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Cinq minutes d'éternité
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Tout le monde travaille plus ou moins activement à l'édification de sa légende personnelle.
Quelle légende?
Disons qu'il s'agit d'une sorte d'amalgame. Un recueil d'histoires qui viendraient émailler les temps forts de notre autobiographie. C'est aussi ce qu'on dégage, et c'est un peu dans les gènes, mais ça se travaille, ça s'affine. C'est notre personnalité, notre culture personnelle, nos passions, nos défauts qu'on module selon l'effet souhaité, et c'est un peu de cette énergie qu'on projette, formant au final une sorte de tout: un fatras constitutif, comme dirait l'autre.
Pour les plus modestes, c'est surtout affaire d'image, puisque même ceux qui affirment ne pas en avoir posent. Prétendre qu'on ne consacre aucun effort à polir son image, c'est adopter la posture de celui qui n'en a pas, ou plutôt, qui prétend qu'il n'en veut pas.
Dans le même sens, le type qui vit tout seul dans le fin fond du bois et qui répondra avec des signaux de fumée à cette chronique pour prétendre qu'il n'a cure de sa légende personnelle est un fieffé menteur. Se prendre pour Grizzly Adams, c'est pas un peu beaucoup mythifier sa propre existence?
Tout le monde, donc, travaille à sa légende de différentes manières. En fondant une famille, en grimpant l'Everest ou le plus de filles possible, en s'achetant un super bolide qu'on torche sur les routes jusqu'au bout de ses points, en tirant des autobus avec ses poils de nez, en étant celui qui parle toujours le plus fort dans le party, ou en faisant preuve d'une extraordinaire modestie.
Ce qui est bien, c'est que ça fait des histoires à raconter. Par exemple: l'autre jour, j'étais sur un plateau de télévision pour y discuter des projets de la Ville. Autour, quelques journalistes que je connais, que j'aime bien, Claude Rousseau, qui m'a semblé intéressant, plutôt sympa, et Alain Goldberg, que je déteste avec ardeur depuis la toute première fois où je l'ai entendu tartiner de Map-O-Spread ses commentaires qui font, à mon avis, nettement plus de tort au patin de fantaisie que les costumes de Johnny Weir. Bref, je ne me suis pas présenté, pas même forcé pour être cordial, je ne l'ai pas salué, je me suis sauvé au moment des poignées de main, et tout au long de son entrevue, ponctuée de remarques débiles (comme cette idée de faire du Crashed Ice un sport olympique), je me suis moqué ouvertement, le sourire fendu jusque-là.
Bref, en présence d'un con, je manifeste toute l'impolitesse dont je suis capable. Ce qui fait de moi, aussi, un con. Mais un con capable de vivre avec lui-même.
Voilà, donc, un extrait de ma légende personnelle qui, pour résumer encore ce concept un peu flou, est la somme de nos expériences et de nos impressions qui projettent de nous une certaine image.
Autrefois, on s'asseyait avec quelqu'un qui, s'il en avait envie, nous invitait à partager un peu de sa légende à lui, et s'il n'était pas trop ivre de sa propre légende, il écoutait aussi un peu de la nôtre.
Ça, c'était avant les réseaux sociaux. Avant Twitter, mais plus encore Facebook. C'était avant les textos, les téléphones qui font des photos et des films. Aujourd'hui? Je me demande pourquoi on se voit encore en personne et comment on trouve encore des choses à se raconter qu'on ne sache déjà.
Remarquez, je vous dis tout cela sans m'énerver. Je constate, c'est tout.
Ce qui m'agace, comme mon collègue Diaz qui en faisait le sujet de sa chronique dans Voir Montréal la semaine dernière, c'est de vous voir, des spectacles durant, le bras en l'air, filmant la chose dans sa presque totalité.
Cela m'irrite parce que je ne vois plus la scène, mais aussi parce que vous n'êtes plus là. Dans le sens où vous n'êtes plus dans la dynamique du spectacle, dans ce dialogue entre artistes et spectateurs, mais retirés derrière votre écran.
C'est comme cela pour les spectacles, mais pour tout le reste aussi.
Raconter sa légende est sur le point de devenir une finalité. Le contenu devenu secondaire, c'est le média qui importe, c'est la présence, même fantomatique, même dénuée de sens.
Dire, mais n'avoir rien à dire. Relater une expérience qu'on n'a vécue qu'à moitié, et encore, parce qu'on textait tout au long et qu'on prenait des photos pour les déposer sur sa page Facebook.
Je vous le répète, je ne m'énerve pas. Enfin, j'essaie. Je constate, en partageant la culpabilité d'une époque qui s'écoute parler, surtout quand elle n'a rien à dire. Après tout, j'en suis.
Nous ne voulons pas vivre pour raconter, nous racontons pour vivre.
Nous affirmons vouloir vivre au présent, mais sommes constamment en train de nous projeter dans l'avenir.
Nous voulons laisser des traces, sans trop savoir de quoi au juste.
Nos légendes personnelles sont des statuts Facebook qui se délitent dans la marée d'insignifiance à laquelle nous contribuons toutes les heures.
Nous sommes épris d'éternité, mais nous avons peur de nous ennuyer pendant cinq minutes.
FAUX CULS - Je feuilletais le Journal de Québec lundi matin en attendant mon café à la gare de train. Le journaliste dépêché pour couvrir la première du concours du Lady Mary Ann avait presque l'air déçu du peu de participantes présentes pour ce petit Star Académie dont on a tant parlé la semaine dernière puisqu'on y offre, comme premier prix, une paire de seins flambant neufs.
La chose est pourtant assez peu surprenante. Parce que, croyez-le ou non, les filles qui se font refaire les seins ne veulent généralement pas que ça se sache.
À la limite, faire des folles d'elles sur scène, ce n'est pas bien grave. S'y foutre à poil? Bof.
Mais avouer qu'on s'est fait refaire les seins, ah non. J'en connais même une qui niait la chose, formellement. Coudonc, fille, qu'on se disait, tu veux nous faire croire que tout d'un coup, ils ont poussé et ont décidé de pointer vers le ciel... à 36 ans?
Anyway, ce qui m'intéresse dans cette histoire, c'est que sa couverture médiatique témoigne encore qu'en cette époque étrange qui est la nôtre, l'indignation rate souvent sa cible.
Tous ces hauts cris poussés à l'endroit de la tenancière du bar qui ne se cache pas, qui avoue son opportunisme, mais pas un mot à propos de la dénonciation de ce concours par des chirurgiens plastiques dont on devine qu'ils cherchent surtout à se donner bonne conscience et à redorer leur image plutôt qu'à prétendument conscientiser la population.
Sais pas pour vous, mais moi, de deux maux, je préfère de loin les fausses boules aux faux culs.
Tags: Facebook, Twitter, image, con, Sébastien Diaz, Crashed Ice, faux seins, Everest, Alain Goldberg, Journal de Québec, Grizzly Adams, légende personnelle, Star Académie, Claude Rousseau, faux culs, Lady Mary Ann, textos, Johnny Weir
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Mix-cité
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DES FUMEURS:
Ils sont trois. Pendant l'heure passée ici, le plus souvent adossé à la vitrine du SOS Comptant au coin Saint-Joseph et Dupont, je les verrai se relayer, sortant du Bar Le Dauphin, la clope à la gueule, tirant la fumée bleue dans leurs poumons, la recrachant. Certains toussent comme des dératés avant d'expulser un crachat dense, glaireux.
Le soleil glisse vers le sud, déverse sa chaleur jaune sur l'intersection tandis que le vent souffle de l'est. On se croirait nageant dans un lac, alternant entre tiédeur et froid.
Ici, tout le monde se fout de la signalisation, traverse quand bon lui semble, impatientant des automobilistes qui font hurler leurs pneus pour effrayer les étourdis.
Un clodo hagard, une grosse femme les bras chargés de sacs en plastique eux-mêmes surchargés, son manteau mauve poisseux ouvert sur une poitrine matricielle, un jeune homme au regard éteint avec des pantalons genre treillis militaire, une femme en veste de cuir parfaitement coiffée: ils ne regardent pas, traversent sans jamais ralentir, ne bronchent même pas au son des klaxons, des pneus qui crissent.
C'est comme si le mail était encore là pour eux. Comme si ses murs de tôle honteuse qui autrefois sentaient la pisse et la mort étaient encore debout pour les protéger du monde dehors, du froid, des voitures, du bonheur matériel et de l'argent des nouveaux venus qui, pour certains, puent encore bien plus fort que la pisse.
Ce que je fais ici, ce matin? Je sais pas trop.
L'idée, c'est de se planter là. De choisir un carrefour n'importe où en ville et d'y passer une heure en notant ce qui s'y trame. Il n'y a aucune prétention là-dedans, sinon d'observer et d'écrire. Comme les dessinateurs font des croquis, il s'agit d'emmagasiner du vivant, de faire le plein d'images, d'arrêter ma vie de mongol pendant une heure pour seulement regarder le monde vivre. Et de vous raconter tout cela, environ une fois par mois.
Mais dès ma première destination, j'ai été rattrapé par l'actualité, venue en quelque sorte court-circuiter mes envies de mesurer le potentiel de poésie d'un coin de rue.
L'actu? Le 10 mars prochain se tiendra un forum sur la mixité sociale dans Saint-Roch. C'est quoi la mixité sociale? Une idée du partage harmonieux d'un même territoire par des populations qui n'ont rien d'autre en commun que ce territoire.
C'est bien beau, sauf qu'on peut se demander si ça se peut.
Je veux dire par là qu'il y a beaucoup de bonne volonté dans ce concept qui relève cependant de l'utopie. C'est déjà pas évident de faire évoluer dans le même quartier le cravaté, le hippie, le clodo, le hipster, la poulette à talons aiguilles, le toxico, le repris de justice, la mère de famille un peu bourgeoise, le jeune professionnel, l'artiste, la ballerine anorexique, le chef d'entreprise millionnaire, le publicitaire branchou, le graphiste sportif et la pute obèse. Si en plus on leur demande de danser main dans la main, en faisant la ronde sur le parvis de l'église, peut-être qu'on ambitionne un peu.
Évidemment que je déconne, mais c'est pour illustrer que la diversité, c'est déjà beaucoup. Que le "vivre ensemble", c'est surtout s'endurer les uns les autres. Ce qui, il me semble, fonctionne déjà. Sauf peut-être pour quelques commerces dont la clientèle n'apprécie guère d'avoir à partager les trottoirs avec des êtres humains qui ignorent l'existence des foulards Burberry.
Ça, c'est l'autre utopie de Saint-Roch: créer une enclave d'opulence au milieu d'une talle de pauvreté en imaginant que ces gens-là allaient soudainement disparaître au contact de l'argent.
Vous voulez des conditions pour que Saint-Roch fleurisse, pour que tout le monde puisse cohabiter sans trop de heurts? Changez les perceptions.
J'écris cela avec le plus grand pessimisme, avec le sentiment, même, que le climat de méfiance dans lequel nous évoluons empêche de voir le monde autrement qu'à travers le filtre de notre peur irraisonnée de l'Autre.
Plus clairement: la mixité sociale est rendue impossible par notre volonté de rendre le monde lisse, d'ériger des zones de magasinage dans un contexte ultra-sécuritaire, loin des quêteux, à la manière du DIX30, à Brossard.
Qu'en disent les commerçants que j'ai rencontrés et qui ont parfois même perdu la foi?
Que les résidants plus pauvres du secteur ne posent aucun problème. Le petit crime? Invisible, souvent tué dans l'œuf. Les flics sont partout, faisant du secteur un des endroits les plus sûrs de la ville. Ce qui manque, ce sont encore les clients. Ce qui fait tache, ce sont tous ces commerces vides. Ce qui fait mal: le prix des loyers comparativement à l'affluence d'un public qui tarde à s'approprier le quartier.
