Je voulais éviter d'écrire à quel point cette campagne électorale est plate parce que c'est déjà ce que tout le monde dit, partout. J'aurais aimé trouver un angle différent à cette élection désespérante d'ennui, débusquer un enjeu sous-estimé caché sous la rhétorique partisane. Mais rien à faire. Au moment d'aller sous presse, j'ai encore un vague petit espoir que le débat de ce mardi nous fasse tous mentir et transforme cette empoignade de guignols en débat passionnant sur l'avenir de notre société. En fait, ce n'est même pas un espoir, c'est tout juste une gymnastique mentale pour me rappeler comment on espère.
Mais il y a pire que le désintérêt. Il y a une sorte de délectation morbide généralisée dans ce désintérêt. C'est avec passion que les gens méprisent cette élection non désirée. Ceux qui n'ont déjà pas un grand appétit pour la chose politique vivent cette unanimité comme une victoire, comme si tout le monde se rendait enfin à leur point de vue. Alors que ceux qui d'ordinaire en bouffent, de la politique, avouent comprendre pour une fois le je-m'en-foutisme qu'ils avaient l'habitude de dénoncer. Le Québec aura rarement été aussi uni. Contre ses chefs.
En fait, tout se passe comme si le peuple avait envie qu'on mette un moratoire sur les élections. Comme si au fond, ça nous arrangerait de crisser toute la gouvernance de l'État sur le pilote automatique, aux mains des hauts fonctionnaires qui connaissent leur affaire puisque c'est déjà eux qui font tout le travail en dessous de ministres interchangeables, et de sacrer notre camp au chalet pour 10-15 ans.
On aurait juste à installer quelques alarmes pour avertir si le taux de langue française passe sous les 60 %, si les algues bleues viennent à boucher les tuyaux ou si le déficit prend feu; on donnerait la clé à quelques journalistes pour aller tchèquer ça une fois de temps en temps et qu'on nous achale plus. Faites-nous plus accroire que vos plans de carrière sont des projets de société. Arrêtez de faire passer votre petit tournoi de hockey cosom pour un débat d'idées et vos recettes de pâté chinois pour des programmes économiques. En plus, on sauverait des arbres à éviter d'utiliser inutilement des millions de bulletins de votes et de p'tits crayons à mine pas d'efface.
Et pourtant les voilà, à se lancer des bêtises, à trouver leurs adversaires ben épouvantables de n'avoir un programme qu'à 80 % similaire au leur. Et on se retrouve plongés contre notre gré dans une lancinante chicane de famille sans but précis.
Matante Pauline est là avec son beau rêve d'époque, si fragile qu'on laisse la housse en plastique transparent dessus même quand la visite est là. Elle l'époussette de temps en temps en disant qu'il faudrait bien faire refaire les pattes un jour, mais ça peut pas être cette année. Elle est toute fière quand elle en parle, mais elle a quand même peur que les termites pognent dedans, alors elle le montre seulement si on lui demande.
Le cousin Mario est là, parle fort même s'il n'a rien à dire, toujours en bras de chemise dans la cuisine, à se mêler de ce qu'il ne connaît pas. On le laisse dire, pauv' ti-pit, même si tout le monde voit ben que c'est pus pareil depuis son accident de tracteur.
Même Françoise et Amir se sont invités, avec leurs idées de monde mal habillé. Les autres restent polis, mais on leur accorde pas trop d'attention. Ça vient de la ville, ce monde-là. Ça a des amis bizarres qui croient en toutes sortes de complots, pis y en a même dans leur gang qui ont déjà été communistes. Comment des gens qui ont déjà eu si tort peuvent-ils encore penser qu'ils ont raison?
Pis y a mononc' Johnny, avec ses connexions pis sa belle gang de rassurants pragmatiques. Il a eu le talent suprême de nous fourrer quand c'était le temps, quand on regardait pas, pis quand on l'a pogné à essayer de dealer la shed qui lui appartenait même pas, y a fait semblant de rien jusqu'à temps que le hockey commence pis qu'on passe à autre chose. Y est là dans le cadre de porte, le coat de poil su'l'dos, ben crampé de voir tout le monde courailler ses affaires parce qu'il vient de dire que là, fallait y aller, pis que c'est lui qui a les clés du char.
Et tous nous autres aussi on est là, les scribouilleurs, fidèles paroissiens qui n'y croient plus vraiment, mais qui vont encore à la messe juste pour pas faire de peine à grand-maman, à écouter le sermon en bâillant, en se disant que la Vierge Marie dans le vitrail ressemble vraiment à une fille qu'on a connue au cégep.
Les plus jeunes s'en foutent, eux autres, sont dans le salon à regarder le hockey. Le chat dort sur le rebord de la fenêtre, les bouts de pattes agités des mille souris imaginaires qu'il attrape dans ses rêves. Le chanceux. C'est le seul à qui on n'a pas dit qu'il fallait arrêter de rêver.