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mars 2009 - Messages
25 mars 2009, 2:31
Polypropylène

Dimanche matin, j'ai découvert sur le plancher du salon une minuscule bille de miel. Observée sous la loupe, on aurait dit une gélule d'huile de foie de morue mesurant deux ou trois millimètres.

Intrigué, j'ai montré cet œuf d'extraterrestre à ma sociologue préférée, qui n'est pas davantage arrivée à l'identifier. Nous nous sommes creusé la tête durant une bonne minute, lorsqu'enfin j'ai compris à quelle plaie d'Égypte nous avions affaire: une bille de remplissage de nounours!

Enfin, de nounours, de wombat, de grenouille, de chien, de diable de Tasmanie, de kangourou, d'araignée, de girafe ou de martien japonais, le choix ne manque pas, dans cette maison.

Bref, un animal dégazait dans l'appartement - rien de rassurant lorsqu'on a un nourrisson qui explore tous les planchers à quatre pattes et aspire le moindre corps étranger qui se présente sous son nez. Corvée épouillage! Nous avons immédiatement rapaillé la ménagerie domestique, tâté chaque bête, vérifié les coutures. Sainte merde! Tous ces damnés animaux contenaient des billes!

Tout en examinant une étiquette, ma sociologue préférée déclara qu'au moins il s'agissait de billes de polypropylène, un plastique qui n'était apparemment ni poison ni cancérigène. (Son vocabulaire s'est enrichi de manière inquiétante depuis qu'elle lit Zéro Toxique, de Marc Geet Éthier.)

Polypropylène, donc. Le mot m'est resté coincé en travers de la gorge toute la journée - et quiconque a passé un dimanche avec "polypropylène" dans le gosier sait combien l'expérience est désagréable.

Cancérigène ou non, ça ne me rassurait pas. C'est un principe, chez moi: ne faites jamais confiance à un mot conçu pour dissimuler quelque chose.

Je ressens la même irritation chaque fois que j'entends le nom de l'un de ces milliers de composés chimiques qui saturent mon environnement et - selon toute vraisemblance - mon organisme. Vous savez combien il est agressant de se faire balancer, en pleine conversation, un mot volontairement obscur. Imaginez alors une industrie entière qui s'entoure d'un no man's land lexical: un terrain truffé de polybromodiphényléther, de phtalates, de bisphénol A, d'hydroxyanisol butylé, de perfluorooctanoïque et de polytétrafluoroéthylène.

Non contents de nous infliger leurs substances cancérigènes, ils se permettent aussi de polluer notre espace lexical!

L'affaire m'irrite d'autant plus qu'il me faut, en qualité de romancier généraliste et chroniqueur, rendre des comptes sur mon vocabulaire. Le moindre de mes néologismes doit se justifier, s'expliquer, se défendre. Or, l'industrie pétrochimique produit chaque jour 500 nouveaux mots et personne ne s'insurge!

Il faut de toute urgence rebaptiser ces damnés composés chimiques en utilisant des mots intelligibles. La langue française offre déjà un vaste éventail de possibilités, telles que "Tondeuse à cerveau", "Agent putréfiant", "Castrateur chimique", "Ange de la mort" ou "Gangrène en tube".

Un environnement propre commence par un lexique clair.

Au moment où j'écris ces mots, dimanche soir, 22 h, le problème demeure entier: l'animal court toujours, et je vais cauchemarder toute la nuit à propos de ces maudites billes de polypropylène.


18 mars 2009, 3:52
Le cauchemar continuel

La continuité: vieux cauchemar récurrent des romanciers. Tout le monde aimerait écrire sans entraves, tel un nuvite dans un champ de pissenlits - et pourtant il faut garder le compte. Combien le colonel Aureliano Buendia a-t-il de fils? Avec quelle arme mademoiselle Scarlet a-t-elle commis le meurtre? Quel est l'âge du capitaine?

La cohérence du texte dépend de ces exaspérantes broutilles.

Soigner la continuité constitue l'une des tâches les moins inspirantes de l'écrivain - l'équivalent, en quelque sorte, d'interrompre une course de 3000 mètres afin de remplir une déclaration de TPS/TVQ.

Tout le monde développe sa petite méthode afin de rendre le devoir de continuité moins douloureux. On noircit des fiches, on trace des diagrammes, on esquisse des arbres généalogiques. Les technophiles conçoivent des bases de données. Les hippies punaisent des artefacts sur les murs, tressent des quipus, bricolent des poupées vaudou. Les monomanes se tatouent des données à la grandeur du corps, à l'instar du protagoniste de Memento.

La méthode dépend naturellement de ce que vous écrivez. Tous les récits ne nécessitent pas le même degré de continuité. Dans le cas de la série télévisée Lost, par exemple, une personne s'occupe à temps plein de la continuité - et il suffit d'écouter trois épisodes pour comprendre qu'elle ne suffit pas à la tâche.