Autrement? Le vivre ensemble ne fonctionne pas trop mal. Ça pourrait être mieux, mais en général, ça va.
Le problème n'est pas dans Saint-Roch, un quartier de centre-ville joliment restauré, avec ses nouveaux venus, ses boutiques, ses bars, ses restos, mais aussi ses indigènes. Le problème, il est dans la tête de ces gens de Montcalm, Sainte-Foy, Beauport, Charlesbourg, Cap-Rouge, Saint-Augustin ou Lévis qui, comme le reste d'un Occident malade de peur, font dans leurs culottes en apercevant leur ombre.
UN POIVROT:
Il balance son corps de droite à gauche en attendant de traverser la rue. Ce ne sont pas les voitures qui l'en empêchent, mais une force invisible: la rue est déserte.
Ses yeux brumeux semblent chargés de songes, son regard perdu dans un délire intérieur qui le fait sourire un peu béatement. En face, de jeunes touristes sortent de l'auberge de jeunesse au coin. Une Française blonde en pantalon de sport Adidas rouge, un bandeau blanc sur la tête, marche jusqu'au guichet de la BMO. Plus loin, trois gars s'engueulent fort. J'ignore pourquoi, et au bout d'un moment, on dirait qu'eux aussi. Sont redevenus amis. Des mères et des pères arpentent les rues, poussette devant, petits marcheurs aux enjambées ridiculement courtes derrière. Dans une heure, l'endroit sera rempli de travailleurs en pause, envahissant les restos, les sandwicheries.
En attendant, la barmaid du Dauphin est sortie sur le trottoir rejoindre d'autres fumeurs. Ses pieds pointent vers l'intérieur, et sous son joli manteau en laine crème, ses jambes puissantes d'années debout derrière un comptoir la plantent solidement dans le décor.
Elle ne s'en ira nulle part.
Saint-Roch ne sera jamais Sillery. Tant mieux.
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Le supplice chinois
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Je suis assez nul en économie, mais en histoire, pas si pire. Enfin, j'en connais suffisamment pour que l'expression révolution culturelle, telle qu'employée par Raymond Bachand, résonne à mes oreilles comme une poignée de gravier concassé zéro-trois quarts qui n'en finirait plus de faire des triples boucles piquées dans la sécheuse, ou comme Garou qui imite Chewbacca aux Olympiques.
C'est dire si je souffre.
Je ne serai sans doute pas le seul à le souligner, mais faisons tout de même: l'emploi de cette expression a quelque chose d'atrocement inapproprié. Ah oui, ça sonne bien si vous travaillez en pub. Si vous faites de la politique, c'est autre chose. Mais les deux se confondent si souvent...
Petites précisions, donc: la révolution culturelle du ministre, si j'ai bien compris, c'est la fin de l'âge d'or du tout-est-gratisse. Ou si vous voulez, c'est la remise en question de la gratuité de certains services et des bas tarifs pour d'autres. La révolution culturelle en Chine, assez énorme pour que toute utilisation de l'expression s'y réfère, fut quant à elle un massacre. Un vrai. On parle de quelque chose pas loin du million de morts. M. Bachand le saurait s'il consultait une encyclopédie ou ce bidule, lui-même révolutionnaire, qu'on nomme Internet.
Si on résume très très très grossièrement, on a entre autres déporté des milliers de gens, saisi leurs biens, et on en a assassiné tout un paquet sous prétexte qu'ils avaient une opinion qui n'était pas parfaitement calquée sur celle du pouvoir. L'objectif était surtout d'écarter quelques inconvenants et de radicaliser le régime.
Ce qui est inutile au Parti libéral, anyway, puisqu'il y règne une discipline de la ligne de parti si sévère qu'on les croirait tous issus de camps de rééducation. Faut les écouter, tous ces ministres, incapables qu'ils sont de se retenir de chanter les louanges de Jean Charest au moins cinq fois dans une entrevue de trois minutes. Mao en serait presque jaloux.
Blague à part, si M. Bachand et ses aides avaient pris la peine de consulter la fiche Wikipédia sur le sujet, ils y auraient même déniché quelques références, dont cette citation d'un historien, Eric Hobsbawm, pour qui la révolution culturelle fut une "campagne contre la culture, l'éducation et l'intelligence sans parallèle dans l'histoire du 20e siècle".
Ça donne le goût, hein?
Maintenant, je ne dis pas que le ministre a tout à fait tort. Pas partout, pas tout le temps, du moins. Je crois, par exemple, à une hausse des tarifs d'électricité, si toutefois les plus pauvres en sont exemptés. Si ça fait de moi un monstre, too bad. D'ailleurs, j'aimerais bien que la gauche, toujours contre ces hausses, m'explique clairement: où est le problème? Dans redistribution de la richesse, y a pas le mot richesse aussi?
Mais bon, entre références maoïstes et mon apparent penchant pour le néolibéralisme sauvage, je me sens virer Alain Dubuc sur les bords. Pas sûr d'aimer ça.
Et puis je ne suis pas très crédible non plus, puisque comme je l'écrivais plus haut, je suis assez nul en économie.
Mais j'ai mal à mon histoire, au point de crier vengeance. Aussi, M. Bachand, pour vous faire pardonner tout en respectant l'esprit d'ignorance qui a présidé au choix de cette expression par un de vos visionnaires vizirs, je suggère de condamner à l'exil celui ou celle qui a eu la brillante idée de ce nouveau slogan.
Destination: le ministère de l'Éducation, ce qui relève du plus cruel supplice chinois. Mais on saura sans doute s'y employer à faire quelque chose de jovialement transversal avec toute cette incompétence.
ES-TU CONTENTE? - Parlant d'incompétence, que dites-vous des Jeux olympiques à V et à RDS? Avouons que ce n'est pas l'apocalypse qu'on escomptait (il y a les Brassard, Harvey et Boucher qui sauvent les meubles), mais c'est loin d'être génial. Outre les éditoriaux déments au patin de fantaisie et la torture d'avoir à se farcir la même ribambelle d'ahuris qu'on doit déjà souffrir au hockey chaque semaine, c'est tout de suite après les compétitions de snow qu'on a eu droit aux plus mémorables exemples d'insuffisance intellectuelle.
Imaginez. Vous avez le job. Vous n'êtes pas connue. Vous êtes en bas des pentes aux Olympiques avec le tout nouveau détenteur d'une médaille d'argent en snowboard cross, et tout ce que vous trouvez à demander, c'est:
"Es-tu content d'être aux Olympiques?"
"Es-tu content d'avoir gagné une médaille?"
Misère...
Il y avait pourtant beaucoup à dire, de l'information à réclamer. Pourquoi ce ralentissement à la fin du parcours qui t'a fait perdre la course? Avais-tu vu la chute derrière toi? Comment Machin a-t-il pu te reprendre toute cette avance?
J'étais assis sur le bout du divan, à lui souffler les questions qu'elle devait poser. Mais elle écoutait pas, la p'tite sacrement, tout absorbée qu'elle était à sourire pour la caméra, à contempler son reflet dans la lentille, à être là, dans l'écran de milliers de gens.
Mettons cela sur le compte de l'inexpérience. Mais c'est aussi le journalisme à l'époque de la télé pour la télé, de l'image comme finalité: l'important, c'est d'avoir sa face étalée sur 40 pouces de cristaux liquides. Ce que tu dis? On s'en souviendra moins que de ta coiffure.
En fait, je crois que c'est à elle-même qu'elle posait la question: Es-tu contente d'être aux Olympiques?
C'est bête, mais moi, j'aurais préféré qu'elle reste à la maison. Sauf que ça, c'est moi. La plupart? Je vous parie qu'ils trouvent sa coiffure très jolie.
Tout ça pour dire qu'on a le journalisme qu'on mérite.
Tags: économie, Jean Charest, Alain Dubuc, révolution culturelle, Jeux olympiques, tarifs d'électricité, journalisme, RDS, Parti libéral, Eric Hobsbawn, supplice chinois, Raymond Bachand, V
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Dialogue avec la table de la cuisine
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C'est le credo de la droite, repris de mille manières par les chroniqueurs et animateurs en manque d'amour: la gauche, c'est des slogans, tandis que la droite, mon vieux, c'est autre chose, hein. La droite, c'est des arguments.
Ce qui, en soi, est un slogan, mais bon...
La semaine dernière, j'entendais justement Bouchard répéter pour une énième fois que si t'es pas dans la bonne gang (les gauchistes des médias montréalais, genre - autre slogan), il n'y aura personne pour t'écouter. Pire encore, on te répondra par des attaques personnelles au lieu de répliquer à tes arguments par des arguments.
Permettez une parenthèse aussi longue que précoce, elle est fort éclairante pour ce qui suivra:
Il y a quelques mois, pour griller le plan santé d'Obama, les républicains et leurs porte-voix, à commencer par le tonitruant Glenn Beck, se sont mis à émettre une série d'hypothèses calamiteuses afin de discréditer le projet qui, rappelons-le, vise à offrir à plus d'Américains une protection fiable s'ils tombent malades; une solution pour les oubliés d'un système qui profite surtout aux compagnies d'assurances. Parmi les hypothèses imaginées, on annonçait que le méchant gouvernement pourrait décider du sort des malades, que l'État choisirait désormais qui mérite d'être soigné ou pas... comparant ainsi Barack Obama à Adolf Hitler.
Rien que ça.
Les affichettes montrant le visage du président sur lequel on avait griffonné l'infecte moustache du dictateur nazi se sont mises à circuler un peu partout: googlez Obama et Hitler pour voir.
Anyway, lors d'une conférence de presse donnée par le sénateur Barney Frank qui répondait aux interrogations du public et des médias à propos du plan santé, une femme brandissant une de ces photos truquées a tenté de poser une question... à laquelle le sénateur a refusé de répondre. "Discuter avec quelqu'un comme vous revient à avoir une conversation avec une table de cuisine", a-t-il laissé tomber, soulignant ainsi que la débilité profonde de la comparaison entre Obama et Hitler invalidait toute forme de débat.
Fin de la parenthèse qui vous montre que parfois, devant l'imbécillité patentée, l'attaque personnelle est la seule réponse possible. Inutile de s'obstiner avec un abruti.
Surtout quand ce qu'il nous sert comme argument tient bien plus du raccourci intellectuel, du sophisme et de l'avorton de pensée.
Dire d'Haïti que c'est un trou à marde, ce n'est pas un argument, c'est justement un slogan. Un punch médiatiquement efficace, ignoble, dans lequel se noie tout embryon de discours subséquent puisqu'il est instantanément dissous dans la mauvaise foi dont témoigne sa prémisse de taverne.
Dire des employés de la fonction publique qu'ils se pognent le cul, traiter les syndicats de voleurs, la gauche de profiteuse, ou les artistes de millionnaires subventionnés: voilà encore l'exemple parfait d'une réalité qu'on transforme en LA réalité. Une généralisation gratuite qui ne profite à personne et surtout pas au débat qui serait sain s'il était fait de bonne guerre.
La droite veut vous faire croire qu'elle s'appuie sur des faits, sur des chiffres, mais elle ressasse sans cesse les mêmes slogans, aussi éculés que ceux de la gauche momifiée de grand-papa. Le mépris en plus.
Tiens, prenons les artistes, que Bouchard traite de "tartistes", répétant tous les jours ou presque ce qui constitue un des nombreux slogans qui émaillent ses argumentations bidon.
La vérité, les faits, les véritables arguments? Quelques artistes vivent effectivement très très bien grâce à nos impôts. Mais ils sont une poignée, quelques exceptions, tandis que la vaste majorité, elle, crève la dalle.
Moyenne du revenu des artistes au Québec: environ 24 000 $ par an, donc autour du revenu moyen des salariés canadiens.
Maintenant, on peut toujours poser des questions intelligentes plutôt que de dire des conneries. À commencer par la plus importante: pourquoi les gouvernements accordent-ils toutes ces subventions à la culture?
