Cette histoire de commémoration de la bataille des plaines d'Abraham m'a vraiment laissé perplexe. La levée de boucliers émotive et immédiate de la plupart des souverainistes m'a fait tiquer. J'ai beau trouver que ce Juneau de la Commission des champs de bataille nationaux est un bien sombre personnage, j'ai beau trouver que l'existence même d'une Commission des champs de bataille nationaux en tant que patente fédérale est bien suspecte, je n'aime pas avoir l'impression de me retrouver dans le camp des irrationnels écorchés vifs. Un peu plus et on ressemblait à ces musulmans qui remplissent les rues à la moindre caricature se moquant de l'islam.
Mais je suis encore plus hérissé par l'attitude de tous ceux qui voudraient nous faire croire qu'il n'y a rien là, ces noyeurs de poissons qui s'inscrivent parfaitement dans l'offensive tous azimuts lancée par La Presse pour discréditer systématiquement l'idée d'indépendance (et tous ceux qui la défendent) avec cette imbuvable condescendance de parvenus idéologiques. "Voyez comme on est bien, calmes, sereins et harmonieux quand on ne se soucie plus de ces vilaines choses comme l'identité québécoise, et qu'on accepte la réalité." De véritables lobotomisés politiques.
Où se trouve la voix de la vérité dans cette cacophonie? J'ai eu envie d'aller à la source, d'en parler avec quelqu'un qui ne ferait pas que rationaliser des positions politiques actuelles sur le dos de l'Histoire mais qui s'interrogerait vraiment sur le sens à donner dans notre mémoire collective à la bataille des plaines d'Abraham. Qui de mieux que l'anthropologue Serge Bouchard? En plus, c'est le fun, quand il en parle, on a vraiment l'impression qu'il était là quand c'est arrivé.
Selon lui, on ne doit pas trop s'offusquer de cette volonté de se déguiser pour rejouer une bataille de l'Histoire. C'est quelque chose que les humains font. C'est plus un trip de nerds qu'une volonté mesquine de danser sur les tombes de nos aïeux. Ça ne veut rien dire de plus qu'un regroupement de propriétaires de vans avec l'intérieur en tapis shaggy. Ou qu'un rassemblement de Trekkies. Vivre et laisser vivre. En fait, vivre et laisser faire semblant de mourir.
Mais il faut quand même savoir ce qu'on commémore. Et selon Serge Bouchard, le problème vient du fait que notre Histoire nationale est une supercherie. En fait, deux supercheries, l'une fédéraliste Canadian et l'autre nationaliste québécoise, qui s'affrontent dans le champ de bataille des esprits.
Dire que la France a perdu et que l'Angleterre a gagné le territoire du Québec, c'est faux. La France a carrément abandonné l'Amérique aux Anglais. Montcalm était un incompétent sans doute envoyé à Québec par punition. Le destin de la France était en Europe. La bataille des plaines n'aura été qu'un baroud d'honneur pas très honorable.
Et de toute façon, nous n'étions déjà plus des Français! Les Canadiens d'alors (au sens de l'époque qui signifiait un francophone né dans la vallée du Saint-Laurent) avaient pris racine en terre d'Amérique. Déjà les Français les considéraient comme autres, transformés par leur contact avec les Indiens ("ensauvagés" qu'on disait). Cette culture naissante, généralement dépréciée par les Européens, n'en représentait pas moins une nouvelle réalité, un véritable métissage, une espèce de faux départ de l'Amérique dont nous sommes les héritiers.
Et cette nouvelle identité avait de la vigueur. Chaque fois, en Amérique, que les forces anglaises ont affronté des milices de Canadiens et leurs alliés autochtones de la Huronie, elles ont mangé une claque. Devant ces habitants qui connaissaient le terrain et qui menaient une guérilla mieux adaptée à la situation stratégique, l'armée britannique ne faisait pas le poids. Nous étions partis pour être le Viêt Nam de l'Angleterre. Et la France le savait.
Mais la France a refusé de suivre la stratégie des Canadiens. Tant pis pour elle. À la limite, si les Français avaient gagné, il aurait fallu qu'on les batte nous-mêmes plus tard, comme les Américains ont fait avec les Anglais!
Cette nouvelle version n'invalide pas les batailles politiques en cours au Québec pour autant. Elle ne fait que les recentrer sur nous, sur ce que nous sommes vraiment, notamment sur notre lien avec les peuples autochtones, et non sur une espèce de Guadeloupe du frette, orpheline et nostalgique, qui veut venger l'Histoire. Nous n'avons rien à venger. Tout à construire.
Serge Bouchard dit qu'il faut en finir avec les Histoires nationales montées de toutes pièces pour glorifier un pays ou victimiser un groupe minoritaire, et qui ne servent qu'à justifier les pouvoirs en place. Il faut rendre justice à la complexité de l'Histoire, à ses nuances. La commémoration de la bataille des plaines d'Abraham aurait pu être un bon prétexte pour amorcer l'exercice. Il reste à faire, comme bien d'autres choses.
À lire sur le sujet /
Plaines d'Abraham, l'histoire sans fin, un texte de Pascal Leclerc à paraître dans Le Couac du mois d'avril