'est plus de savoir combien tu peux emprunter, mais comment fourrer un peu la patente pour en avoir plus toi aussi. Y a plein de manières. Tu peux fourrer l'impôt, le gouvernement qui te subventionne, tes actionnaires, tes investisseurs, tes amis, tes employés, tes clients.
Parce que c'est jamais assez. Jamais.
C'est exactement pour cela que les choses ne changeront pas. Parce que tout fonctionne selon le concept d'impossibilité d'assouvir le désir. Et la nécessité de le faire tourner, encore et encore, pour faire rouler l'économie, pour que d'autres Charest, Weinberg et Lacroix fassent la page frontispice du cahier Affaires et qu'on célèbre leur flair.
En attendant, vous pouvez bien croire que Claude Robinson a gagné. Mais David n'a pas vraiment triomphé de Goliath. Simplement parce que Goliath, c'est le système. Parce que Goliath est en chacun de nous qui cautionnons ce système.
L'indignation devant ces crosseurs de grand chemin, c'est pour se faire croire qu'on fait partie des victimes, et pas des coupables.
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Le quotidien
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- Sur quoi tu chroniques, chéri?
C'est ma blonde qui demande. Parce que le mardi, j'écris de chez moi. Parfois, elle aussi est à la maison où nous partageons le bureau. Pas toujours, mais de temps à autre, par curiosité, il lui arrive de me demander sur quoi j'écris.
Scène suivante, je fige, je marmonne avec l'air de celui qu'on dérange en pleine éclosion d'inspiration. C'est que je ne sais pas trop ce que je fais, je zigonne sur deux ou trois trucs, j'écris pour écrire en attendant qu'il se passe quelque chose. Bref, je n'ai pas de sujet qui me branche vraiment, rien qui colle. Il me vient alors des envies d'être quelqu'un d'autre. Mécanicien. Chef pâtissier. Ou éditorialiste dans un quotidien, par exemple. Quand t'es édito, personne ne t'en veut d'être plate: c'est juste normal. En plus, t'as un sujet précis, souvent établi par l'équipe. Mange-t-on trop de sel? Stephen Harper aime-t-il vraiment le Yukon? Régis Labeaume a-t-il quelque part un bouton Mute?
Moi, faut que je trouve tout seul, et des fois, c'est vraiment n'importe quoi.
Comme cette semaine.
Pour une fois, ça tombe bien, puisque je reviens de l'autre capitale nationale, Ottawa, où je suis allé voir le spectacle de l'humoriste Jerry Seinfeld, celui auquel on doit certaines des plus belles perles de l'humour télévisuel du n'importe quoi.
Sans surprise, j'ai adoré. Parce qu'il est drôle, évidemment, mais ce n'est pas une assez bonne raison. Pour adorer, faut qu'il y ait plus que le rire. C'est comme pour aimer, il ne s'agit pas seulement de bander.
Et justement, chez Seinfeld, il y a un supplément au rire, ce truc en filigrane qui renvoie plus à la philosophie qu'à l'humour. Oui, il y est question du quotidien, des niaiseries insignifiantes dont sont pourtant tapissées nos existences, de la famille et du couple: comme le font les humoristes d'ici. La différence, c'est qu'en dessous de ces évidences, il y a quelque chose, en tout cas, que ne connaissent pas ces abrutis décérébrés que sont tous les Dominic et Martin de ce monde.
De quoi s'agit-il? De presque rien, mais de tout en même temps. Tenez, par exemple, son show débute avec cette idée: nous cherchons sans arrêt à nous occuper. Pourquoi? Pour nous convaincre que la vie est moins nulle qu'elle ne l'est en réalité. La preuve, votre vie n'est pas si nulle, vous êtes venu voir un spectacle ce soir, tenterez-vous de vous rassurer demain en allant au travail...
Voyez le genre? On se bidonne pour ne pas se désoler. Mieux encore, sur le coup, on ne se rend même pas compte que ce que le type nous raconte est infiniment triste. Il nous raconte sa vie, la nôtre, et l'air de rien, il essaie de tirer de son expérience personnelle quelques vérités qui nous feront réfléchir.