Réponse: pour plein de raisons qui relèvent de la situation socioéconomique du Québec et du Canada (le mécénat est rare, les grandes entreprises médiatiques, peu nombreuses), mais aussi de la géopolitique 101.
Le Canada souhaite préserver un semblant de culture distincte de celle des États-Unis. Le Québec, lui, aimerait voir le prochain siècle en parlant toujours français.
Par là, j'entends que dans un bassin de 300 millions d'anglophones, le Québec comme nous le connaissons ne peut probablement survivre qu'avec un miroir pour lui renvoyer son image, pour lui dire qu'il existe et qu'il peut continuer à vivre ainsi, dans sa différence. Il a donc besoin de tenir sa culture sur le respirateur, puisqu'elle ne peut s'autofinancer, pour des raisons bassement démographiques. Vous trouvez peut-être ça con, mais c'est comme ça.
Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de crosseurs dans la culture. Seulement qu'on ne peut pas, chaque fois qu'il y a un problème et que quelqu'un abuse, jeter le bébé avec l'eau du bain. C'est juste... trop facile.
Voilà ce qu'on vous sert quotidiennement: la même bullshit que celle qu'on dénonce.
Et ceux qui la fabriquent sont des bouffons avec lesquels on ne peut pas toujours discuter.
Encore moins lorsque ce sont des clowns dont le rôle n'est pas d'informer, mais de vous dire que vous avez raison: raison de trouver que vous payez trop d'impôts, raison de penser que les chauffeurs de taxi montréalais sont tous des escrocs, que c'est tellement mieux ailleurs, surtout aux States, raison de croire que le Québec est sous l'emprise de communistes en puissance.
On ne peut pas discuter avec cette droite médiatique, disais-je, parce qu'elle pue.
Parce qu'elle est intéressée, parce qu'elle va manger des hot-dogs chez le premier ministre, parce qu'elle se croit chargée d'une mission divine: celle de sauver le Québec de lui-même. Tandis qu'au fond, sa seule véritable fonction est économique: régurgiter jour après jour aux auditeurs ce qu'ils veulent entendre afin de justifier leur colère et ainsi les garder à l'antenne jusqu'à la prochaine pub.
Et il faudrait argumenter avec ça? Avec des vendeurs de camelote déguisés en martyrs qui se prennent pour d'éminents penseurs?
Je leur préfère, et de loin, la table de la cuisine.
Tags: gauche, Obama, droite, Adolf Hitler, artistes, slogan, Barney Frank, Glenn Beck, santé, Bouchard, revenu moyen
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Tout n'est pas bien qui ne finit pas bien
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C'est l'histoire de gens qui pensent sincèrement bien faire. Des élus et des fonctionnaires municipaux pétris par la certitude qu'ils agissent au nom du bon goût, et surtout, de leurs concitoyens.
Résumons grossièrement si vous n'avez pas suivi la saga dans les médias: ça débute avec la Ville qui, souhaitant orner le parc Louis-Latulippe d'une sculpture, organise un concours d'art public. Mais malgré les prétentions de l'administration Labeaume concernant la chose, c'est un peu n'importe quoi lorsqu'il est question de faire des concours du genre. Les règles sont floues, élastiques. Et surtout mal adaptées au monde de l'art, qui n'est pas affaire d'appels d'offres comme à la voirie.
On demande tout de même à des spécialistes de former un jury dont les membres choisissent unanimement, parmi les projets soumis, une œuvre de Jean-Robert Drouillard, sculpture qui ressemble à un citoyen anonyme portant une sorte de casque de lapin. Comme le mal est généralement dans l'œil de celui qui regarde, que le parc est dans le secteur populaire de Vanier, on décide qu'un certain mépris pour la classe ouvrière des alentours transpire de ce personnage vêtu d'un jean et d'une camisole.
La Ville refuse donc l'œuvre. Pas de scandale ici, c'est son droit le plus strict.
On organise alors un second concours, pour le même parc, et c'est là que ça merde considérablement.
Le second jury choisit à nouveau (à 4 contre 1) une œuvre de Drouillard. Pas la même, mais un drôle d'enfant-renard issu d'une sorte de version revisitée du conte de Lafontaine (s'y joint un corbeau perché dans un poteau). C'est dans la veine créative de l'artiste, comme l'homme-lapin. Comme, aussi, cette femme portant une peau de loup sur laquelle il travaille en ce moment dans son atelier.
À partir de l'instant où ce jury choisit l'œuvre de Drouillard, les choses prennent une tournure étrange, parfois même loufoque, qui trahit cruellement l'inexpérience des élus en matière d'art public.
Mais aussi en matière de damage control dans le milieu relativement hostile des arts visuels, où l'on se contrecrisse des ententes de confidentialité et de se faire des ennemis s'il est question de défendre un principe.
Le scandale arrive par le téléphone, donc, alors que deux mois après la décision du jury, l'artiste gagnant du concours reçoit un appel qui lui annonce... qu'il a perdu. À l'autre bout du fil, la responsable (qui a refusé de répondre à mes questions) prétend que le concours a couronné François Mathieu. Sauf que c'est faux, et Drouillard le sait: quelqu'un dans le jury a parlé un peu trop vite et lui a déjà révélé qu'il l'avait remporté.
Et dans ce jury, il y a Jean-Pierre Bourgault, artiste et grande gueule notoire dont on essaie de négocier le silence, ce qu'il refuse en hurlant qu'on ne l'y reprendra plus, qu'il ne fera plus jamais partie d'un jury si c'est pour servir de rabatteur afin que les élus choisissent ensuite une œuvre comme on fait son épicerie au Costco.
Plus ça va, et plus les mauvaises décisions s'accumulent. Mensonges, tentative de faire taire le jury après le détournement du concours par le comité exécutif, qui prétend que la sculpture de Mathieu, une cloche qui évoque le patrimoine religieux de la chapelle tout à côté, sied mieux au lieu... Et finalement, devant la menace, on tente d'étouffer l'affaire en achetant les trois œuvres en lice. Total de la facture de l'entreprise de relations publiques (parce que c'est ce dont il s'agit, quoi qu'on en dise): environ 100 000 $, sans compter les frais de confection et d'installation.
Tout a l'air de presque bien finir pour tout le monde...
Mais lâchez un peu le conte de fées des rapporteurs complaisants, c'est loin d'être aussi simple.
Pour celui dont la sculpture doit se retrouver dans le parc, la situation est intenable. Dans le milieu, on le surveille, et les menaces de représailles sont à peine voilées quand on parle à certaines personnes. Drouillard, lui, en fait une question d'honneur, et laisse entendre qu'il se sentira sans doute trahi si les deux autres artistes acceptent l'offre de la Ville. On le comprend. Lui-même se voit bien mal plier et accepter ce fric, même s'il en a cruellement besoin.
C'est une histoire qui ne se termine bien pour personne. Ni pour vous et moi qui payons le bill. Ni pour la Ville et ses employés mêlés à l'affaire qui sont dans l'embarras. Ni pour les artistes en conflit avec leurs pairs, et leur conscience.
Julie Lemieux, conseillère responsable des dossiers culturels, me disait lundi que ce n'est pas le rôle des élus de se mêler d'art public. Que les choses se sont effectivement mal déroulées. C'est au moins ça de pris, la Ville veut apprendre de ses erreurs.
Mais j'entends les petits Sylvain Bouchard dans vos têtes qui disent: de kessé, pourquoi mon conseiller, qui me représente, qui défend mes intérêts à moi, pourquoi ne pourrait-il pas décider de la manière dont la Ville dépense mon argent?
Parce qu'en très grande majorité, vos conseillers municipaux sont des tatas en matière d'art.
C'est pas leur faute, remarquez. Dans la grande marche de l'Histoire, l'art a toujours quelques pas d'avance sur le reste du monde (y compris les critiques et les journalistes, by the way), qui vomit la nouveauté. Mais la subversion d'aujourd'hui, c'est la norme de demain, et en art public, c'est la carte postale de la semaine prochaine.
Ben oui, madame Chose, ces beaux tournesols flous dans votre salle de bain furent d'abord considérés comme une hérésie. Pareil pour l'art urbain le plus éclatant, généralement jugé douloureux pour l'œil avant que la génération suivante n'en fasse une attraction touristique.
Si c'est une affaire d'élite? Peut-être. Cette élite est-elle parfois complaisante, lui arrive-t-il de se tromper? Bien sûr.
Cela se produit quand on travaille avec un matériau aussi insaisissable que le futur.
Mais c'est surtout une affaire d'intelligence populaire, intelligence qui se mesure au nombre de choses qu'on accepte de ne pas comprendre en se disant que demain, l'histoire en est témoin, notre confiance sera récompensée par la fierté collective.
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L'errance
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Toutes les histoires racontent la même chose. Ou presque. La vie, les codes qui la régissent, les chemins souvent tortueux qu'on prend en tanguant un peu, beaucoup, au fil des vertiges de l'amour et de la mort.
Le reste relève du cosmétique. La politique, l'histoire, la condition sociale et autres sujets qu'on prétend au centre des récits sont des leurres, des diversions, des décors. Ou alors des empêchements: les détours que recèlent ces fameux chemins tortueux.
Roman d'errance par excellence qui, avec ceux de Kerouac sans doute, a façonné la manière qu'ont les écrivains de se traîner les pieds, The Catcher in the Rye de Salinger est à nouveau disséqué depuis la mort de son auteur la semaine dernière.
Sur le site du New York Times, dont les nécrologies littéraires sont de véritables petits chefs-d'œuvre, on peut suivre la topographie du spleen de Holden Caulfield, l'antihéros de Salinger, détaillée sur une carte de Manhattan, avec de courts extraits qui poppent lorsqu'on y fait glisser le curseur. Ici, son arrivée à Penn Station, là, Central Park qu'il traverse en taxi.
Si on parle toujours de ce roman de Salinger, si on célèbre l'auteur pourtant reclus depuis plus de 40 ans, c'est qu'il a fixé, dans un rythme hachuré et dans le langage populaire d'une époque étriquée, l'impression que la vie ne réserve pour certains que des culs-de-sac. Cela, dans cet équivoque alliage de lucidité et de naïveté duquel est constitué l'esprit adolescent.
Mais s'il rejoint encore les lecteurs, c'est sans doute aussi grâce à son décor mouvant, où les lieux éveillent les souvenirs et sont prétexte à évoquer différents sujets: la famille, le sexe, les conventions sociales éculées qui sont autant de sources d'angoisse.
Du nord au sud et d'est en ouest de l'île, Caulfield vagabonde, cherche une porte de sortie, tourne en rond en ruminant son mal de vivre.
Une solitude dont l'orbite croise bien d'autres astres analogues au pouvoir d'attraction semblable.
Carrère dans un train aux confins de la Russie, Moutier ivre mort sur un boulevard montréalais, Bukowski en facteur désœuvré, Julien Gracq sur un canal aux eaux étroites, Sailor et Lula en fuite vers New Orleans, le Sal Paradise de Kerouac passager d'une voiture conduite à tombeau ouvert par Neal Cassady alias Dean Moriarty, les personnages aux âmes mortes de Raymond Carver qui enfoncent les roues de leur pick-up au bout d'un rang vaseux de l'Oregon, et Thomas Gionet Lavigne dans la pièce Route (qu'il a écrite et qu'il jouait fort bien jusqu'à la semaine dernière chez Premier Acte): pour tous ces auteurs ou personnages - quand ils ne sont pas les deux à la fois -, les routes, le chemin sont des vecteurs de l'imaginaire, des moteurs d'introspection. Pas un moyen de fuir autant qu'un détour pour mieux revenir.
Revenir et raconter, pour consoler les immobiles: le chemin ne guérit pas. Comme Caulfield, on tourne en rond.
