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La lucidité et l’aveuglement
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La lucidité, tout comme la vérité et l’intelligence qu’il faut déployer pour tenter de s’en approcher, n’est ni le fait d’un seul individu, ni celui d’une ligne idéologique, surtout lorsqu’elle se réfugie derrière le masque autoproclamé transcendant de la statistique soi disant abstraite ou pire encore, d’une métaphysique qui n’ose pas se dévoiler tout à fait. Telles sont les conclusions qui s’imposent au lecteur de cet essai de Joseph Facal qu’il aurait pu aussi bien intituler : Quelque chose comme un parti de la droite à la place d’un grand peuple. Cela signifie-t-il pour autant que son auteur manque complètement de lucidité, ce qui serait faire injure à son intelligence. Certainement pas.
Cette lucidité qu’il revendique pour son seul camp, il la démontre à l’évidence quand il s’agit de montrer que le destin culturel du Québec francophone passe obligatoirement par une remise en question radicale de son statut politique actuel et que, compte tenu de l’impossibilité de faire bouger un tant soi peu dans cette direction un Canada anglophone qui a fait son lit du multiculturalisme assimilateur et qui attend que cela emporte les derniers espoirs des francophones d’être reconnus comme des égaux autonomes, il ne lui reste plus qu’à assumer pleinement son destin, qui est celui de tenter de devenir souverain. Cette lucidité-là, il n’est pas le seul à la réclamer et ce n’est pas la chasse gardée de son seul clan politique. Ce territoire de lucidité, d’autres que ceux de cette orientation politique la partagent, bien qu’ils n’y arrivent pas par le biais d’une métaphysique droitière comme pour lui, mais par les constats de la démographie linguistiques lucide. Il n’est pas nécessaire de s’en remettre aux idées réactionnaires de Finkielkraut pour s’en convaincre.
Par ailleurs, l’aveuglement volontaire ou calculé se retrouve dans les autres propositions de l’auteur quand il s’agit de regarder vers l’avenir. C’est ainsi qu’à partir de scénarios voulant qu’il soit impossible d’accroître les revenus de l’État à partir de l’impôt sur la fortune des plus aisés ou de celle des corporations, il propose que le fardeau soit reporté sur les épaules des consommateurs des services, autrement dit en ayant recours aux relèvements des tarifs, que ce soient les frais de scolarité, les tarifs d’électricité ou les frais de garderie. Même s’il admet que la mise à mal des économies et des ressources disponibles pour payer les services est un mal répandu partout, il se plaît à montrer celle du Québec comme étant irrécupérable à moins que l’on adopte les mesures qu’il propose. Il se montre aussi favorable à une place plus grande du privé en éducation et en santé, contredisant ainsi sa volonté d’offrir des services à meilleur compte aux citoyens.
Pourtant, il avait lui-même noté que le revenu disponible après impôt était au Québec des plus favorable en comparaison des citoyens des autres provinces canadiennes, du moins pour tous les contribuables en couple avec des enfants et surtout, pour les familles monoparentales, contredisant ainsi ceux qui montent au front de la lucidité pour dénoncer le fardeau fiscal des Québécois. Il aurait pu du même souffle tenir compte de ce facteur du coût de la vie quand il a fait le rangement relatif des pays compte tenu du revenu moyen de leurs citoyens, ce qui aurait placé les Québécois dans une position bien meilleure pour le cas où ils choisiraient d’être indépendants.
Bref, il s’agit sans conteste d’un autre manifeste des Lucides où sous prétexte de vouloir une nouvelle révolution tranquille, on nous propose plutôt une réaction qui risque de ne pas être tranquille du tout.
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Théorie des bandes
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Voilà un roman qui ne se réduit pas du tout au propos illustré en quatrième de couverture, ce qui est d'ailleurs presque toujours le cas. En effet, même si cette présentation de quatrième veut en faire un beau sujet, sa vérité est tout autre et il n’y a pas dans son propos, si ce n’est dans une seule phrase qui en fait mention, l’idée de montrer les différences des uns et des autres pour affronter la canicule au regard de leur fortune respective. Pas plus d’ailleurs qu’il ne s’y trouve le dessein de montrer les effets pervers des dérèglements climatiques. En fait, le fil conducteur écologique est une astuce pour relier et mettre ensemble une série de tableaux, composés comme autant de planches de bédés, et qui finissent par composer un roman.