Il détient rarement des solutions concrètes, c'est vrai. Son ambition, c'est avant tout de donner un bon spectacle. Mais il y a un peu plus. Et c'est ce que j'ai toujours aimé chez Seinfeld et les humoristes de sa trempe: cette capacité à réconcilier la surface avec le fond des choses, le rire avec l'angoisse.
- Sur quoi tu chroniques, chéri?
Comme d'habitude, sur le quotidien, sur n'importe quoi, en espérant que chez moi aussi, parfois, quelque chose de vrai émerge de toutes les conneries que je raconte.
L'AMOUR FUCKÉ - À la porte de la chambre d'hôtel à Ottawa, on avait déposé le Globe and Mail du jour. Dans le cahier Life, on consacre un long article à une nouvelle orientation sexuelle: celle envers les objets. Du fétichisme, dites-vous? C'est plus encore. Erika LaBrie de San Francisco y affirme avoir une relation amoureuse avec la tour Eiffel. Aussi, elle a fait changer son nom pour Erika Eiffel lors d'une cérémonie spéciale en présence de 10 de ses proches.
Juré, je n'invente rien.
Hall Ford, lui, partage sa vie avec deux consoles. Il est ingénieur du son, et joint donc ainsi l'utile à l'agréable. Sa sexualité, dit-il, est l'affaire de baisers, de caresses. Shannon Caffrey, elle, après quelques relations avec des hommes, puis des femmes, a jeté son dévolu sur un arc. Avec ou sans les flèches, l'histoire ne le dit pas.
On a un peu envie d'y voir le comble du matérialisme, mais contrairement à un des psychologues interviewés dans l'article, je vais me retenir.
Par ailleurs, c'est le genre d'histoire qui change votre perspective sur les détails anodins du quotidien. Par exemple, hier soir, ma blonde est entrée dans le garage, et j'étais penché sur mon vélo, la main sous la fourche, une bouteille de lubrifiant pour la chaîne dans l'autre. Avant, ça n'aurait rien fait du tout, mais là, je me suis étrangement senti coupable.
L'EXPO - C'était bien pour faire plaisir à la petite, parce que l'Expo, je peux juste pas. Ce n'est pas du snobisme, c'est les manèges. Quand ça tourne, j'ai la nausée.
L'Expo, donc. Une foire agricole, presque vieille de 100 ans, qui n'a pas grand-chose à voir avec l'agriculture. Ah, bien sûr, y a une mini-ferme de l'UPA pour les enfants où il faut botter les chèvres qui nous grimpent dessus, il y a aussi beaucoup d'animaux dans les pavillons, et un Star Académie bovin dont le concept finira sûrement par intéresser Julie Snyder et Stéphane Laporte un jour ou l'autre. Mais je soupçonne que pour l'instant, ce n'est pas ce qui attire les foules ici.
Le principal attrait, c'est le bruit.
Enfin, pas le bruit lui-même, mais les manèges, les jeux, tout ce qui produit cette agression auditive constante qu'on ne remarque pourtant plus au bout d'un moment, mais qui poursuit son travail de sape sur le moral et finit par être plus fatigante, au bout d'une heure, que si on avait parcouru 100 km en vélo. Il y a la musique tonitruante, les cris de ceux qui défient la gravité de toutes les manières, la vrombissante mécanique des manèges. Et à cela, on ajoute tous les gentils tatas qui hurlent dans leurs micros pour nous convaincre d'accepter leurs arnaques (10 $ pour tirer à l'arbalète!!), la corne de brume de l'Himalaya et tous les enfants qui beuglent comme des perdus.
J'en étais à me morfondre et à souhaiter me téléporter loin de là quand je l'ai vue: splendide, élancée, racée, exotique. Le coup de foudre.
Pendant que les filles étaient dans un manège, discrètement, je suis allé voir une préposée aux renseignements pas loin:
- Seriez-vous assez gentille pour demander à cette charmante petite montagne russe ce qu'elle fait vendredi soir?
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La vie qui passe
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Quand l'actualité se moque de nous, mieux vaut s'en éloigner, s'en moquer nous aussi.