Mais l'errance est un terrain, une manière d'étaler les histoires, de leur fournir un décor, ce cosmétique dont j'ai précédemment donné l'impression qu'il est secondaire alors que c'est là que réside le génie des grands auteurs: dans la construction d'un théâtre qui permet aux histoires de trouver leur chemin jusque dans l'intelligence et le cœur des lecteurs.
Si The Catcher in the Rye est un roman mythique, si ses mots résonnent encore en nous, c'est que les pas de Holden Caulfield dans New York résonnent en nous, eux aussi. Au fil de ses rêveries le plus souvent solitaires, nous nous rappelons, comme lui, que nous aimons que la musique de la grande roue soit toujours la même, que nous sommes à la fois dégoûtés, effrayés et fascinés par la perversion et par la folie. Comme lui, nous sommes écartelés entre nos envies de conformisme et la mutinerie, par l'ambiguïté de nos sentiments envers la famille. Et plus important, comme Holden, nous repassons un peu trop souvent devant l'étang gelé en nous demandant où sont donc partis les canards, et s'ils reviendront.
CE N'EST PAS UN JEU - J'ai déjà écrit ici à propos d'Haïti, de la générosité des gens, de la spontanéité de la mobilisation, mais aussi, et cela bien avant la plus récente catastrophe, de mon aversion en général pour la charité organisée.
Pas que je ne croie pas qu'elle soit essentielle. Et c'est bien là le problème. La charité est un choix collectif, celui de laisser les gens qui souffrent à la merci de campagnes de financement. Elle est la conséquence d'un système que nous cautionnons et qui favorise l'injustice.
D'où mon étonnement quand j'entends les arguments de ceux qui disent ne pas vouloir donner: l'argent qu'ils fourguent déjà au gouvernement devrait suffire à fournir l'aide nécessaire, alors qu'on sait que c'est faux, alors qu'on connaît le profond déséquilibre économique.
C'est la seconde forme de déculpabilisation en vogue. Il y a celle des "généreux" qui refuseront de changer quoi que ce soit à leur mode de vie et aux politiques de nos gouvernements si cela altère même d'un iota leur confort, alors ils donnent pour se déculpabiliser du sentiment qu'induit le spectacle de la misère à la télé.
Puis il y a ceux qui refusent tout en bloc, qui blâment le gouvernement qui gère mal leur fric, les ONG qui en dilapident trop, et affirment que les peuples du tiers-monde sont les artisans de leur malheur.
Ils n'ont pas toujours tort, remarquez. Là où ils se trompent, c'est lorsqu'ils prétendent que la vie est un jeu, comme une partie de football, qu'il faut se battre pour obtenir ses 10 verges en quatre essais, mais surtout: que tout le monde est égal à la ligne de mêlée.
Je laisse à Holden Caulfield le soin de leur répondre:
"Un jeu mon cul! C'est un jeu si tu es du côté des puissants, alors oui, je veux bien. Mais si tu tombes du bord des faibles, il n'y a pas de jeu. Ce n'est plus un jeu. Ce n'est rien."
Tags: RAYMOND CARVER, SALINGER, Carrère, Bukowski, Thomas Gionet Lavigne, Sailor, Holden Caulfield, Moutier, charité organisée, Sal Pardise, Route, Premier Acte, Lula, New Yort Times, Kerouac, Neal Cassady, Julien Gracq, Dean Moriarty, The Catcher in the Rye, Haïit
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... et que le vaste monde poursuit sa course folle
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J'ai écrit: "pour une fois". J'ai souligné: "pas encore".
Le spectacle n'avait PAS ENCORE gagné, il se mettait au service de la cause, POUR UNE FOIS. Et vous? Je vous trouve bien prompts. Bien empressés à m'écraser au visage ce rare moment de gratitude envers mes semblables, alors que je nage habituellement dans le long et fétide fleuve des reproches et de la misanthropie soft.
Je disais donc notre réveil momentané devant la douleur vive qui nous rend (un peu) meilleurs (pour un temps).
Vous, vous me répondez l'insoutenable théâtralité du journaliste de TVA, vous me dites la bande défilante qui annonce la nouvelle thérapie d'Amy Winehouse au bas de l'écran pendant qu'on nous montre les images de cadavres dont les jambes dépassent des gravats. Vous m'écrivez le désœuvrement du gouvernement haïtien, vous me répétez qu'il ne s'agit là que d'une fracture dans un mur d'indifférence.
Et vous me dites votre hoquet devant la soudaineté et la brièveté de cette indignation collective face au malheur, indignation d'ailleurs un peu trop festive à votre goût.
Remarquez, je vous comprends. Quelle différence entre l'enthousiasme pour l'aide qu'on apporte aujourd'hui à Haïti et nos guignolées, qui relèvent du même désir de dédouaner nos mauvaises consciences, mais surtout, qui repoussent inexorablement l'avènement d'un semblant d'équilibre économique ici, chez nous, et dans le monde?
Aucune. Ou enfin, il y en a quand même une, j'y reviendrai plus loin.
Mais avant, revenons au spectacle de la générosité qui est évidemment agaçant, et dont les rouages, parfois douteux, grincent inévitablement dans les esprits critiques.
Vous freakez sur la soudaine bonté des vedettes, comme ce docteur en socio dans le Devoir de mardi qui pourfendait toute l'entreprise?
Bien sûr, ils y vendent une image d'êtres compatissants pour pas cher, mais y prêtent surtout l'amour que cultive le public à leur endroit, affection qu'ils placent au service de la cause. C'est le principe même du truc. Ils y gagnent, mais jamais autant que ce qu'ils permettent d'obtenir.
Là où je décroche, et ce qu'on devrait dénoncer bien plus fort encore, c'est devant le ton qu'empruntent les entreprises - et en particulier les banques - pour célébrer leur propre générosité, bien relative, surtout quand on se contente, comme c'est souvent le cas, de doubler le montant amassé par les employés à l'interne ou qu'on enregistre des profits trimestriels qui équivalent au PNB du pays touché.
Il faut lire le triomphalisme des communiqués de presse, rédigés par les mêmes codindes qui vous vendent en ce moment les meilleurs placements REER possible pour faire de votre retraite un moment de pur bonheur, au dos d'un cheval blanc, sur fond de bord de mer turquoise... comme celle qui mouille Port-au-Prince.
Pire encore, il y a les journalistes qui régurgitent cette propagande en ondes (tel que vu chez Infoman). Ne voyez-vous pas, confrères et consœurs, tout le cynisme de l'opération à laquelle vous vous prêtez? Et ne vous rendez-vous pas compte que si on vous roule si facilement dans la farine ici, on devine que le service des communications des grandes entreprises doit vous en passer d'autres et des bien meilleures que vous nous répétez avec cette même docilité?
Quand les entreprises donneront en se taisant, en ne joignant pas à leur chèque un communiqué de presse vantant leurs fabuleuses valeurs morales (avant de saquer 500 employés pour ne pas rogner sur la marge de profit des actionnaires), alors leurs dons, même dérisoires, ne seront plus aussi indécents.
Mais pour revenir à cette différence entre nos habituels téléthons et celui-ci. Entre la guignolée et les collectes de fonds pour Haïti. Un facteur diffère, principal, primordial: l'urgence.
Je m'explique.
Dans l'une de ses plus délicieuses satires, le site The Onion publiait cette semaine un texte intitulé Un tremblement de terre révèle l'existence d'une civilisation inconnue jusqu'ici: Haïti. Sur l'habituel mode du sarcasme consommé, The Onion interroge divers experts fictifs qui s'étonnent de n'avoir jamais entendu parler de ce pays dans les médias jusqu'à maintenant, avouant leur consternation en s'apercevant que la capacité de ce peuple à se tenir debout devant tant d'adversité tient sans doute au fait qu'ils n'en sont probablement pas à leur première épreuve.
C'est la marque de commerce de The Onion: beurrer épais dans l'absurde pour faire réfléchir.
Ici, au fait qu'il aura fallu un drame immense pour que soient exposés au monde les malheurs d'Haïti.
Sauf qu'on ne réformera pas l'économie, la politique, et encore moins nos modes de vie et le fonctionnement des médias en une nuit.
Demain, nous ne serons pas moins obsédés par des préoccupations triviales qui trahissent notre richesse et notre confort. Nous ne serons pas plus enclins à donner davantage, à partager un peu plus, sur une base régulière.
Notre société est tournée vers elle-même, obsédée par le Spectacle. Et je déteste la charité organisée parce qu'elle en est l'illustration, la preuve.
Le problème, ce n'est pas les téléthons, ce n'est pas les vedettes qui s'y pressent. Le problème, c'est le contexte social. Le problème, c'est qu'ils sont nécessaires.
Ne sont-ils pas l'unique manière de sortir le peuple de sa béate indifférence le temps d'un week-end, grâce au Spectacle?
Mais du même coup, dites-vous, ils permettent d'éviter des débats autrement houleux sur une véritable égalité des chances chez nous, mais ailleurs aussi.
Alors on fait quoi?
Ben on donne discrètement, de son bord, en marge du show, Chose. Et puis on profite de la charité des gens quand elle passe, quelque part entre les devoirs de la petite et Le Banquier.
On maudit notre égoïsme et ceux qui régurgitent la bêtise de Rush Limbaugh. On milite si on veut, si on peut, pour éviter d'oublier trop vite la misère des autres, tandis que le quotidien débilitant envahit jusqu'aux plus intimes replis de nos consciences, et que le vaste monde poursuit sa course folle.
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Merci Haïti
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Pour une fois, le spectacle n'a pas triomphé.
Pour une fois, nos cerveaux n'ont pas assimilé les images d'horreur à l'habituelle fiction que constitue le journal télévisé dès qu'il est question d'un événement qui ne se déroule pas ici, chez nous, dans le décor familier de nos villes triomphantes d'opulence et de nos banlieues manucurées.
Pour une fois, nous n'avons pas pu ignorer les images qu'on nous montrait.
Si les médias ont versé dans le sensationnalisme dans leur couverture du tremblement de terre à Port-au-Prince? Peut-être un peu, oui, mais il me semble que cette fois, pour une fois, c'est pour toutes les bonnes raisons.
Pour qu'on ne puisse pas oublier. Pour qu'on ne puisse pas se retrancher dans le quotidien et ignorer ce qui se trame là, si près, mais si loin, les fantômes surgis des décombres allaient nous hanter jusqu'à l'heure du dodo.
C'était ma plus grande crainte tandis que défilaient les images de cadavres ensevelis sous les gravats, alignés dans les rues, comme un immense marché de la mort: que nous soyons à ce point désensibilisés que plus rien ne nous touche. Qu'on regarde Haïti avec notre détachement habituel, celui qu'impose la répétition médiatique du cataclysme, mais aussi, sa distance géographique, physique.
Et comment comprendre? Comment imaginer l'inimaginable pour nous qui ne connaissons ni la peur ni la misère à cette échelle?
Comment comparer notre trop de tout et leur trop de rien? Comment mesurer leur temps, leur urgence bien réelle, et notre temps à nous, marqué par l'horaire des émissions à la télé, l'école, les devoirs, le ménage, le travail: par la vie normale qui suit son cours.
J'ai eu peur que leur trop de rien ne nous soûle, mais le contraire s'est produit. Leur vide nous a aspirés.
Tant mieux.
Sur le Web, on peut mesurer l'impact sur le monde culturel d'ici qui, même dans ses strates plus confidentielles, se mobilise.
Des bédéistes comme Francis Desharnais (Burquette), Paul Bordeleau (Faüne) et Philippe Girard (Tuer Velasquez) - et il y en a plusieurs autres! - proposent des encans en ligne, sur leurs blogues, pour des planches de leurs œuvres. Tout l'argent recueilli ira à la Croix-Rouge.