C’est ainsi que le personnage d’un auteur de bédés japonais devient l’argument du narrateur qui se glisse dans la peau de ce dernier, pour fabriquer son roman comme autant de planches de bandes dessinées, chacune de ces planches composant un chapitre particulier. Au départ, nous sommes donc dans lun univers aux traits grossis de la bande dessinée pour adulte. Pour le lecteur qui ne chérit pas ce genre d’approche, la tentation sera forte de laisser tomber après quelques pages, mais la volonté de poursuivre l’emportant, ne serait-ce pour ne pas lire seulement ce qui ne rebute pas, ce qui pourrait amener dans la spirale dangereuse de n’être l’homme que d’un seul livre, le voilà récompensé à mesure que le roman prend de la consistance et qu’il passe des traits grossiers de la bande dessinée aux contours plus subtils du terreau du roman.
Nous découvrons alors un portrait de l’univers montréalais actuel, avec ses paramètres sociologiques qui se côtoient sans se toucher, comme dans la théorie des cordes. Car notre romancier, qui dans ses remerciements signale les apports de ceux qui ont parfait ses connaissances scientifiques, nous dit en même temps qu’il en possède en propre. Il nous donne en effet l’impression de quelqu’un qui connaît de l’intérieur les sciences de la vie, la médecine, les cours de dissection ou la biologie moléculaire. Cela en fait un collègue en écriture, sinon en parcours, de Gaétan Soucy en quelque sorte, avec une vision du monde des molécules derrière les apparences. Mais à la différence de ce dernier, bien que les schémas de déconstruction soient bien présent dans les deux cas, Jean-Simon Desrochers reconstruit le réel et son paysage montréalais rassemble des paramètres deYvan Lamonde en les recomposant au présent et à sa façon, ce qui fait que le facteur britannique est télescopé avec le facteur étasunien pour n’en plus composer qu’un seul, ce qu’incarne le personnage d’Edward, lequel est mi-francophone, mi-anglophone, le facteur français est incarné dans le personnage de Zach, tandis que le facteur Vatican est presque délité pour se réincarner seulement dans la peau de Colombiens de souche. Ces univers parallèles, en dehors du prétexte climatologique, ne tiennent ensemble que parce qu’ils forment une sorte de communauté basée sur le sexe et la drogue, ce qui à la fois les réunit et les sépare les uns des autres.
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Les paramètres de l’espace civique
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Cet essai de Caroline Fourest est à mettre au rayon des armes efficaces pour ceux qui espèrent trouver des balises servant à tracer un chemin équitable et fraternel vers des espaces de vie en société pour tous et chacun, quelles que soient leurs origines ou leurs croyances. C’est avec de tels paradigmes qu’elle trace les contours de deux types antagonistes d’intégration de l’autre dans le Nous du vouloir vivre ensemble, avec d’une part le modèle anglo-saxon, centré sur le droit à la reconnaissance des différences, et le modèle à la française, centré sur le droit à l’indifférence d’autre part. Voulant en faire une typologie, l’auteur insiste donc sur leurs différences de base, sur ce qui les caractérise profondément en théorie et y arrive par le biais de leur genèse respective, laquelle plonge au cœur d’une histoire particulière. Alors que le premier, soit le modèle anglo-saxon, est principalement le résultat de la décolonisation qui a suivi le retrait des occupations territoriales de l’empire britannique ayant permis aux ressortissants des territoires autrefois conquis d’occuper une place à part et typée au centre de l’empire du milieu, tout en les empêchant du coup d'être reconnus comme semblables aux autres citoyens de souche, le second modèle, celui à la française, est le résultat d’une démarche révolutionnaire et jacobine, qui a permis que tous les citoyens soient reconnus comme indifférents aux autres, sauf sous le rapport essentiel à la Nation civique au sein de laquelle tous sont considérés comme ayant les mêmes attributs de base.
