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juillet 2009 - Messages
22 juillet 2009, 9:24
Céder à la saison

Un lecteur disait de ma dernière chronique que je n'avais "pas grand-chose à [y] raconter". Je le concède volontiers. Je serais même le premier à l'affirmer - mais lorsqu'on dispose d'une plate-forme publique, il faut laisser le lecteur se faire sa propre opinion. Si le chroniqueur joue aussi le rôle du lecteur, quelle liberté nous reste-t-il?

J'ajouterais toutefois un bémol: mon problème n'est pas tant de n'avoir rien à raconter que de n'avoir envie de rien raconter.

Rien à raconter, moi? Il me reste mille sujets, dispersés sur mon disque dur - de quoi étirer le printemps 2009 jusqu'à l'hiver 2010!

Tenez, je veux depuis l'an dernier faire l'éloge de L'Aviron qui nous mène, cette véritable bible du canot écrite par le légendaire Bill Mason.

Pour qui aime canoter, il s'agit d'un bouquin définitif: tout à la fois ode au canot, ouvrage technique, invitation au voyage et manuel poétique - car en matière d'élégance, le canot prospecteur en cèdre entoilé ou encore le fameux coup d'aviron canadien (difficile à maîtriser entre tous) représentent des sommets en leur genre.

Mais voilà, nous sommes en juillet. Tout ce que je pourrais dire sur Bill Mason camouflerait mon objectif véritable: prendre un canot et sacrer mon camp dans le parc de la Mauricie. On n'est jamais qu'à un ou deux portages de la sainte paix.

Ainsi s'écoule la saison chaude pour le chroniqueur littéraire. Alors qu'en hiver tout ramène au livre, l'été est une saison centrifuge: on part du livre pour se rendre ailleurs.

D'ailleurs, je n'ai jamais connu personne qui ait l'ambition de réinventer la roue en plein mitan des vacances de la construction. Twitter roule au ralenti, les fils RSS sont mous. Excellent moment pour faire un coup d'État dans l'indifférence générale: le Honduras vient d'en faire l'apprentissage.

Forcément, cette mollesse saisonnière teinte la manière dont vous écrivez.

En matière d'écriture, la plupart de vos habitudes sont purement personnelles. De nuit ou de jour, dans un cagibi ou dans une cabane, à jeun ou saturé de pseudoéphédrine, c'est votre affaire. Vous n'avez aucun compte à rendre là-dessus. Ça relève de l'intimité et n'intéresse que les groupies (race rare en littérature).

En revanche, le moment de l'année où vous écrivez possède une saveur plus clairement collective. On n'échappe jamais aux saisons.

Fascinant phénomène que les saisons. Il m'arrive souvent de penser à l'époque où le climat exerçait un ascendant direct sur les humains. Pas un ascendant du type "quel été de merde, nos vacances sont gâchées". Que non. Plutôt un ascendant du type "ramasse tes affaires, on passera pas l'hiver ici".

L'écosystème et le régime alimentaire étaient alors synchronisés. L'environnement et le climat déterminaient la diète annuelle d'une population, laquelle diète exerçait une influence directe sur le mode de vie et la culture. Faut-il rappeler que notre civilisation est née dans le Croissant fertile et non juste au sud, dans le désert d'Arabie?

En un mot: si vous crevez la dalle, vous consacrerez davantage de temps à vous nourrir, et moins à construire de jolies pyramides.

L'équation est toujours valide, mais l'heure et la manière de crever la dalle ont bien changé. Avec la mobilité et la conservation des denrées alimentaires, c'est en vain que l'on chercherait un lien direct entre le lancement du prochain Marie Laberge et la récolte annuelle de la canneberge. (Libre à vous de tenter l'exercice si vous y tenez.)

Nous dépendons encore de l'écosystème, bien sûr, mais cette dépendance est plus élastique. Plus décalée. Nous avons, en somme, recouvert la nature de plusieurs couches de culture.

Cette longue parenthèse pour en arriver à ceci: si écrire le soir (ou le matin) tient de la manie personnelle, écrire l'été (ou l'hiver) s'inscrit dans une logique collective. Impossible de s'y soustraire - à moins (bien entendu) de couper tout contact avec vos semblables, d'éteindre radio, télévision et connexion Internet, et de faire fi de plusieurs décennies d'incessant conditionnement.

Bref, il suffit de vous réinventer totalement.

Difficile, donc, pour le chroniqueur de ressentir la même urgence en juillet qu'en septembre. Pas que l'on veuille moins bien faire son boulot. Seulement voilà, on se met inconsciemment à la cadence estivale.