Fondé spontanément, le regroupement d'artistes professionnels et amateurs sous la bannière Mesi (merci, en créole) propose des œuvres en échange d'une preuve de don au CECI, à la Croix-Rouge, à Médecins sans frontières et à quelques autres organismes du genre. Ici, un dessin de Marie Lafrance dont vous reconnaîtrez le style si vous avez des enfants (elle illustre plusieurs livres de timounes) en échange d'un don de 50 $. Plus bas, on trouve de superbes illustrations d'Élise Gravel, un chat tricoté main par Sophie Thouin. Toujours, on demande de faire suivre le reçu d'un don électronique pour obtenir l'œuvre.
Ces artistes donnent pour encourager le don. Ils ne gardent rien. Pas un sou. J'applaudis.
La mobilisation est généralisée, parfois ahurissante quand elle se répercute avec l'habituel triomphalisme des attachés de presse au service des grandes entreprises, habituées à célébrer leur générosité à grands coups de communiqués.
N'empêche, on sent la volonté d'aider, partout. Et l'urgence d'agir s'entend.
Pendant les quatre parties de football de la NFL en fin de semaine, les animateurs, des joueurs d'origine haïtienne et des pubs dans le bas de l'écran martelaient la nécessité de donner, tout de suite, numéro de téléphone à la clé.
Même George W. Bush, chargé par Obama, avec Bill Clinton, de coordonner l'aide, a eu sa plus sage parole depuis son élection (enfin, depuis son assermentation, mettons) à la présidence des États-Unis: "Send your cash, now!"
Ici, tous les réseaux se donnent la main et présenteront un téléthon-concert, sans pub, faisant fi des rivalités. Pas un pour en profiter et nous refiler Terminator 2 en même temps. Bravo.
Pour une fois, enfin, les voix des imbéciles médiatiques ne sont qu'un crépitement distant. Leur absence de compassion se heurte à un sentiment plus puissant que le confort de l'indifférence. Leur indécence à proclamer qu'ils ne donneront pas, incitant ainsi les autres à faire pareil, semble enfin étouffée par ce qui ressemble à une lame de fond d'un humanisme qui nous rend tous un peu plus beaux, et notre monde sauf et douillet un peu plus décent.
La bêtise de ceux qui prétendent que "ce pays l'a bien cherché" est écrasée par les gestes purs, par les témoignages écorchés de ceux qui pleurent des proches, de la famille, leur pays.
"Quelque part dans mon cœur, c'est la fin du monde", écrit dans l'Observer Régine Chassagne, co-leader du groupe Arcade Fire dont les parents font partie de la diaspora, des réfugiés de ce pays qui ne cesse d'encaisser les coups, mais garde la tête haute, on ne sait trop comment.
Pour une fois, disais-je, le spectacle n'a pas triomphé. Il s'incline enfin devant autant d'humanité. Mieux, il lui prête sa force de diffusion.
Pour une fois, tant de mal génère le bien.
Pour une fois, l'indifférence n'a pas gagné. Enfin, pas encore.
Merci Haïti, ta douleur vive nous redonne un peu de dignité.
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Bonheurs et périls du vide
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Pénible retour au boulot après la plongée en apnée des Fêtes, la tête enfoncée dans le coton duveteux d'un quotidien suprêmement disloqué.
Il y a bien eu l'affaire Lacroix-Lhasa pour alourdir l'ambiance et dont on dira deux mots un peu plus loin, mais c'est un tout petit deuil, en même temps immense, qui a rendu le retour à la normale aussi... difficile, mettons.
Ce deuil, c'est celui de ce temps autrement fuyant qu'on avait soudainement lesté. Des heures embaumées qui n'en finissaient plus de mourir, des jours et des nuits qui paraissaient sans fin. Deux semaines au goût tendrement nostalgique de sucre, d'enfance et aussi, un peu, d'éternité.
Comme le 1er, alors que j'étais resté seul à la maison. Mon amoureuse dans sa famille, ma fille chez sa mère, je savourais le silence en faisant le lit. Le disque de Beach House (splendide Devotion) qui jouait plus tôt avait rendu l'écho lancinant de ses dernières notes.
L'hiver avait installé sa chape de neige sur les bruits extérieurs, assourdissant le monde. Les deuxième et troisième épisodes de la série Apocalypse m'attendaient patiemment dans la mémoire du terminal numérique. Un roman, énorme, était posé sur la table à café: Les Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay de Michael Chabon, récit homérique de deux personnages supposément à l'origine de certains des plus populaires comics des années 30 et 40. De la littérature majeure sur fond d'art supposément mineur.
Cent pages lues dans l'univers des artistes de l'évasion, de la Prague occupée, du Gotham de Batman, du Metropolis de Superman, et deux bières éclusées comme les heures, puis les jours qui allaient suivre: dans une souveraine insouciance. Un vide salvateur, rempli de la conscience de ce même vide qui permet de s'y vautrer, d'engourdir ses névroses, ses angoisses. J'ai envie d'ajouter: qui donne envie de vivre autrement.
La seule fois où je suis allé à la messe de minuit, passablement gelé, j'avais sursauté quand on m'avait souhaité "la paix". La paix, m'étais-je répété intérieurement, serrant poliment la main de l'étrange bonhomme devant moi, et puis quoi encore?
Quinze ans plus tard, je crois avoir en partie compris ce qu'il voulait dire.
Avec un peu de retard, donc: merci, monsieur. Je vous souhaite la même chose.
LE VIDE PROVIDENTIEL - Dur retour, donc, avec en prime la gifle glacée assénée par cette énorme bêtise de Louis Lacroix dont il est inutile de rappeler le détail.
Par ailleurs, si vous vous êtes donné la peine d'aller écouter l'extrait, la prétention de Lacroix n'est pas totalement ridicule, au contraire. À savoir: si nous n'étions pas dans cette période de flottement, dans ce vide d'actualité, aurait-on donné autant d'importance dans les médias à la mort de Lhasa?
La réponse, c'est: certainement pas. En temps normal, les petits feux de camp que représentent le décès d'artistes qui connaissent le succès auprès d'un public d'initiés (comme Lhasa, ou plus près encore dans le temps, Éric Rohmer et Mano Solo) sont rapidement étouffés par les grands et prétendument cataclysmiques incendies de la politique et des scandales quotidiens qui leur prennent tout l'oxygène et le carburant.
C'est ainsi que les petits feux brûlent discrètement, à peine un instant, et sont aussitôt éteints par les grands.
Là où Lacroix se trompe, cependant, c'est que ce vide, pour une fois, fut providentiel.
Au lieu d'une histoire de ski-doo englouti, de canne à pommeau d'or ou du premier bébé de l'année (who cares???!!!), l'insatiable monstre médiatique se sera, pour une fois, nourri autrement. Il se sera servi de cet espace laissé vacant par l'actualité pour célébrer une artiste fabuleuse qui méritait chaque ligne écrite à son sujet, chaque centimètre de papier journal, chaque éloge.
Le comble de l'ironie, c'est l'espace occupé par cette controverse qui, elle non plus, n'aurait jamais connu telle importance en temps normal.
Comme si Lacroix avait finalement été victime de ce qu'il dénonçait: c'est avec lui, finalement, qu'on a fait une vedette.
PRÊCHER DANS LE VIDE - Toujours au rayon du vide journalistique, je me tapais sur les cuisses en lisant le dossier du Soleil, samedi dernier, sur le recul de la mélodie dans la chanson québécoise.
S'il faut croire les Stéphane Venne, Serge Lama, Gilles Valiquette et Daniel Lavoie, la chanson d'ici s'en va sur la voie de garage parce que les Ariane Moffatt, Dumas, Yann Perreau et consorts sont plutôt chiches sur le nombre de notes qu'ils emploient dans leurs chansons.
Paraît même que leurs pièces ne passeront pas à l'histoire parce qu'elles manquent de notes.
Vous avez bien lu.
Venne s'est même fendu d'un livre dans lequel il comptabilise les notes, avec la même insolence que Salieri qui, à l'inverse dans la célèbre scène d'Amadeus, accusait Mozart de trop en mettre dans ses morceaux.
Je me tapais sur les cuisses, disais-je, jusqu'à ce que je m'aperçoive qu'il n'y avait personne pour leur répondre.
Personne pour leur dire qu'ils tombaient tous (y compris la journaliste, apparemment, puisqu'elle n'a pas cru bon de livrer un seul avis contraire) dans le piège de la nostalgie nauséabonde.
Alors voilà, disons-le: une chanson réussie, c'est de l'alchimie. Ça ne se compte pas en notes. Ni en émotions, autre piège courant des critiques et du public qui tombent pour la facilité des manipulations lacrymales.
Une chanson réussie a une âme, c'est un lieu dans lequel l'artiste nous permet d'habiter pour trois, quatre, cinq minutes. On s'y sent bien ou mal avec lui. Il s'y échange un truc, indicible, un épisode de vie, une manière d'envisager le monde.
La chose relève de la même mystique que lorsqu'on fait l'amour à quelqu'un qu'on aime.
Essayer de décomposer tout cela et d'en faire des statistiques, cela revient à faire des mathématiques avec l'orgasme.
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L'année de la pensée magique
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Il ne s'est rien produit cette année. Ou si peu.
Et la crise, Chose? Ben rien, la crise, justement. Déjà, c'est comme si elle n'avait jamais existé. Enfin, c'est plutôt comme si tout ce qui l'avait provoquée ne s'était jamais produit.
Ils sont nombreux à réinventer l'histoire récente depuis quelques mois, faisant entrer dans la tête de bien des gens que ce n'est pas la faute à la déréglementation, aux subprimes, au crédit dopé et à la voracité des golden boys de Wall Street si nous avons plongé. Non, selon les politiciens républicains, les banquiers et les animateurs à Fox News, c'est la faute aux bureaucrates à Washington si nous en sommes arrivés là.
On n'a même plus la décence d'attendre que les gens oublient un peu avant de verser dans le révisionnisme. Et à quoi bon? Ceux qui écoutent sont prêts à croire n'importe quelle fable, du moment qu'elle est assez bien tournée pour paraître crédible et qu'elle leur permettra de continuer à vivre en modifiant le moins possible leurs habitudes.
Voilà qui résume parfaitement l'année, sinon la décennie dont 2009 fut une sorte de point culminant: la pensée magique.
De gauche à droite, du pouvoir jusqu'aux classes moyennes.
De la pensée magique avec de l'écologie bien proprement emballée dans un sac portant le logo de chez l'épicier, avec un bleuet ruisselant dessus. Un beau sac bien plein, lui-même, de sacs en plastique, de pellicules et d'emballages jetables. Un beau gros sac bien rempli de choses qu'on jettera aussi à moitié quand elles auront pourri dans un frigo deux fois trop gros, acheté à crédit, mais avec le logo Energy Star, pour que ça consomme moins d'électricité.
Le "chaque petit geste compte" de cette décennie est sans doute un des plus efficaces leurres de l'époque. Il nous permet, de manière élégante, de repousser le véritable enjeu de l'écologie, soit notre mode de vie, tout en nous croyant absous de tout péché.
Qu'importe la réalité, ce qui compte, ce n'est pas ce qu'on fait, mais ce qu'on pense. Ou mieux, ce qu'on pense qu'on fait.
Et tout le monde a l'intime conviction d'avoir raison. C'est-ti pas beau?
L'avènement d'Internet et la popularité des faiseurs d'opinion n'aura permis que d'accentuer ce phénomène de pensée magique. Avec la multiplication des chroniqueurs, des blogueurs et des animateurs, on finit toujours par en trouver un qui nous reconduit dans nos petits préjugés. Un qui pense comme nous.
On aurait pourtant cru le contraire: que plus de médias permettrait d'éclairer plus efficacement le mensonge et la vérité. Ou, bêtement, que la démocratisation de l'information offrirait de nouvelles manières de débusquer les cons. Ce qui fonctionnerait si, du même souffle, les médias traditionnels comme le Web n'en produisaient pas autant.