Par ailleurs, philosophiquement et du point de vue de l’Histoire, ces deux modèles renvoient aussi à des paradigmes différents. Tandis que le modèle à la française renvoie à une époque où la bourgeoisie était encore révolutionnaire, époque maintenant révolue, il révèle néanmoins le potentiel toujours actif qui le caractérise face aux paramètres issus de l’ancien Régime, soit celui monarchique et féodal d’avant cette révolution et surtout, face aux importations venues d’ailleurs qui témoignent de la prégnance et de la rémanence des modèles de même types dans d’autres parties du monde, celui à l’anglo-saxonne témoigne plutôt d’un repli conservateur de la bourgeoisie sur elle-même et qui renonce à croire, ou à faire croire, que tous sont intégralement égaux sans qu’il ne soit souligné leurs différences, comme s’il fallait s’assurer qu’un repli sur leurs différences pourraient toujours servir les intérêts de ceux que ces différences soulignent positivement, les citoyens de souche.
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Beaucoup avec peu
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Nous le savions, ayant été prévenus à l’avance, il nous fallait arriver tôt, question d’avoir une place. En effet ces concerts sous le patronage de la Société historique de Charlesbourg et de l’arrondissement de Charlesbourg, sont gratuits, le prix de l'entrée étant laissé au bon vouloir des spectateurs. Compte tenu de cela, nous pourrions raisonnablement nous attendre à y entendre des performances respectables, mais pas forcément des artistes de haut calibre. Or tel n’était pas le cas de ce dernier concert du duo Ava. Non seulement les deux protagonistes ont une solide réputation déjà établie de part leurs occupations coutumières au sein du monde de la musique, mais de plus, ils la méritent amplement.
Ce fut donc un très beau concert auquel nous avons assisté, fait à partir d’un choix de pièces qui m’ont particulièrement plu. De plus, c’est la coutume pour ces concerts, les artistes nous donnent des commentaires et des explications sur la nature des compositions à leur programme ainsi que sur leur histoire particulière dans l’évolution du monde de la composition musicale. Il y a donc aussi un aspect pédagogique à ces concerts, ce qui favorise d’autant plus la compréhension de ce qu’on y entend. C'est ainsi qu'une pièce de Mozart figurait aux côtés d'autres pièces de compositeurs romantiques ou beaucoup moins classique que lui, mais avec une pièce en mineur, ce qui le rapprochait en quelque sorte un peu de ces derniers. Il n'y a rien comme comprendre mieux pour apprécier davantage.
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Les espérances grandes et petites
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Si on ne tenait pas compte des quelques scènes dans lesquelles l’influence du 21e siècle est toute palpable, on aurait l’impression de lire un roman d’un auteur du 19e siècle. D’ailleurs, le romancier nous donne tous les indices pour que nous donnions consistance à cette impression qui se distille dans les toutes premières pages du roman, lesquelles nous donnent à penser que nous venons de relire un passage du roman de Dickens, " Les grandes espérances " en l’occurrence. Mais, malgré le fait qu’il aurait pu continuer pour la suite de son roman à ressusciter d’autres pans de l’univers du romancier britannique, il nous donne plutôt alors le sentiment de lire un livre qui se logerait quelque part entre Balzac et Flaubert, entre le Cousin Pons et l’Éducation sentimentale, comme il nous le dit lui-même lorsqu’il cherche une place pour le roman rêvé du narrateur dans la bibliothèque des livres oubliés. En somme, les dialogues prévisibles avec leurs réparties, la psychologie des personnages faite d'archétypes, le style parfois redondant donnant un développement hachuré et laborieux vers le dénouement de l’intrigue, tout cela nous rappelle la littérature du 19e.
Pourtant, le terreau sur lequel l’auteur installe ce roman ne manquait pas de données historiques fumantes, avec cette Barcelone témoin de tant de conflits encore relativement récents, surtout que l’intrigue se passe au début du 20e siècle. Plutôt que de plonger dans ce terreau, l’auteur nous donne l’impression de quelqu’un qui cherche à tourner la page de ce passé, tout comme Barcelone qui avec son exposition universelle du début du 20e cherche à se montrer sous de nouveaux habits taillés à la mesure de sa nouvelle bourgeoisie d’affaire.