Mais il y a des limites à l'indigence intellectuelle qui, lorsqu'on les franchit, effacent toute envie de rire.
Ainsi, les grands titres des quotidiens et la mise en page du mélodrame des festivals pendant les quelques jours qu'a duré le pic de la crise ont suffi pour m'écœurer. Mais jamais aussi efficacement que les commentateurs qui, prenant l'anniversaire de Woodstock comme prétexte, en profitent pour casser du sucre sur le dos de la jeunesse d'aujourd'hui.
Comme Paul Quinio, qui écrivait samedi dans Libération(1): "Si personne ne peut sérieusement contester que les années 60 ont changé le monde, il est malheureusement peu probable que du chaos économique planétaire d'aujourd'hui sorte un autre monde. Il est au contraire à craindre que passé le pic de la crise, tout repartira, en 2010, en 2011, comme avant. Les puissances économiques et financières en tout cas s'y emploient. Et elles n'ont face à elles aucune jeunesse capable de leur montrer ses fesses, d'opposer à leurs bilans bancaires et autres plans sociaux une utopie de remplacement."
Évidemment, dans ce genre de texte, on omet quelques détails pourtant cruciaux. Comme d'expliquer comment les soixante-huitards ont eux-mêmes dévoyé tous leurs idéaux au profit du marché. Comment ils ont transformé l'assouvissement du désir individuel en asservissement collectif aux objets de consommation dont aucune morale ne saurait nous priver. Et comment, enfin, ils ont tué toute envie de nouvelle révolution en étouffant leurs enfants avec leur dégoûtante et hypocrite nostalgie.
"I hope I die before I get old", chantaient les Who. Dans une certaine mesure, c'est ce qu'a fait leur génération: à défaut de s'enlever la vie, elle s'est contentée de suicider ses idées. Et du coup, elle a un peu tué l'envie de cultiver les utopies, de peur qu'on finisse aussi cons.
J'ai l'air fâché, peut-être? Si peu. Agacé, disons. Parce qu'au fond, les choses s'améliorent toujours un peu. Trop lentement, c'est vrai. Avec de nombreuses erreurs de parcours, c'est vrai aussi.
Et puis Quinio n'a pas tort sur toute la ligne. Tout va reprendre comme avant. La crise économique ne servira de leçon à personne. Pour preuve, de nombreux experts prétendent que ce qui nous sortira pour de bon de la crise, c'est la reprise massive de la consommation des Américains. Celle-là même qui nous a plongés dans la crise.
Mais contrairement à ce qu'il prétend, il y aura toujours des jeunes pour montrer leurs fesses. L'avantage, c'est qu'aujourd'hui, ils le font avec plus de lucidité. Les drogues sont ce qu'elles sont: récréatives. Le sexe ne se prétend pas libérateur, ce n'est que du sexe. Et les révolutions, elles, ne se font plus dans les concerts en plein air, puisque plutôt que d'y protester contre les conflits armés, c'est justement là, dans l'organisation des festivals, qu'on se fait la guerre.
Autre époque, autres mœurs. Voilà une autre forme de nudité publique que celle de Woodstock.
Du genre: ma subvention est plus grosse que la tienne.
COMME UNE CHANSON DE SUFJAN STEVENS - Comment furent mes vacances? C'est gentil de demander, mais il n'y a guère à raconter. Sinon des lectures, le plus souvent décevantes (qui peut m'expliquer comment Trois jours chez ma mère de François Weyergans a bien pu remporter le Goncourt, sinon parce que le jury voulait surtout faire chier Houellebecq, à qui la critique le promettait cette année-là?), des odeurs, des goûts, des paysages et des impressions.
Des paysages, je retiens celui du rang du Brûlé, entre Pont-Rouge et Sainte-Catherine, dont j'ai déjà parlé ici. Vous y roulez presque seul, puis soudain, au détour d'une talle de frênes, les montagnes, comme bleutées, vous sautent dans la face, précédées de champs verts et jaunes qui leur font une jupe qui traînerait par terre, jusqu'à vous.
