Il y a presque un an, lors d'une de ces courtes retraites où nous
nous isolions des assoiffés de santé pour partager une cigarette dans
la chambre qui lui servait d'atelier de menuiserie, Nebojsa m'entretint
de solvants, de teintures, d'encaustique, de vernis, m'instruisant
goulûment, dans ses hoquets de roc, des dangers immanents à l'emploi
des teintures et vernis à base d'huile, leurs émanations se délectant
insidieusement du capital cellulaire de l'artisan-ébéniste en mal de
masque à gaz. «You go crazy, man ! Crazy !!» expectorait-il
montagneusement.
Couché
dans mon canapé-lit, un élégant tue-dos début 21ième, je périscope un
peu à droite. Mon regard se termine où commencent les livres que des
nuits bibliophages ont empilés dernièrement sur ma table de chevet.
Everest de cet Himalaya de lettres, la couverture des Parasites of Heaven arbore un cliché en noir et blanc, mais surtout en noir. Avec Flowers for Hitler, The Energy of Slaves et Death of a Lady's Man,
c'est un des recueils de la longue nuit cohenienne chevauchant les
années mi-soixante et pan-soixante-dix. S'il n'eut pas le succès d'un
trompeusement romantique Spice-Box of Earth,
par exemple, il recèle néanmoins quelques trésors patrimoniaux : parmi
le lot, deux ou trois poèmes, dont «Suzanne», y coulaient un célibat
tranquille avant que leur papa ne les accouplât aux musiques qui les
fit entrer dans la légende dès la parution des premiers Songs of Leonard Cohen.
Alors ? Alors cette couverture. Nécrologique, Cohen y est fixé de
profil, une tête d'enterrement, le front tout entier enfoui dans une
paume d'ancien combattant de la migraine chronique. -- Peut-être, comme
moi et Nebojsa, a-t-il verni trop de meubles...
(le 25 octobre 2005)