Il y a pourtant une critique larvée dans ce roman. Ce n’est pas celle de la situation politique et sociale de l’époque du roman, mais de celle bien contemporaine de l’auteur de roman qui doit affronter les desiderata des éditeurs et renoncer à écrire sans contraintes, pour des raisons mercantiles. C’est cette critique de la situation de l’écrivain qu’incarne le narrateur de ce roman. Paradoxalement toutefois, lorsqu’il s’avise de transcrire l’une de ces phrases commandées, celle-ci nous dit que la poésie s’écrit avec des larmes, le roman avec du sang et l’histoire avec de l’eau de boudin, alors que c’est plutôt ce roman qui nous donne parfois l’impression d’avoir été écrit avec de l’eau de boudin, comme si l’auteur voulait nous dire qu’il est capable de beaucoup mieux, mais qu’il a des obligations à remplir...
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Une merveille !
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Dire de ces interprétations faites par l’orchestre de Rotterdam sous la direction de Yannick Nézet-Séguin et par la violoniste Viktoria Mullova qu'elles sont de pures merveilles relève du pléonasme. Les uns comme les autres sont bien connus et se passent de commentaires. Mais je crois qu’il a plus à dire dans leur cas que de faire de simples compliments, car ils sont essentiellement exceptionnels puisqu’ils apportent à l’art de l’interprétation un souffle nouveau et moderne.
Ce qui est d’abord le cas de l’orchestre de Rotterdam. Le résultat qui s’entend pourrait être qualifié de synthétique tant toutes les nuances des diverses parties concertantes de l’orchestre fusionnent subtilement entre elles pour se dépasser dans un tout harmonieux qui les dépasse. En cela, cet orchestre sous la direction de ce chef fait une marque particulière et signée dans l’espace du monde de l’interprétation musicale classique. La preuve de cet esprit nouveau en est fournie également par la façon dont la pièce de Bartók nous a été rendue accessible, ce que peu de directeurs d’orchestre sont capables de faire, tant ils sont contraints par une vision de la musique qui les sépare à jamais de la modernité, ce qui n’est manifestement pas le cas du chef actuel de la philharmonique de Rotterdam. Si on y ajoute l’interprétation réussie d’un compositeur contemporain, Theo Verbey, il va sans dire que ce programme varié, puisqu’il y avait aussi le beau concerto pour violon de Brahms, l’opus 77, a été une réussite et une occasion de montrer tout ce dont est capable cet orchestre dont les membres n’ont pas vraiment l’air, ne prennent pas les airs de ceux à qui cela arrive, de se rendre compte de ce qui leur arrive, soit la reconnaissance internationnale de leurs talents.
Quant à Viktoria Mullova, elle aussi se distingue par une palette de jeu tout en nuance et en subtilité. S’attaquant à une œuvre, l’opus 77 de Brahms, qualifiée d’injouable par de grands interprètes, on l’attendait plutôt dans une interprétation où les grands élans romantiques de l’archet pourraient offrir une retraite honorable devant la charge des difficultés. Mais il n’en fut rien, malgré que les origines de l’interprète, couplée aux sonorités de l’œuvre, en pavait naturellement le chemin. Elle est demeurée fidèle à sa technique où même les plus grandes difficultés s’évanouissent devant son talent. Elle aussi participe de cette ouverture à la musique qui ne se cantonne pas dans une époque.
En somme, nous avons pu profiter d’un concert exceptionnel et la gratitude du public en a témoigné durant de longues minutes.