Autrement, comme j'allais à Montréal pour Osheaga, j'en ai profité pour faire l'essai du Bixi, qui est amusant, dans la mesure où on aime piloter un tank. N'empêche, se laisser glisser à travers le trafic, entre les voitures, est toujours grisant, et plus encore en touriste. Voilà pour l'impression: celle de flotter dans un monde lesté, au volant d'un blindé sur des routes vérolées.
Et enfin, les odeurs, là, je ne peux en choisir une. Il y a les sucrées de la boue et des feuilles dans la forêt du Bras-du-Nord. Celle, huileuse, du bitume qui chauffe sous les pneus du vélo. Celle de l'eau et du sable de la plage qui glisse dans le nez et vous traverse comme on passe à travers un jour parfait, sans s'en rendre compte. Puis évidemment, la poisseuse du sexe, des corps caniculaires ou celle à peine plus subtile des parfums des filles et des garçons en terrasse qui se mélangent aux vapeurs toxiques des voitures et à la bière.
Si j'avais à n'en conserver qu'une en mémoire, pour ces vacances, ce serait sans doute celle de ma fille sur la plage: enfance et crème solaire.
Comme des milliers de parents, je suis allé la reconduire chez sa mère après une semaine de bonheur estival. Pas d'horaire, pas de pression, juste du fun. Des questions existentielles à n'en plus finir sur tout et sur rien, quelques petites chicanes, mais c'est comme si l'absence de contraintes du quotidien les avait effacées.
Comme des milliers de parents séparés, au moment de la laisser, j'étais heureux et un peu triste en même temps.
Étrange sentiment, pareil. Comme dans une chanson de Sufjan Stevens sur la douce amertume des instants de perfection qu'on voit s'évaporer trop vite. La cruauté de la vie qui passe.
(1)Merci à Pierre Siankowski des Inrocks de m'avoir aiguillé vers cet édito.
Tags: Sufjan Stevens, Inrocks, festival, Bras-du-Nord, baby-boomers, Bixi, Goncourt, rang du Brûlé, Osheaga, Pierre Siankowski, Who, anniversaire de Woodstock, François Weyergans, Houellebecq, Paul Quinio, Libération, guerre
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Demi-civilisés
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En arrivant aux urgences, même s'il n'y a presque personne, je sais que je vais attendre. Je consulte la charte qui indique l'ordre d'importance des bobos et la priorité du traitement: t'es tout en bas.
De la fièvre, des maux de tête depuis une semaine: faut que vous portiez un masque, m'intime-t-on à l'accueil. Oui mais je tousse pas, et je pense bien que j'ai déjà eu la grippe A il y a six semaines...
Bon, bon, d'accord, c'est compris. Ok pour le masque, alors. Avec en prime tout le monde qui me dévisage comme si j'étais pestiféré.
Mais ce n'est pas le pire. Ni le temps qui n'en finit pas de passer.
Ni la seule belle journée de la semaine qui se déroule devant moi, de l'autre bord des grandes fenêtres de l'urgence où je vois défiler des bonhommes en gougounes et des enfants en bicycle.
L'enfer, c'est les autres. Ceux qui attendent autour.
J'ai beau essayer de m'enfoncer dans un article passionnant, dans Bicycling, sur les techniques ultra-sophistiquées qu'emploient les coureurs du Tour de France pour se reposer les jambes entre deux étapes, ou alors dans ce terrible roman d'Élise Turcotte (Le Bruit des choses vivantes) que ma blonde m'a refilé: aussi peu nombreux soient-ils, ceux qui m'entourent me pourrissent l'existence.
Pas parce qu'ils se plaignent. Ni même parce qu'ils font du bruit. En fait, leur comportement est exemplaire. Ils sont parfaitement dociles, ils ne crient pas après les infirmières, et c'est à peine s'ils rechignent quand on les appelle un peu cavalièrement pour vérifier s'ils sont toujours là, quatre heures après s'être présentés avec un intarissable saignement de nez. À peine s'ils haussent les épaules.
Non, le pire, c'est de devoir se taper les conversations. Le pire, c'est la haine de l'autre distillée et injectée à petites doses au milieu des discussions sur tout et rien, avec des inconnus.