Pensez à la marée noire de conspirationnistes qu'il faut endiguer, aux abrutis narcissiques, aux blogues new age, aux provocateurs qui déballent leur ignorance avec fierté, aux opportunistes, aux spin doctors, aux faux amateurs de cyclisme urbain créés de toutes pièces par des agences de pub, aux putes en tous genres, et à tous les pseudo-experts de tout et n'importe quoi qui polluent le discours ambiant.
Prenez, par exemple, les chiffres concernant le réchauffement climatique puisqu'on cause écologie.
Un de ces experts autoproclamés sur le Web vous dira que les données historiques sur lesquelles on s'appuie sont erronées, et donc, qu'il n'y a pas de réchauffement, que le niveau de l'eau à Tuvalu ne monte pas plus vite que la normale, que la calotte polaire est bien enfoncée sur la tête du monde, pour y rester.
Il y a quelques semaines, The Economist - qui n'est pas exactement un magazine réputé pour ses opinions gogauche-écolo-bohème - publiait sur son site la recherche d'un journaliste ayant démonté une de ces fumeuses théories négationnistes qui ne s'appuie finalement que sur une certitude, quasi religieuse: le réchauffement climatique est un mensonge. Pire, le journaliste démontre que l'homme à l'origine de la fameuse contre-théorie n'a pas les connaissances requises afin de porter un jugement valable sur le sujet.
Mais qu'importe: son avis en vaut un autre.
C'est ainsi qu'on nous vend, que dis-je, qu'on nous prêche Internet, le grand égalisateur: tout le monde a droit à son opinion et toutes les opinions se valent. C'est magique.
Nous vivons donc à l'ère de l'hyperinformation où personne n'écoute vraiment, puisqu'il y a trop de bruit et qu'on ne sait plus qui dit vrai et qui bullshite. Dans un monde supposément civilisé où près de la moitié des gens qui sortent de l'école peinent à comprendre un texte plus compliqué que le manuel d'utilisation de leur grille-pain (voir les statistiques sur l'analphabétisme fonctionnel). Dans un État où les gouvernements parviennent à nier la vérité sans trop s'inquiéter de leur réélection (voir la corruption et la collusion dans le milieu de la construction). Dans un pays qui exporte la démocratie à des "barbares" en se comportant en barbare (voir la-guerre-pour-construire-des-écoles-en-Afghanistan).
Mais tout va pour le mieux: nos vies n'ont pas changé.
Nos vivons confortablement, dans un luxe qui ne nous appartient pas (30 % du revenu brut des ménages sert à éponger leurs dettes) et pour ébranler nos existences, nous nous faisons peur en regardant les nouvelles de temps en temps.
Tous les matins, le soleil se lève. L'année qui se termine est comme les autres: sans histoire. Sans conséquence. Tout ce qui dépassait a disparu: il ne s'est rien passé en 2009. Ou si peu. Un si peu dont on se moque déjà, dont on fait des fables.
L'Histoire, elle, n'est plus que folklore.
C'est magique.
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La loyauté
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Deux histoires qui se rejoignent dans le sens qu'on leur donne, dans leur petite morale, dans le portrait qu'elles dressent de l'idée de loyauté dans les démocraties.
La première débute en France, l'été dernier.
Marie NDiaye vient de publier Trois femmes puissantes, son dernier roman. En entrevue à l'hebdo culturel Les Inrockuptibles, l'écrivaine exilée à Berlin expose les raisons de son départ: la France de Sarko, le sort atroce qu'on réserve aux sans-papiers. Elle parle d'une "France monstrueuse", d'une droite qui, contrairement à celle d'Angela Merkel en Allemagne, "n'a plus de morale".
Trois mois plus tard, le roman de Marie NDiaye remporte le prix Goncourt.
C'est là que le député UMP Eric Raoult entre en scène. Raoult, c'est la droite morale. La droite homophobe, la droite qui milite en faveur du retour de la peine de mort. Raoult est l'incarnation de ce versant "monstrueux" de la France qui dégoûte NDiaye.
Évidemment, Raoult fulmine. Il en appelle au ministre de la Culture et de la Communication afin qu'il se prononce sur le devoir de réserve "dû aux lauréats du prix Goncourt". "En effet, poursuit celui que Chirac a décoré de la Légion d'honneur, ce prix qui est le prix littéraire français le plus prestigieux est regardé en France, mais aussi dans le monde, par de nombreux auteurs et amateurs de la littérature française. À ce titre, le message délivré par les lauréats se doit de respecter la cohésion nationale et l'image de notre pays."
Ensuite? NDiaye persiste et signe. Au passage, Bernard Pivot signale que le gagnant du Goncourt n'a pas à parler au nom de la France. Le ministre de la Culture, quant à lui, passe pour un pleutre et donne un peu raison à tout le monde. NDiaye peut avoir son opinion. Raoult la sienne. Le ministre Mitterrand, lui, essaye de ne pas en avoir.
Le malaise demeure pourtant intact, puisque reste cette incompréhension profonde de la notion de liberté de parole et du patriotisme dont on devine que Raoult n'est pas l'unique incarnation.
La seconde histoire, elle, se déroule à Copenhague, il y a quelques jours seulement.
C'est le récit d'un pays victime de son inertie en matière d'environnement et qui, pendant le sommet de l'ONU sur les changements climatiques, subit un mauvais coup. Ou plutôt, un excellent.
Mardi dernier, un faux communiqué diffusé sur un faux site Web mimant celui d'Environnement Canada prétendait que le pays allait revoir à la baisse ses émissions de gaz à effet de serre. Et pas qu'un peu. Entre les intentions véritables du gouvernement Harper et celles que lui prêtait ce communiqué, il y avait un fossé énorme, un monde.
Outré par le canular, le porte-parole du premier ministre Harper, Dimitri Soudas, suggère aux médias que c'est probablement le militant Steven Guilbeault qui est à l'origine de la chose. C'est ce qu'il prétend, sans preuve.
Preuve qu'il n'aurait jamais pu détenir, puisque ce n'était pas Guilbeault, mais The Yes Men, un groupe d'activistes connu pour ce genre de boutade, qui est à l'origine du faux communiqué.
Ensuite? Guilbeault se fâche, réclame des excuses, mais Soudas s'en moque, allant même jusqu'à proposer à l'environnementaliste que c'est lui qui devrait s'excuser d'être aussi critique des "efforts" du Canada.
Sous-entendu: Steven Guilbeault est un mauvais citoyen canadien. Il n'est pas loyal. Il refuse de brandir les pompons unifoliés des meneuses de claques du gouvernement.
"You think it's a game", lui lance un Soudas arrogant, détestable.
Tu penses que c'est un jeu.
Bang! Tout est là, en concentré, dans cette réplique. Tout le mépris, toute la vanité des dirigeants qui s'arrogent l'unique rôle de défenseurs des intérêts de la nation.
Pour ceux-là, c'est entendu, la dissension ne sera pas permise. Toute tentative d'humilier le pays ou de critiquer ses dirigeants sera considérée comme un acte de trahison. Ou comme un jeu d'enfant turbulent.
C'est ainsi, chers amis, que les mots perdent tout leur sens dans la bouche des faiseurs d'image politique.
Quand les censeurs se posent en grands défenseurs de la liberté d'expression. Quand ceux qui manipulent la réalité afin de ménager leur image et de contenter leurs potentiels électeurs s'autoproclament grands patriotes.
Tandis que dans notre bouche à nous, subsiste comme un léger goût de vomi.
LES LISTES - J'ignore si c'est un hasard, mais quelques semaines après avoir mentionné les deux splendides volumes sur l'histoire de la beauté et de la laideur dont la rédaction s'est faite sous la férule d'Umberto Eco, on m'a fait parvenir le troisième de cette collection, tout aussi beau, mais qui n'a rien à voir avec les autres.
Vertige de la liste est un livre intrigant, une étrange mise en abyme où l'on dresse une liste de textes où l'on dresse des listes. La chose m'a rappelé cet épisode de Seinfeld dans lequel le personnage de Kramer propose ce genre d'ouvrage dont la description est intraduisible sans qu'on en évacue l'humour: a coffee table book, about coffee tables, that becomes a coffee table. Suffit de déplier les petites pattes sous le livre.
Évidemment plus sérieux, celui d'Eco est un livre sur la liste dans la littérature, où l'on analyse les différents genres de listes.
Pour ma part, j'aime les listes perdues.
Comme celle, trouvée par hasard, un jour, en page 3 de ce bouquin que m'avait prêté un ami:
Patins de F,
Traîne sauvage,
$ pour le livreur de bois,
Outils (mot indéchiffrable),
Chandelles,
Bols / verres
Curieux, tout de même. Tous les objets qui s'y trouvent n'ont qu'une chose en commun: un contexte. Dépouillée de celui-ci, accusant des années de décalage, cette liste qui n'est au fond qu'un aide-mémoire n'est plus d'aucune utilité.
J'ai depuis longtemps remis ce livre à son propriétaire, et pourtant, je me souviens de cette liste. Je me souviens de l'écriture nerveuse, bâclée avec un certain relent de préciosité. Je me rappelle chaque objet qui y figurait, même les mots raturés ou illisibles.
Comme si j'avais pu m'emparer des souvenirs d'un autre.
Tags: LES INROCKUPTIBLES, Umberto Eco, prix Goncourt, Mitterrand, liste, Vertige de la liste, Copenhague, Trois femmes puissantes, Chirac, Dimitri Soudas, faiseurs d'image, liberté d'expression, Bernard Pivot, Marie NDiaye, Eric Raoult, droite, gas à effet de serre, Steven Guilbeault, Seinfeild, faux communiqué, The Yes Men
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Sophocle et nous
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Cormac McCarthy pose la question: que valent les œuvres d'art dans un monde qui en produit autant? "Les tragédies grecques sont superbes, dit l'auteur de The Road au Wall Street Journal, mais il y en a peu. Auraient-elles le même intérêt s'il en existait des milliers?"
Je sais pas. Mais poursuivons sa réflexion, c'est intéressant...
Par exemple. Que restera-t-il, dans cinq ans, des 659 romans français parus lors de la rentrée, cet automne 2009, hormis ceux qu'on aura auréolés de la reconnaissance d'un jury ou d'un coup de cœur de la rédaction? Où se situe le point de bascule? L'avons-nous déjà franchi? Ou plutôt: produisons-nous d'ores et déjà une telle quantité d'œuvres qu'il est maintenant impossible de distinguer quoi que ce soit? Peut-on seulement commencer à voir au-delà des relationnistes, des éditeurs de renom et du pedigree général de l'auteur?
Sur son blogue, Pierre Assouline évoquait récemment l'avènement du star-système littéraire, où les écrivains sont devenus les personnages de la fiction mondaine qu'ils se construisent en marge du monde afin de vendre leurs livres.
Peut-on même fantasmer d'y échapper?
Dans ce magma artistique que sont désormais les industries de la culture, même le concept de chef-d'œuvre paraît bizarrement caduc.
Écrire longtemps un bouquin qui durera: on dirait un concept venu d'un passé monochrome, de l'ère pré-Google.
Car le chef-d'œuvre peut-il exister s'il est instantanément remplacé par un autre la seconde suivant son couronnement? Les œuvres majeures peuvent-elles encore durer dans cette mesure du temps qui oppose la lenteur à Twitter?
Je sais toujours pas, bon.
Je fais comme McCarthy, je pose la question. Avec un peu de mauvaise foi, tout comme lui, mais je me contente tout de même de poser la question.
Peut-être, d'ailleurs, devrait-on tous s'en tenir là, puisqu'au fond, ces considérations sont possiblement secondaires en cela qu'on discute d'un marché, d'une industrie, mais que l'art, lui, continue d'avancer peu importe la plateforme ou la santé de l'oligopole culturel.
Pourquoi? Parce que près de 2500 ans après Sophocle, éminent tragédien grec, nous en sommes au même point.
L'art est peut-être une business, sa démocratisation a peut-être aussi entraîné une affolante multiplication de voix dans le chœur, nous en sommes pourtant toujours à chercher l'autre et nous-mêmes dans le récit.