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Dior et compagnie
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Tel que le fait remarquer à juste titre le chroniqueur de cette exposition, ne vous attendez pas à y trouver matière écrite pour alimenter votre compréhension du phénomène de la mode dans ses rapports avec l’air du temps et la société. Il vous faudra tirer vos propres conclusions et tenter de voir au travers du design des robes ce qui s’inscrit dans ses courbes en tant que vision de la femme et à travers elles, de la société qu’elles habillent. Sans trop d’effort toutefois, il vous sera possible de confronter les visions de Dior et de Chanel et de comprendre que si pour l’un, Dior, la femme demeure un objet, bien que cet objet s’apparente davantage à un bijou qu’à tout autre objet utilitaire, pour l’autre, Chanel, celle-ci occupe une place à part égale avec les hommes dans la société.
Mais quoi qu’il en soit de vos réflexions, vous devrez admettre que le talent, voire le génie des concepteurs de ces robes, est ce qui saute aux yeux. Tout le raffinement de la haute couture défile devant nos yeux et même si comme moi, vous aviez des réserves pour cette exposition qui semblait a priori BCGG, elles tomberont irrémédiablement les unes après les autres à mesure de votre pérégrination dans ce sanctuaire de la mode. Il s’y trouve des merveilles, dont certaines ont habillé des têtes couronnées ou des grandes dames de ce monde. Bref, cette exposition mérite vraiment d’être vue.
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Alain Finkielkraut
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Fidèle à ses convictions, Alain Finkielkraut fait montre dans cet essai de ses idées droitières traditionalistes avec des analyses d’auteurs de romans qu’il affectionne parce qu’il y retrouve des visions qui s’apparentent à celles qu’il défend. À partir des romans de Milan Kundera, Vassili Grossman, Sebastian Haffner, Albert Camus, Philip Roth, Joseph Conrad, Dostoïevski, Henry James, Karen Blixen, il fait la critique des visions du monde pour lesquelles la littérature fait partie intégrante de l’Histoire des hommes et de leur société, soit qu’elle les conforte, soit qu’elle les critique. Au contraire, l’auteur de cet essai pose la littérature dans un espace anhistorique, du moins c’est ce qu’il croit pouvoir faire en invoquant des concepts tels que celui de l’être-là dans le monde. Malgré cette distance qu’il tente d’établir entre le monde de la littérature et celui de l’histoire, l’histoire le rejoint quand la nostalgie aristocratique d’un monde démodé et à jamais passé sourd de ses propos. Affectant de prendre la position de celui qui ne veut prendre aucune position, il appelle tantôt des auteurs qui eurent à subir les affres du totalitarisme se voulant de gauche, tantôt d’autres auteurs ayant subi celles du totalitarisme de droite. Cette posture, il la montre à son meilleur dans le parti qu’il prend pour Camus dans la querelle de ce dernier avec Sartre concernant la guerre révolutionnaire en Algérie.
Malgré l’agacement certain que ces propos de l’auteur génèrent, ils ont le mérite de montrer que la littérature n’est pas aussi innocente qu’il le croit.
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La Ruse
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Même si la ruse peut certainement être qualifiée de péché véniel, c’est par ce procédé compréhensible que les auteurs de cette exposition ont appâté leur clientèle pour qu'elle aille voir celle des sept péchés capitaux, les y intéressant par ce stratagème à ce qui serait l’exposition d’une partie des trésors que recèle les antres de ce Musée.
Certes, cette exposition nous en montre quelques spécimens, mais fort peu en réalité, seulement le strict nécessaire pour illustrer les propos des auteurs de textes qui accompagnent les expositions de ces artefacts, ce qui s’avère finalement être l’essentiel de cette exposition. Il va sans dire que certains de ces textes sont plus intéressants que d’autres. Pour ma part, c’est celui de Michel Faubert qui s’est avéré le plus réussi, celui-ci ayant déjà montré sa maîtrise dans l’art de rendre bien présent le passé, même le plus lointain de nous.