Chez le romancier généraliste, la continuité dégénère parfois en une obsession permanente. Elle déborde de l'écriture et s'applique aux moindres détails de la vie quotidienne. Elle devient une manière de penser. Un programme qui roule en tâche de fond.

Imaginez un peu le cerveau comme un gros ordinateur. Tandis que je rédige ces lignes, des dizaines de programmes fonctionnent simultanément - des petits bouts de logiciels qui gèrent le clavier, la grammaire, l'humour ou la rigueur factuelle. Quelque part parmi ces logiciels se trouve Continuité Pro (version 10.2.1).

Je l'utilise tellement, depuis quelques mois, qu'il se charge désormais par défaut, chaque matin, vers 6 h 20, en même temps que la cafetière. Je ne saurais plus m'en passer.

Les enfants, en particulier, posent un défi de continuité presque insurmontable. En effet, quiconque se reproduit accepte (sans le savoir) d'abandonner toute conversation sérieuse qui dure plus de 45 secondes, et ce, jusqu'à ce que la progéniture s'envole du nid familial, un tout petit quart de siècle plus tard. Pas moi.

En tant que romancier obsédé par la continuité, je refuse d'abdiquer. J'insiste pour garder le fil de toutes les conversations - et pour ce faire, le sens de la continuité s'avère crucial. Chez nous, les conversations s'étirent désormais sur deux ou trois jours. Certains entretiens entamés il y a plusieurs semaines attendent encore leur suite et leur conclusion. Continuité Pro s'en occupe.

Le problème, évidemment, c'est que tout le monde dans mon entourage n'utilise pas cet indispensable petit logiciel. Résultat: ma sociologue préférée s'arrache les cheveux cinq fois par jour, en s'écriant: "Attends, attends, attends! De quoi tu parles!?"

Elle a très, très hâte que je termine mon prochain roman et que je prenne enfin des vacances.


11 mars 2009, 4:47
Foutus algorithmes

Je parrainais, en fin de semaine dernière, le volet rimouskois du 19e marathon d'écriture intercollégial, une aventure qui impliquait de surcharger mon agenda, de rouler 1200 kilomètres et d'absorber des quantités abusives de café-filtre. J'y tenais beaucoup, on l'aura deviné.

Pour tout dire, il s'agissait autant d'un pèlerinage que d'un parrainage, puisque j'avais moi-même été marathonien à Rimouski, au printemps 1992. Pour vous remettre un peu dans le bain, rappelons que l'U.R.S.S. venait de tomber, que la guerre du Golfe battait son plein et que Microsoft lançait l'immortel Windows 3.1.

À cette époque, la plupart des marathoniens de l'édition 2009 rampaient et souillaient quotidiennement leurs couches. À vrai dire, les plus jeunes participants n'étaient même pas encore nés.

En passant la porte du Cégep, j'ai eu peur. Après tout, 17 ans, ça faisait un bail. Risquais-je, en revenant sur les lieux du crime, de traverser la mince ligne pointillée qui sépare "jeune adulte" de "vieux croulant qui radote"? Allais-je me faire broyer par les Forces Intergénérationnelles?

Je m'inquiétais pour rien: l'état des lieux n'avait guère changé depuis 1992. D'heure en heure, je voyais cette nouvelle cohorte de marathoniens produire à peu près les mêmes textes que nous. Leurs propos et leurs procédés m'étaient incroyablement familiers: ils empruntaient les mêmes sentiers, s'enfargeaient aux mêmes endroits.

Peut-être, en fin de compte, ces 17 dernières années avaient-elles été moins longues qu'elles ne m'avait paru?

En tant que romancier généraliste, j'appartiens à une catégorie de gens fascinés par le temps - et plus exactement par le décalage entre différentes saveurs de temps: le temps du récit, le temps de la lecture et, bien sûr, le temps qui s'écoule dans cet endroit bizarre que, par souci de simplicité, nous nommerons "monde réel".

Le sujet vous semble technique? Détrompez-vous: il s'agit d'une question universelle - car lorsque j'utilise le mot "récit", je ne parle pas simplement de Cent ans de solitude ou de la dernière biographie non autorisée de Michèle Richard. Je parle aussi, et surtout, du récit que chaque instant nous faisons de nos propres vies. La narration n'est pas une invention d'écrivain: il s'agit d'un mode d'organisation de la mémoire.

En effet, notre cerveau ne conserve pas les données de manière statique. Nos souvenirs sont sans cesse actualisés, remis à jour, réenregistrés. Lorsque vous repensez à votre premier popsicle, vous ne lisez pas simplement des données immuables: vous les interprétez et réécrivez par-dessus les anciennes versions. En argot informatique, vous les écrasez.