J'ai passé la fin de semaine à lire La Ballade de l'impossible d'Haruki Murakami en me demandant comment je pourrais vivre sans les romans. Comme ferais-je pour répondre à cette question qui me brûle toutes les fois où je patiente à une intersection en regardant les gens autour, à chaque silence dans une conversation, en observant les autres dans la file à l'épicerie:
Qui sont ces gens, à quoi pensent-ils? Partageons-nous les mêmes envies, les mêmes angoisses? Qu'est-ce qui les fait se lever le matin? Ont-ils aussi peur de la mort que moi?
Il n'y a pas un essai de psychologie qui peut rendre avec la même acuité l'aperçu d'intériorité qu'offre la fiction, justement parce que la fiction suppose une distance suffisante pour qu'on dise la vérité, ou si vous voulez, qu'on parle de soi en prétendant qu'il s'agit d'un autre.
Deux mille cinq cents ans après Sophocle, nous voulons toujours savoir ce qui se cache à l'intérieur du voisin, de nos amis, de celle qu'on aime, et comment s'articule la complexité de leurs sentiments.
Quelle est la valeur d'une œuvre, donc, dans ce magma culturel qu'est devenu le nôtre?
Elle est dans sa capacité à tromper non pas seulement l'ennui, mais notre solitude.
AVEC PAS D'CASQUE - Encore le casque, et toujours cette impression que nous déployons trop d'énergie au même endroit. Mais pas au bon. Cette fois, on nous revient, comme un mauvais flashback, avec cette idée d'imposer son port aux mineurs.
Disons cependant une chose: je n'achète pas l'argument de Vélo Québec qui veut que le port obligatoire du casque chez les moins de 18 ans réduise considérablement la pratique de ce sport par ces mêmes jeunes.
Cela, pour la bonne raison qu'ils en portent déjà un, ou sinon, qu'ils s'en ficheront comme ils se fichent déjà de la limite de vitesse en voiture, de traverser aux intersections, et au bon moment... Cet interdit ressemble plus à un appel à ne pas porter le casque qu'autre chose. Pas de quoi les empêcher de sauter sur leur vélo.
Maintenant. Les efforts mis dans les patrouilles qui devront distribuer des contraventions aux cyclistes avec pas d'casque seraient drôlement mieux investis dans d'autres projets.
Des exemples? Revoir le Code de la route et LE FAIRE APPLIQUER.
Le revoir, pour permettre certaines pratiques aux cyclistes que le laxisme des forces de l'ordre leur concède déjà (comme c'est le cas dans certains États américains), et ne plus rien laisser passer d'autre. Ni aux automobilistes ni aux cyclistes.
Quand on aura fait cela, qu'on aura investi dans des voies cyclables plus sécuritaires, la question du casque ne se posera plus.
À moins qu'il s'agisse de l'imposer aux automobilistes éventuellement... Patience, ce n'est qu'une question de temps. Mais avant, je vous prédis qu'on interdira le beurre.
Simple gestion du risque, qu'ils diront, comme si nos gouvernements étaient constitués d'actuaires.
ENSEMBLE, C'EST TOUT - Avez-vous vu Polytechnique de Denis Villeneuve?
Si non, et que vous ne souhaitez pas en savoir trop, cessez de lire.
Pour les autres maintenant, avez-vous trouvé, comme la doctorante en sociologie et féministe Mélissa Blais, que la conclusion du film porte l'empreinte du masculinisme?
J'avoue que moi, non. Mais peut-être suis-je un peu débile, puisque j'y ai vu exactement le contraire.
J'ai vu l'image d'un homme qui partageait la douleur des femmes. Et sans doute, aussi, un hommage (certes un peu cucul) à la résilience des survivantes. C'est tout.
Oui, bon, l'homme se suicide, devient ainsi une sorte de victime collatérale, et Mme Blais déplorait, dans Le Devoir de samedi, cette lecture "consensuelle" qui évacue le caractère politique de l'événement.
Mais c'est justement d'un consensus qu'on a besoin ici. D'hommes et de femmes qui disent merde aux crétins qui pleurent la toute-puissance masculine. De femmes et d'hommes qui se tiennent debout devant cette violence odieuse, ensemble, c'est tout.
Tags: vélo, The Road, Denis Villeneuve, casque, Mélissa Blais, La Ballade de l'impossible, Avec pas d'casque, Vélo Québec, sophocle, msaculinisme, Wall Street Journal, code de la route, Cormac McCarthy, Pierre Assouline, Haruki Murakami, chef-d'oeuvre, Polytechnique
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Le nombre qui sanctifie
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Je suis normal. Malgré mes envies d'autre chose, malgré mes écarts de conduite et mon goût immodéré pour la marge, je suis d'une déconcertante normalité.
Vous pensez que je déconne? Pas une seconde. Jamais été aussi sérieux.
Mêmes fantasmes ordinaires, mêmes envies primaires, mêmes réflexes reptiliens d'aller voir les mêmes conneries sur le Web. À commencer par les trucs de cul. Je suis à peu près comme tout le monde.
Il faut connaître la marginalité, la vraie, pour savoir où l'on se range véritablement dans l'absolu. Et c'est donc en connaissance de cause et malgré toutes mes prétentions que je me présente à vous tel que je suis: normal.
Si je m'écarte, c'est le plus souvent pour rejoindre une frange assez confortable où je ne suis que très rarement seul. Pas de quoi pavoiser, donc.
Parlant de marginalité, permettez que j'ouvre ici une courte parenthèse à propos de ma chicane avec Yves Lambert qui, dans un article sur Rue Frontenac* où il m'invitait cordialement à manger "de la marde", se décrivait aussi comme un "kamikaze" de la musique. Je repensais à tout cela quand je suis tombé sur une pub de Pillsbury dans laquelle notre kamikaze autoproclamé chante les vertus de la tourtière... La vie est parfois délicieusement faite, non?
De quoi était-il question, déjà? Ah oui, de normalité. La mienne, mais la vôtre aussi, évidemment. Et pourquoi de normalité au juste? Parce qu'il semble qu'elle soit devenue la marque suprême de validation dans notre monde.
Un exemple récent? Chronique de Patrick Lagacé dans La Presse, plus tôt cette semaine, à propos des artistes québécois qui en ont contre monsieur et madame Machin qui se transforment en paparazzi. Argument contre: se faire prendre en photo pendant qu'on achète du papier cul, c'est une invasion de la vie privée, dixit Guy A. Lepage. Argument pour: ben voyons, arrive en ville, Chose, c'est déjà comme ça partout sur le Web, qu'on pense à TMZ, ou à Perez Hilton, dixit Jeff Hollywood, le gars qui s'occupe du site Hollywood PQ.
En gros, c'est normal. Et si c'est normal, c'est acceptable.
L'air de rien, on pénètre ici dans un des plus grands malentendus de l'époque. Sinon dans un de ses plus flagrants raccourcis intellectuels.
Une simplification à l'extrême du monde dont profitent surtout les publicitaires et les médias. Mais aussi tous ceux qui refusent de s'incliner un peu devant la complexité des choses.
Par exemple, la popularité d'émissions de radio, comme celle de Stéphane Dupont à CHOI, repose entièrement sur cette idée qui veut que si nous sommes autant à penser ainsi, à agir ainsi, à vouloir la même chose, nécessairement, cela est juste et bon.
C'est le nombre qui sanctifie l'action ou l'opinion.
Les succès du groupe Quebecor reposent là-dessus. La pub repose là-dessus. La politique aussi.
La majorité a toujours raison.
Pourtant, les exemples qui viennent invalider cette théorie sont innombrables. Qu'on pense à Hitler, porté au pouvoir par une élection démocratique. Qu'on pense à l'Amérique de Bush, largement favorable à l'invasion de l'Irak. Qu'on pense à ces pays où la charia triomphe des droits humains les plus élémentaires, au grand bonheur du peuple. Qu'on pense au succès instantané de l'ADQ dans un accès de bigoterie collectif. À la popularité de Vladimir Poutine. Ou, plus trivialement, à la longévité de L'Auberge du chien noir.
Le plus grand dénominateur n'est pas synonyme de bien. Ni de mal, d'ailleurs. Et c'est là que nous devrions tous faire preuve d'une extrême humilité. À commencer par les marchands du temple qui veulent nous faire croire que le public qui accourt en grand nombre répond à la qualité, et non à la mise en marché.
Vous l'avez compris, c'est là que je décroche: dans mon refus de cette conformité programmée par la pub, la religion ou la culture, puis dans cette volonté de faire pareil parce que tout le monde le fait déjà.
Le piège, il est dans notre tentative de chercher des qualités à ce qui est populaire simplement parce que c'est populaire, comme si la multitude ne pouvait jamais se tromper, comme si le succès ne pouvait pas reposer sur quelque chose de mal, sur un aspect de notre humanité qui serait parfaitement détestable.
C'est là que je décroche, disais-je: quand la démocratie se transforme en dictature du plus grand nombre.
L'ironie, dans tout cela, c'est qu'il n'y a guère plus normal que le refus de la normalité.
QUESTION DE FEELING - Presque tout dans ce blogue collectif devrait m'irriter: vernaculaire franglais de hipster branchou du Mile End, approche trash et volontairement vulgaire à la Vice, mais avec au moins 10 ans de retard. Et surtout, il y a ce regard ironique qu'ils portent sur la pop qu'ils aiment, mais pas comme tout le monde, évidemment. Genre Britney au second degré. Bref, y m'énarvent.
Sauf que, parfois, ils sont vraiment bons. Vraiment, vraiment. Comme dans cet extrait, tiré d'un texte splendide, qui loge quelque part entre Denis Vanier, Bukowski et KC LMNOP.
Des hordes de plottes parfumées entraient par vagues avec leurs cheveux teints en noir et leurs boules teintes en brun. Sur le bord du bar, un vieux dude de 5 pieds 1 payait des vodkas-canneberge à deux fillettes qui frenchaient devant lui en se taponnant. Glorieux est un des mots qui venaient en tête. Mais c'est sans doute juste parce que je me plais à admirer la laideur des gens pour en rire; anyway... si t'en ris pas, tu te crisses devant une auto.
Ça s'appelle Feeling Nouveau, et si vous êtes comme moi, les fois où vous ne les trouverez pas géniaux, vous aurez rarement eu autant de plaisir qu'en les détestant.
*Rue Frontenac est l'organe de presse virtuel des journalistes lock-outés du Journal de Montréal. Philippe Meilleur signe cet article, plutôt rigolo, où l'artiste en profite pour passer toute la profession journalistique au cash. Cette guerre de (gros) mots est aussi le sujet de chronique de mon collègue Steve Proulx.
Tags: Quebecor, La Presse, CHOI, Yves Lambert, Hollywood PQ, Pillsbury, normal, Feeling Nouveau, Guy A. Lepage, paparazzi, Stéphane Dupoint, Rue Frontenac, Jeff Hollywood, Patrick Lagacé, Perez Hilton
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Recycle-la ta chanson
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Le problème, ce n'est pas l'idée de départ. Le problème, c'est la répétition jusqu'à l'accumulation. Et pire: ce que dit cette accumulation sur l'état de la culture. Du patrimoine auquel on fait semblant de rendre hommage, mais qu'on pille, retourne, empaille, remballe et ressert jusqu'à saturation d'un imaginaire collectif déjà pétrifié.
Mais bon, je commence par la fin de l'histoire. Revenons en arrière si vous voulez bien. Asseyez-vous confortablement, ça se lit comme un conte de fées, on reprend depuis le début. Un début dont tout le monde se souvient, qui se situe dans un passé pas si lointain.
C'était en 2007. Le producteur Paul Dupont-Hébert suggère à Claude Dubois d'enregistrer en duo quelques-uns de ses classiques en compagnie d'une poignée de vedettes de la chanson québécoise et française.