Il n’en demeure pas moins que cette expérience est intéressante avec ses audio-guides qui captent les ondes des diverses expositions consacrées chacune à son péché capital. Mais il faut se déplacer de l’une à l’autre avec adresse, car il arrive souvent que les ondes de l’une soient entendues alors que l’on regarde l’autre, bien que cela puisse être un buzz épatant de mêler ses péchés capitaux…
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Un Mal sans remède, un roman d'Antonio Caballero
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Ce roman d’Antonio Caballero nous plonge au cœur des dilemmes et des contradictions qui déchirent la conscience de ce qu’il est commun de nommer des intellectuels. Car ce roman plonge dans la fibre philosophique universelle pour alimenter son discours et les gestes de ses personnages pour y retrouver la source des premières contradictions. Le lecteur retrouve donc dans les propos du narrateur, entre autres propos, des échos des grands discours des premiers philosophes concernant leur compréhension de la fixité et du mouvement afin d'illuster les nouvelles et contemporaines contradictions entre l’ordre et la révolution.
Pour illustrer ce propos, l’auteur imagine un narrateur qui, malgré que ses amis, du moins une partie de ceux-ci, ceux qu’il estime, le conjurent de poser des actes fondateurs, de s’engager dans ce qu’ils estiment être la seule voie de l’authenticité, l’engagement révolutionnaire, ne peut pas se résigner à mettre sa plume, puisque c’est tout ce qu’il estime être capable de faire, au service de leur cause. Décidant malgré tout de tenter d’écrire des poèmes révolutionnaires et engagés, il s’ensuit toute une série d’essais dans ce sens où il est évident que jamais il ne réussira à être à la fois engagé, clair, convainquant et littérairement valable. Cette démonstration par l’absurde de l’impossibilité pour l’intellectuel ou le poète de remplir une mission strictement utilitaire est le message essentiel de ce roman. Cette plaisanterie rejoint celle dont parlait Kundera dans son roman portant sur ce thème où tous deux invoquent la dissidence manifeste pour marquer cette impossibilité.
Toutefois, le fil de la plaisanterie qui tisse la trame de ce roman finit par se rompre à la fin puisque le narrateur ne peut empêcher qu’un destin tragique le frappe de son absurdité, car il trouve la mort par erreur sur le personnage, confondu avec un révolutionnaire qu’il n’est pas et ne peut pas être. En somme, ce roman illustre toute la difficulté d’être pour un intellectuel sud américain issu de la bourgeoisie, mais qui sait que celle-ci est impossible à considérer comme ancrage.
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La Reine Margot
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Sur fond de réalité historique, ce drame nous plonge au cœur des passions humaines, les pires comme les meilleures. Cette pièce a donc beaucoup d’étoffe, du contenu, ce qui fait en sorte qu’une connaissance des principaux enjeux historiques qui tissent sa trame permet sans doute de mieux en apprécier la profondeur, celle qui sourd de cette noirceur au cours de laquelle des protestants furent massacrés pour avoir soi disant fomenter une rébellion. Cette propension des catholiques et des protestants à se trucider en invoquant des motifs religieux, pour masquer d’autres intérêts plus terre à terre, nous rapproche des époques plus récentes où ces mêmes motifs servirent aussi de prétexte incendiaire.
Compte tenu de ce canevas tricoté serré au fil de l’Histoire, on s’étonne parfois au cours de cette pièce de retrouver des scènes beaucoup plus légères, presque en aparté. Peut-être que cette légèreté relative fait partie intégrante du texte ou de l’esprit du texte de Dumas. De toute manière, cela n’est pas suffisant pour distraire le spectateur captivé par le déroulement d’une pièce marquante et jouée avec professionnalisme et passion. Nous ne voyons vraiment pas le temps passer malgré qu’elle dure trois heures. Le rythme non plus n’est pas rompu malgré qu’il y ait un entracte, ce qui se comprend aisément en l’occurrence. Le décor est aussi suffisamment développé pour donner à cette pièce son caractère d’époque bien typé.
Ceux qui ont vu cette pièce s’en souviendront probablement longtemps comme étant l’une de celles qu’ils n’auraient pas voulu manquer.