Et c'est donc par souci de cohérence civilisationnelle que je troquerai mon chapeau de chroniqueur contre celui de Bill Mason: je pars en vacances jusqu'à la mi-août.


15 juillet 2009, 11:45
Cette grande aréna que l'on nomme la pensée
J'expliquais récemment que ma fille (deux ans et demi) s'assied sur ses livres avant de les lire. Des goûts et des pratiques du lecteur, on ne peut discuter. Or voilà qu'elle s'est mise à patiner sur des romans: un sous chaque pied, et le plancher de bois franc du salon devient une patinoire tout à fait acceptable.

Voilà qui nous en apprend beaucoup sur l'attitude de la nouvelle génération à l'égard de la chose imprimée. Ou serait-ce sur notre propre attitude? Car enfin, il ne manquera pas de bibliophiles parmi la vieille garde pour s'offusquer de ce qu'on laisse un enfant patiner sur des romans, fussent-ils de poche.

Malgré son ouverture d'esprit apparente, le Lecteur n'admet pas que le Livre subisse n'importe quel traitement. Parmi les avanies canoniques, il accepte volontiers le cerne de café, l'épine cassée et le bain forcé. Ces blessures lui semblent presque glorieuses. En revanche, les commentaires, pages cornées et autres soulignements sont plus litigieux: on les considère comme des atteintes au texte. Ils endommagent le sens - si tant est que le sens puisse être endommagé - mais peuvent, à la rigueur, passer dans la colonne des crimes passionnels.

Patiner sur un livre appartient néanmoins, de toute évidence, aux sévices non admissibles. Ce traitement est trop étranger à la lecture. Il dénature l'objet, le rend dysfonctionnel. Impossible de lire un livre tout en le chaussant: il s'agit d'un crime de lèse-texte. Et vlan dans l'ego de l'auteur.

D'ailleurs, vous vous demandez sûrement sur quels écrivains notre fille fait des 8. Des noms, nous voulons des noms!

Je n'oserais pas en donner: d'une part, afin de ne pas me commettre, et d'autre part, afin d'épargner l'orgueil des vivants - car notre fille, contrairement à certains snobs, ne patine pas seulement sur des auteurs inscrits au Robert 2. Morts ou vifs, célèbres ou obscurs: tous sont égaux sous la plante de son pied.

De toute façon, le patinage est une affaire de glisse, et la glisse dépend davantage de la collection que de l'auteur. Qui irait prétendre qu'André Chouraqui produit plus ou moins de friction qu'Eli Wiesel? Que Daniel Pennac se traîne moins bien que Philip Roth?

L'auteur s'occupe des mots, pas de l'encre qui les compose ou du papier qui les supporte. Il n'a aucun compte à rendre à la matière - c'est toute la distinction entre le textuel et le textile.

Et où file donc cette chronique, ainsi chaussée? Toujours au même endroit: dans cette grande aréna que l'on nomme la pensée. Car patiner sur des livres est une pratique comme une autre, et toute pratique mène à la taxonomie. Plus étrange est la pratique, plus étrange sera le classement.

Bref: sur quels livres patine-t-on le mieux?

Commençons par les citrons de la glisse, si vous le voulez bien. Les collections nrf (carton mat) et Bouquins (texture imitation toilé) font les pires chrono. Même chose pour les Éditions de Minuit. Ça glisse comme une brique, on se demande si le plancher n'écope pas plus que le livre.

Les classiques de la littérature publiés par Fernand Nathan (des vieilleries de ma sociologue préférée) possèdent une glisse absolument déplorable. Le dos cousu-toilé, ça ne pardonne pas.

Les Que sais-je ne brillent guère, mais on leur décerne une mention honorable, car tous les numéros font exactement la même épaisseur, un atout certain pour la stabilité du patineur. C'est (encore une fois) la victoire du format.

Babel et 10/18 font des scores honorables, avec leur papier couché semi-mat, mais ils sont aisément dépassés par Folio, Points et Livre de poche et Pocket science-fiction, dont le fini brillant offre peu de friction.

Il faut cependant fouiller chez les éditions américaines pour trouver les gagnants toute catégorie. Les ouvrages des éditions Picador, par exemple, avec vernis extra-brillant ET titre embossé. Je me suis presque tué en essayant The Electric Kool-Aid Acid Test sur le corridor qui mène à la cuisine.

Pardon? Il s'agit d'un classement débile? Bien sûr, qu'il s'agit d'un classement débile. Et pourtant, depuis que le MP3 a sapé le format disque, plus aucun classement - si débile soit-il - ne me semble totalement inoffensif.

En définitive, le lecteur patine toujours comme il veut, et rarement patine-t-il dans le sens que l'on croit.


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