La mémoire, en somme, n'est pas une empreinte, mais un récit - un récit fondateur, à l'origine de tout le reste. Comme le disait Borges (bien avant les neurologues): le livre est un outil à nul autre pareil, puisqu'il prolonge la mémoire et non simplement l'anatomie. Ou quelque chose du genre.

Seulement voilà: le temps s'écoule de manière autrement plus chaotique dans nos mémoires que dans la moyenne des romans.

D'ailleurs, certains algorithmes permettent de calculer l'évolution de notre perception du temps, tout au long de ce continuum irrégulier que, par souci de concision, nous appellerons "la vie". La durée relative d'une année est bien plus longue pour un nourrisson que pour son arrière-grand-père. Or, cette décroissance entraîne des distorsions. Prenons le cas de Monsieur Nguyen, dont la vie durera (selon Statistique Canada) environ 80 ans. Le matin de ses 40 ans, il pensera avoir atteint la moitié de sa vie. Pourtant, d'un point de vue subjectif, il en aura déjà vécu les deux tiers. Terrifiants algorithmes.

La réalité est sans doute moins mathématique que ça. N'empêche, lorsque je mesure l'écart entre les 17 dernières années et le petit siècle qu'elles m'ont semblé durer, je me prends à penser que ces foutus algorithmes ont sans doute un peu de vrai.

Je suis revenu de Rimouski avec les blues, samedi après-midi, en ressassant cette phrase de Daniel Pennac: "L'homme construit des maisons parce qu'il est vivant, mais il écrit des livres parce qu'il se sait mortel."


4 mars 2009, 1:42
Scrabblonomie

Le citoyen moyen s'enlise tout doucement dans le bitume économique. Depuis l'automne dernier, la crise des Américains est devenue la crise des Canadiens, puis celle des Québécois. L'apocalypse qui guettait le secteur manufacturier s'est transformée en marasme général.

Désormais, plus personne ne se sent totalement à l'abri.

Même le monde des lettres commence à trembler - car si, sous nos latitudes, fort peu d'auteurs réussissent à gagner leur croûte en écrivant, le livre fait tout de même travailler plusieurs éditeurs, imprimeurs, distributeurs et libraires, sans oublier les camionneurs, réviseurs et journalistes. Contrairement à ce que pensent les conservateurs, il y a beaucoup de monde sur notre chaîne de montage.

Je me demande parfois à quoi ressemblera l'industrie littéraire dans trois ans. Depuis quelques années, les agglomérats éditoriaux se multiplient - le plus récent étant, si je ne m'abuse, l'achat d'XYZ par Hurtubise HMH en novembre dernier. Règle générale, les vagues de consolidation n'augurent rien de bon.

L'avenir de l'industrie du livre me fait de plus en plus penser à une vaste partie de Scrabble. Vous voyez ce que je veux dire?

J'ai appris à jouer au Scrabble vers l'âge de 9 ans et, jusqu'à tout récemment, je procédais de la manière suivante: j'étudiais les lettres à ma disposition, puis, j'essayais de composer les mots les plus beaux/acrobatiques/rares. Je préférais placer, par exemple, AULNES (6 points) plutôt que EUX (32 points, si on pose le x sur "lettre compte triple").

Résultat: je me faisais lessiver avec une affligeante régularité.

La situation a changé lorsque j'ai connu ma sociologue préférée, qui a grandi dans une famille où l'on prend le Scrabble très au sérieux. Maintenant, je ne m'amuse plus: j'inventorie les places disponibles, je localise les cases cruciales et je tente de compter le plus de points possible avec mes 7 lettres. Le plaisir esthétique est moindre, certes, mais il m'arrive de gagner.

Le Scrabble est un jeu complexe, et on pourrait répertorier plusieurs sortes de joueurs.

Les pragmatiques (comme ma sociologue) cherchent le meilleur rendement possible. Les poètes s'amusent plus que tout le monde, mais crèvent la dalle. Les oulipiens (comme moi) veulent toujours essayer des variantes expérimentales, mais parviennent rarement à enrôler les autres joueurs. Les comptables s'emmerdent un peu, ils préféreraient jouer au Monopoli et finissent toujours par noter les points.

Vous voyez mieux comment le Scrabble constitue une métaphore commode pour parler de la crise économique?

En fin de compte, la question est moins de savoir qui va survivre aux turbulences de l'économie, mais plutôt: comment changerons-nous notre manière de jouer? Quel poète se transformera en comptable? Apprendrons-nous à combiner plusieurs registres de jeu? Verrons-nous apparaître une littérature de crise?

La réponse est sans doute aussi complexe que l'économie elle-même, et on aurait tort de croire que les pragmatiques partent avec une longueur d'avance sur tout le monde - car il en va du monde réel comme du Scrabble: vous ne savez jamais quelles lettres vous pigerez au prochain tour.