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La solitude urbaine
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Voilà un roman d’une singulière facture dans lequel il n’y a pratiquement que le seul personnage du narrateur, accompagné la plupart du temps des ombres des personnages qu’il a connus et côtoyés au cours de sa vie. Mais, derrière le spectre de ces ombres fugaces, la mort rode avec ses multiples visages. Il y a d’abord la mort qu’on appelle de ses vœux. C’est cette mort-là que son voisin a connue. C’est aussi l’un des visages de la mort que le narrateur refuse, mais du bout des lèvres seulement, tellement elle le fascine. Il y a aussi le visage de la mort que d’autres nous donnent après qu’on l’ait provoquée. C’est de cette mort dont a été victime celui que le narrateur a connu alors qu’il était pensionnaire, un frère parti au loin après qu’on l’ait éloigné de force en raison de sa conduite, éloignement qui ne fit que provoquer en lui ses désirs de pousser encore plus loin la violation des interdits. En somme, sous ce premier registre de la mort, le masochisme le dispute au sadisme.
Si le roman n’en restait qu’à recenser ces visages de la mort, il ne ferait que marquer d’une autre pierre le chemin tortueux des rêves inconscients et des blessures du subconscient, sans que vraiment il ait réussi à lui donner un nouveau style ou une nouvelle profondeur. Nous serions laissés au carrefour du polar et de l’autofiction psychanalytique. Mais tel n’est pas le cas, car à ce premier étage de signifiants s’en greffe un autre, plus moderne celui-là et surtout plus innovateur. C’est par un autre visage de la mort qu’il s’exprime, soit celle qui fait en sorte que nos actes, même les plus violents, ne laissent pratiquement aucune trace de nous-mêmes, recouverts qu’ils sont aussitôt par leur ombre, que le narrateur nomme des ombres cannibales, parce qu’elles avalent tout du passé de chacun. Derrière, cette figure-là de la mort, c’est le comédien qui s’exprime, lui qui sait par métier la réalité fugace de tout message laissé par l’empreinte théâtrale, qui ne vit que l’espace d’une représentation. Et derrière cette figure, c’est toute celle de l’homme sans qualité du monde urbain qu’il exprime.
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Le sas de l’exil
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La plus grande qualité de ce roman est son style. Il ne s’y trouve pratiquement pas une seule phrase, même pour dire les plus anodines des paroles, qui ne soit trempé au feu de l’art de dire, comme si son auteur avait voulu en faire un bijou, un collier de paroles, tout cela, sans qu’on y sente l’effort, la raideur ou l’exercice de style.
Mais ce serait passer sous silence ses autres qualités que s’en tenir à son seul style ou même, de n’y voir que ce qu'en est dit en résumé l’éditeur. Certes, cela n’est pas faux et le résumé en constitue même la trame principale, mais comme pour n’importe lequel romancier, ces textes sont souvent et plus qu’autrement des trahisons, même quand leur éditeur est des plus intègre et qu’il ne vise pas à tout prix le grand public. Même si l’auteur surfe un peu et même beaucoup sur la vague de cette trame principale de son roman, il demeure que les deux protagonistes principaux, Frédéric et Catherine, incarnent des cultures qui dialoguent. Frédéric est mi-argentin, mi-québécois et Catherine est toute québécoise. Puisque Frédéric la poursuit et en même temps la fuie, comment ne pas y voir aussi une manifestation de la difficulté de s’identifier à une autre culture que la sienne. Par ailleurs, il y a tout au fond de la trame une dénonciation subtile du machisme en montrant que la première lettre de ce mot, son m, finit par s’étirer en relevant une de ses boucles vers le haut et en étirant l’autre vers le bas tout en la retournant, pour former comme une sorte de £. Il y a évidemment aussi la dénonciation du commerce des fiancées de la prostitution organisée derrière ce facho-machisme. Quant aux disparitions de la dictature organisée, seule une seule phrase y fait une brève allusion.