Fallait entendre papa bigot et son rejeton de la même trempe débiter les pires préjugés sur les immigrants: "tous sur le BS, des incapables, viennent nous faire chier chez nous..." Sans doute auraient-ils plus de considération pour des animaux de ferme, puisqu'ils parlaient des immigrants comme de choses exotiques qui puent.
Ajoutant, comme c'est d'usage, qu'ils en "connaissent un, mais lui, c'est pas pareil, il est ben correct".
J'ai donc changé de place au moins cinq fois. Pour me sauver de la madame qui en maudissait une autre parce que son bébé pleurait et affirmait qu'elle était sans doute une mauvaise mère, qu'elle était grosse et qu'elle avait l'air demeurée. Pour m'éloigner de la famille des bigots qui changeaient de place, eux aussi, et qui avaient très envie de me parler. Mais aussi pour éviter grand-papa qui râlait à propos de je ne sais quoi puisqu'il était sans doute parti de chez lui en catastrophe, avait oublié de mettre son dentier, et je ne comprenais donc strictement rien à son zozotage. Sinon qu'il avait 86 ans, et qu'il le répétait à tout le monde. Y compris à moi.
Ben quoi, pépé, tu veux une médaille, peut-être?
La seule chose que j'ai comprise quand il parlait, c'est lorsqu'il s'est joint à la conversation des bigots pour railler quelques Français qu'il avait connus autrefois dans un camp de bûcherons (ça ne s'invente pas!) et qui, semble-t-il, avaient commis l'outrage d'atteler les chevaux à l'envers.
Étrangement, j'ai saisi chaque mot de cette histoire, parfaitement.
Comme si le mépris aiguisait la diction.
Au bout de trois heures de ce régime, je suis retourné consulter la charte en me demandant comment je pourrais me faire une fracture ouverte tout de suite, là, maintenant. C'est qu'une journée comblée d'autant de raccourcis intellectuels n'est guère recommandée pour quiconque doute parfois de son prochain.
Surtout quand se multiplient les occasions de constater qu'au-delà de l'anecdote, le vernis de notre civilité cache des monstres d'ignorance et de haine larvée. Et qu'au fond, bien que nous nous prétendions civilisés, force est d'admettre que nous sommes tout au plus domestiqués.
L'ÉTÉ - Le silence s'est enfin déposé sur la ville, comme de la neige en été, ou mieux encore, comme du coton qui viendrait remplir l'espace laissé vacant par les travailleurs qui sont en réhabilitation.
Ils réapprennent à vivre en dehors de l'abrutissant manège du quotidien.
Je fais pareil, prenant même un peu d'avance sur les vacances: je me désintoxique des médias. Le moins possible de radio, de télé, juste un peu de journaux pour suivre le fil, d'autant qu'il n'y a presque plus rien à lire ni à regarder ou à écouter, sinon des conneries.
"Pour ou contre le camping?", ai-je entendu l'autre matin. Contre les débats oiseux, surtout.
Pour revenir aux vacances, je pars pour deux semaines. C'est à mon tour de faire comme vous, de refaire le plein de souvenirs, d'instants de bonheur fugaces qui restent gravés en nous comme une promesse que la folie de nos semaines de travail n'est pas vaine, qu'elle sera récompensée.
C'est bien peu, dites-vous. Z'avez raison.
Je pars, donc, avec en tête les très nombreux courriels reçus ces derniers mois. Témoignages d'amour et de haine qui rassurent tous également le chroniqueur qui doute, mais aussi des récits d'une insondable tristesse. Comme celui d'une lectrice qui m'écrit à propos de ces filles qui pleurent dans les cafés dont je parlais il y a quelques semaines, et qui se demande à quoi est censé ressembler le bonheur.
Comment dire? Il n'y a pas de photo ni de livre de recettes, mademoiselle. Disons que c'est comme une truite au fond de la barque qu'on essaie de prendre avec les mains: ça gigote, ça glisse, on rit, on hurle, on l'échappe, plouf à l'eau. Et d'un coup de queue, elle disparaît sous le bateau.
Après on sent nos mains.
Le bonheur, c'est cette drôle d'odeur qui reste collée là pour un moment.
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