L'objectif, prétend-il alors, est surtout de faire connaître le répertoire de Dubois aux Français, qui n'en ont que pour Le Blues du businessman.
Si Dubois est potentiellement un des artistes les plus rentables de l'industrie musicale au Québec, il ne produit plus rien de neuf depuis au moins deux mille ans. Mais qu'importe, les Québécois sont fous de ses succès, et on sait déjà, grâce aux nombreux disques de reprises et d'hommages qui trônent au haut des palmarès de ventes, que le public s'emballe facilement pour le réchauffé.
Le résultat est inégal, mais supportable. Tous les classiques qu'on aime fredonner s'y trouvent.
Et c'est ainsi que Duo Dubois s'est révélé une machine à imprimer du fric. Au Québec, surtout, où il a été certifié platine (100 000 exemplaires) en trois semaines.
Le chanteur enchaîne alors avec un autre disque de reprises des mêmes chansons, accompagné d'une chorale cette fois (insérez ici une blague disant que pour une fois, il n'a pas eu à passer devant la file, puisqu'il précédait déjà tout le monde), tandis que l'industrie du disque qui en arrache devine dans cette voie une planche de salut.
Qui ressemble à une planche à billets.
Comme d'habitude, elle ne fait pas les choses à moitié, et depuis, elle inonde les bacs des disquaires de propositions du même type. Les Lost Fingers sont accompagnés d'artistes qui ne devinent pas qu'on les parodie, Dan Bigras chante la tendresse avec des filles, Marjo râle avec des gars, Jean-Pierre Ferland susurre avec je ne sais plus qui.
Éric Lapointe, lui, est presque tout le temps là, à beugler un truc inaudible. Comme d'habitude.
Même Yves Lambert s'y est mis, en plus de revenir aux toujours populaires chansons à boire. En tournée de promo la semaine dernière, il vendait sa salade à la radio, proposant que cette mode à laquelle il a cédé témoigne d'une nouvelle solidarité entre les musiciens en temps de crise.
Et voilà, madame, comment on vous endort en faisant passer de la mise en marché pour de la solidarité avant de pourfendre le grand Kapital du même souffle.
Trop occupé qu'il était à préparer son prochain "live" pour un resto moins qu'ordinaire qui le paye afin qu'il prétende qu'on y mange divinement, l'animateur n'a pas relevé que l'aiguille de son détecteur de bullshit frétillait dans le rouge.
Sans doute parce qu'il est lui-même condamné à la même putasserie qui consiste à faire croire aux gens un truc qu'on ne pense pas une seconde pour payer ses bills.
Comme l'animateur qui vous dit en ondes l'extraordinaire qualité d'un repas dont on sait, si on a fréquenté l'endroit, qu'il ne pourra qu'être décevant, les prétextes des artistes et des producteurs pour nous servir du réchauffé (seul, en duo ou en groupe) outrepassent les plus élémentaires règles de décence.
Surtout quand le résultat est le plus souvent navrant. Ce qu'on ne dit jamais. Ou bien trop rarement.
Des exemples?
Les reprises de succès québécois par Boom Desjardins et ses amis sont pour la plupart inutiles. Sinon carrément vaines. Qui avait envie de réentendre Entre l'ombre et la lumière (en duo avec Annie Villeneuve!) de Marie Carmen? Ou Le Train de Vilain Pingouin? Ou Donne-moi ma chance des B.B.? Et quand elles ne sont pas carrément oiseuses, ces reprises sont fardées d'arrangements périmés avant même qu'on les sorte de l'emballage. Les reprises de Dan Bigras, elles, sont carrément pénibles. Aussi fastes qu'on les souhaite, les orchestrations tombent à plat. La voix du chanteur semble éteinte, sans âme, le choix du répertoire tristement prévisible (La Grange? Come on!), et l'accent de Bigras lorsqu'il chante en anglais transpire autant l'effort que l'échec.
Vous en voulez encore? Tenez, vous venez tout juste de vous garrocher au magasin pour acheter le jazz prédigéré d'Ima qui, moi, me donne plutôt envie de me garrocher dans le sapin tout décoré pour vérifier si je suis toujours vivant. Même vendus à des millions d'exemplaires, ses disques, comme les duos de Marjo ou les 70s de Cossette, ont autant de chance de contribuer à l'avancement du patrimoine musical que l'ère de la mélamine de figurer parmi les moments forts de l'histoire du meuble.
Si vous avez le droit d'aimer cela? Certainement. Comme j'ai le droit de dire que c'est pas parce que vous aimez ça que c'est bon. C'est facile, c'est pratique, c'est connu, c'est familier, c'est accessible, c'est divertissant, ça joue à la radio tous les jours. Mais ce n'est pas bon. Ou si rarement.
Ne vous trompez pas: ceci n'est pas un coup de gueule. C'est un cri du cœur. C'est un hoquet, c'est une indigestion, c'est un constat de cul-de-sac culturel.
Le problème, comme je vous disais, ce n'est pas l'idée de départ. Le problème, c'est la répétition jusqu'à l'accumulation. Et pire: ce que dit cette accumulation sur l'état de la culture. Du patrimoine auquel on fait semblant de rendre hommage, mais qu'on pille, retourne, empaille, remballe et ressert jusqu'à saturation d'un imaginaire collectif déjà pétrifié.
Comme si on n'avait plus rien de nouveau à dire. Comme si tout ce qui restait à faire, c'est de radoter.
Tags: fric, duos, Marie Carmen, B.B., Lost Fingers, Vilain Pingouin, Claude Dubois, Éric Lapointe, Dan Bigras, Marjo, Annie Villeneuve, Cossette, Paul Dupont-Hébert, reprises, Boom Desjardins, chansons, chorale, Yves Lambert, Jean-Pierre Ferland, Duo Dubois
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Ça va super bien, merci
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Ce n'est pas de l'hypocrisie. C'est bien plus grave. C'est un truc insidieux, qui s'insinue en vous sans que vous vous en aperceviez.
Et hop, vos pensées ne vous appartiennent plus (1). Et les miennes non plus, d'ailleurs.
Vous en doutez? Eh bien si l'anecdote qui suit n'en est pas la preuve, c'en est au moins l'illustration.
Nous sommes au parc, juste à côté de la maison. Limoilou Beach.
Nous vivons en ville pour une bonne raison: on y trouve toutes sortes de monde. Y compris des poqués, des louches, des tout croches, et surtout des pas conformes, des pas tout à fait normaux mais qui ne sont pas pour autant plus malintentionnés que vous ou moi.
Nous sommes au parc, donc, et ma fille joue avec deux ou trois enfants qu'elle ne connaît pas. Je me tiens à l'écart, assis sur la butte qui surplombe un peu l'aire de jeu, je surveille distraitement ce qui se trame, levant à intervalles réguliers les yeux de ma revue. Les autres parents sont alentour et font pareil.
Arrive un bonhomme à vélo. L'air un peu chaud. Une gueule de pas fiable. Il marche à côté des enfants, puis il se tourne pour leur adresser la parole.
À quoi je pense immédiatement? Quelle est la première chose qui traverse ma conscience, qui flashe et qui met en branle les alarmes: le danger potentiel de la présence d'un étranger près de ma fille.
J'imagine tout de suite le pire: un pédophile, un violeur, un agresseur. Mes pupilles se dilatent, je surveille intensément, il part, ouf.
Les autres parents et moi nous regardons furtivement. Nous avons tous pensé la même chose. Je le sais, ça se voit. La panique, fugace, se devine dans son contraire: les traits qui se distendent soudainement au départ du danger.
La seconde d'après?
Je me déteste. Mais vraiment, là, je m'hayiiis, vous pouvez pas imaginer à quel point. Pendant une fraction de seconde, j'étais tout ce qui m'inspire du mépris dans la société actuelle, obsédée par la sécurité parce qu'accro aux faits divers et aux catastrophes.
Pendant une fraction de seconde, mes pensées ne m'appartenaient plus.
Alors à qui appartenaient-elles?
J'ai envie de dire à un climat. Mais à un climat vraiment difficile à changer et auquel on ne peut que rarement échapper. Toujours pris que nous sommes dans ce même automne-hiver où la surmédiatisation d'une violence extraordinaire a congelé le jugement.
Cette réaction, ma réaction qui n'a pas de prise dans le réel, mais dans l'imaginaire, elle est le fruit d'une multitude de choses. Obsession médiatique pour les agressions sexuelles qui font la une des journaux, des bulletins de nouvelles et dont on nous donne les détails les plus scabreux. Fascination pour les drames morbides depuis l'enfance. Peur naturelle de l'étranger, de l'inconnu. Mais surtout, le sentiment qu'il nous appartient de préserver nos enfants d'un monde de violence où chaque coin noir recèle un danger alors que dans les faits, je le sais, nous le savons tous: nous n'avons jamais vécu dans un monde aussi sûr.
Mais toujours dans les faits, nous n'avons jamais vécu dans un monde aussi sursaturé d'histoires d'horreur qui, quand elles se terminent, se répètent encore à l'infini, comme une sorte d'écho éternel. Ainsi, confondant compassion et obsession morbide, nos médias soulignent à grands traits chaque anniversaire d'une disparition célèbre, d'un meurtre, d'une tuerie.
Cette semaine, c'était Julie Surprenant.
Le mystère et l'horreur pure que distillent ces histoires nous glacent le sang: c'est l'objectif. Nous faire peur.
Nos existences confortables nous réclament de l'adrénaline. Elles réclament des frissons, de la terreur. Non contents de la fiction, nous voulons de l'abjection véritable, de la souffrance réelle, des larmes salées. Encore. Et encore. C'est l'expérience totale de la vie.
Les campagnes de sensibilisation n'y feront rien. On ne reviendra pas en arrière.
Comme des animaux habitués au goût du sang, nous avons pris le goût du spectacle.
Notre univers est un bazar, une foire aux horreurs où les amuseurs se déguisent en bienfaiteurs lorsqu'ils distraient la foule avec une mongole. Nous sommes contaminés par les images, par les discours qui se multiplient, se télescopent, perdent leur sens. Les bulletins de nouvelles manufacturent une menace de synthèse que nous consommons comme des junkies.
En résulte une sorte de bruit blanc qui infecte l'imaginaire et parasite le jugement.
Nos pensées ne nous appartiennent plus. Elles appartiennent au climat.
Partout, c'est novembre dans nos têtes.
Sinon?
Ça va très bien, merci. Mais des fois, je prendrais volontiers des vacances de nous.
NO LOGO - Quelques mots, sur un ton plus badin, à propos du flamboyant aristo de l'image que le maire souhaite engager afin de faire reluire celle de Québec. J'ai nommé Clotaire Rapaille.
Vous capotez sur ce qu'il coûte? Vous freakez sur ce qu'il raconte?
Moi, c'est surtout ce qu'il conçoit qui me fait prédire le pire.
Son plus grand accomplissement: avoir dessiné la PT Cruiser.
Or, la PT Cruiser, c'est comme les maisons en forme de palais vénitiens avec des colonnes devant, ou de châteaux avec des toits crénelés. C'est comme les lions en plâtre de chaque côté de l'entrée.
C'est comme les grosses chaînes en or pognées dans le poil. Du toc, du mauvais goût consommé, et pourtant déguisé comme s'il s'agissait de la plus grande classe.
En fait, la PT Cruiser est loin du chef-d'œuvre de design qu'on prétend: c'est surtout un char de m'as-tu-vu.
Que nous dit alors cette voiture, fierté de Clotaire Rapaille, grand fils de pub devant l'Éternel?
Que le maire rêve d'une ville éclatée, complètement folle, mais qu'il souhaite confier son image à un type qui confond Florence et Saint-Léonard.
1. La paternité de l'expression revient au dramaturge Christian Lapointe. Il l'a utilisée lors d'une conversation que nous avons eue l'autre jour à propos des standards de beauté, de la porno et du désir. Je la lui pique sans autre préavis et m'en sers pour illustrer autre chose.
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