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L’avenir n’est pas rose
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Le moins que l’on puisse dire à la lecture de ce livre de Gwynne Dyer est qu’il dérange nos certitudes, celles qui se cristallisent autour de la vision de l’avenir du climat comme étant la répétition à l’identique de celui d’aujourd’hui. À partir de la quantification de la proportion de dioxydes de carbone dans l’atmosphère à laquelle nous sommes rendus aujourd’hui et de sa projection dans un futur rapproché, l’auteur nous présente divers scénarios, tous plus ou moins catastrophiques pour la survie de l’espèce humaine. Étant parvenus à ce jour à 380 parties par millions et progressant à un rythme d’augmentation de 3 parties par millions annuellement, nous nous rapprochons déjà dangereusement de la limite de 450 parties, limite reconnue par la plupart des sommités scientifiques ayant étudié la question du climat comme étant celle à ne pas dépasser avant que le climat ne s’emballe dans une série de soubresauts létaux. C’est là le cœur de ce livre et il est bien difficile de ne pas battre à son rythme malgré toutes les distances que nos fausses certitudes voudraient bien prendre.
Partant de ce constat de base, il nous propose ensuite divers scénarios découlant de cette rapide conclusion qui vient à nous avec toutes ses conséquences en prenant divers points du monde où se manifesteront ses effets par suite du réchauffement du climat et des pertes que celui-ci fera subir aux rendements des récoltes nécessaires pour nourrir la planète. À ce manque de terre arable en raison des sécheresses s’ajoutera aussi le poids de leur rétrécissement là où les inondations les engloutiront. De là une lutte pour la survie et les aliments qui pourraient dégénérer en conflits ouverts et meurtriers entre nations pour le contrôle de la nourriture et de l’eau. C’est à partir d’entrevues avec des personnalités bien au fait de la question qu’il échafaude ces divers scénarios du futur.
Dans ce contexte où même les accords timides et insuffisants qui auraient pu résulter des rencontres de Copenhague n’ont même pas été ratifiés, en bonne partie parce que le principe établissant que chacun sur cette planète a un droit égal de polluer, lequel n’a pas plus aux nations dominantes et premières historiquement à polluer, il faut conclure que l’optimisme devient mince et qu’il repose peut-être désormais sur des mesures de géo-ingénierie dont les conséquences exactes ne seront connues qu’avec l’usage, ce qui est loin d’être rassurant.
Il n’y a pas tant de livres que cela qu’un honnête citoyen doit avoir lu dans sa vie, mais celui-là en est probablement un.
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Réflexions sur la question juive
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Voilà une réflexion sur la question juive que l’auteur, Claude Lanzmann, entreprend dans le sillage des réflexions que Jean-Paul Sartre, avec lequel il fit équipe longtemps à la revue des Temps Modernes, avait avant lui balisées de ses considérations. Mais alors que pour Sartre, c’était en dernière instance l’antisémitisme qui était au cœur de l’identité juive, pour Lanzmann, c’est la certitude qu’il tire de la présence d’un État, celui d’Israël, qui lui confère cette certitude. En somme, il redécouvre le nationalisme juif à travers la volonté d’être de cet état qu’est Israël.
Cette conclusion, il en retrace le cheminement dans le récit de sa vie depuis son enfance jusqu’à ses dernières luttes pour que soit projetée cette œuvre cinématographique, Shoah, qui lui commandera tous les sacrifices. Pour arriver à mettre au monde cette production cinématographique, il a du emprunter le parcours du combattant, du résistant, ce à quoi l’avait déjà préparé son passage au sein de la résistance française du temps de l’occupation nazie et de la collaboration. C’est cette expérience initiatique qui lui a permis de se forger les armes dont il a eu besoin par la suite pour traquer les nazis dont il requérait les témoignages pour faire ce film.
Sans cette relation de sa vie et de ceux qu’il côtoya, plusieurs personnalités figurent en bonne place, au rang desquelles il y eut d’abord Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, mais aussi de nombreux compagnons de route moins célèbres pour certains, mais très chers à son cœur. Nous sommes donc amenés à le suivre autant dans le récit de sa vie que dans celui de l’Histoire qui marqua les différentes époques qu’elle traversa, de la guerre d’Algérie aux aléas de la guerre froide en Corée du Nord ou en Chine. En ce sens, ce récit déborde l’aspect purement personnel et rejoint l’Homme universel, celui qui refuse les conséquences du mépris, qu’il se nomme colonialisme, impérialisme ethnique, ou racisme.
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