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novembre 2009 - Messages
25 novembre 2009, 2:53
Le cœlacanthe
La légende veut que Mark Twain ait été le premier romancier à utiliser une machine à écrire - une primitive Remington qui avait "autant de défauts que les machines modernes ont de vertus".

(La légende veut également que Twain ait par la suite abandonné sa machine sur une voie ferrée, une nuit de nouvelle lune, peu avant le passage du New Haven Express. Je suis prêt à le croire.)

La popularité historique de la machine à écrire est telle que l'on ne peut imaginer la littérature du vingtième siècle sans évoquer la théorie de Remington, d'Underwood, d'Olivetti, d'Hermes, de Smith Corona et d'élégantes IBM Selectrics qui participèrent à sa naissance. Je croise encore régulièrement ces engins légendaires, au bazar du coin. Chaque fois je m'arrête, je contemple, je tape quelques mots - et je me retiens d'acheter.

Le fétichisme n'est pas le propre des marchés aux puces, et on trouve plusieurs machines célèbres exposées dans les musées: la Underwood Universal Portable de Faulkner à l'Université du Mississippi, par exemple, ou la Royal de Papa Hemingway en banlieue de La Havane, ou encore la Underwood Royal Standard de Kerouac au Musée historique de Lowell.

Et ce n'est pas fini: je vous parie que l'on verra bientôt apparaître dans un musée (ou sur eBay) l'une des IBM Selectrics de John Irving, la Hermes 2000 de William Gibson ou la Olympia SM3 DeLuxe de Don DeLillo.

La machine à écrire est le cœlacanthe de notre imaginaire: un fossile vivant, increvable adepte des grandes profondeurs. Quand le livre imprimé aura disparu de la surface de la Terre et que le squelette de J. K. Rowling sera exposé à la Smithsonian Institution, à côté du Tyrannosaurus rex, les machines à écrire continueront à symboliser la littérature.

Ces engins étaient forgés pour durer - contrairement aux ordinateurs modernes, assemblés à toute vapeur dans le Guangdong, utilisés 18 mois aux États-Unis, réusinés, remis en service pour quatre ans au Burkina Faso, puis pelletés dans un conteneur et démantelés dans quelque village surcontaminé de l'arrière-pays chinois.

Autrefois, on pouvait léguer une bonne machine à écrire à ses enfants.

Cette longévité explique sans doute pourquoi certains auteurs, longtemps après avoir passé l'arme à gauche, demeurent associés à leur machine: la carcasse pourrit, la mécanique reste.

L'esprit plutôt que le corps

J'ai utilisé quelques machines à écrire dans ma vie, et je me rappelle l'odeur d'huile et d'encre, la vigueur nécessaire pour enfoncer les touches. La machine à écrire incarnait le texte. Et je ne saurai trop vanter l'extraordinaire simplicité de l'engin: jamais d'interruption pour installer une Importante Mise à Jour de Sécurité.

Cela étant dit, mettons les choses au clair: je ne ressens pas la moindre nostalgie. Pas. La. Moindre.

De nos jours, 93 % (taux rigoureusement approximatif) des auteurs bossent sur ordinateur. Il y a des raisons à ça. L'ordinateur, même mal foutu, même exaspérant, demeure un engin fabuleux. On pourrait le décrire avec les mêmes mots que Jorge Luis Borges utilisait afin de décrire le livre: un outil unique en son genre, car il prolonge l'esprit plutôt que le corps.

L'espace mental que crée le logiciel est si intense, si symbiotique que l'on peine désormais à imaginer la moindre intimité entre un Homo sapiens et une machine à écrire. La vieille Remington était un partenaire, voire un adversaire. Microsoft Word est un environnement: on s'y immerge (ou l'on s'y noie, c'est selon).

Cela dit, il n'existe pas que Microsoft Word. L'auteur Neal Stephenson avait attiré mon attention sur la question en 1999, dans son petit essai In the Beginning Was the Command Line, où il louangeait le mythique, surpuissant et néanmoins spartiate logiciel Emacs.

Surprise: le choix d'un logiciel pouvait avoir une portée idéologique, voire philosophique? Bienvenue au 21e siècle.

Et où en sommes-nous, dix ans plus tard? Une enquête rapide sur Twitter et Facebook permet de découvrir qu'il règne une saine variété chez mes collègues - du moins chez mes collègues les plus branchés. Encore pas mal de MS Word, certes, mais aussi beaucoup d'OpenOffice, pas mal de Pages (le logiciel d'Apple), ainsi qu'un certain nombre de logiciels plus minimalistes, tels Scrivener, AbiWord, WriteRoom, Bean ou TextWrangler.

Plus de variété que dans le monde des machines à écrire, donc, signe que l'attachement d'un écrivain à son logiciel est infiniment subtil et plein de caprices.


18 novembre 2009, 7:56
Le temps (et autres broutilles)

L'écosystème économique du livre repose sur une variable très rigide: le temps. Tout le reste tient du détail.

On regarde un film ou un spectacle en deux heures. On écoute de la musique en faisant autre chose. Le livre, en revanche, exige plusieurs heures d'attention exclusive, si bien qu'on mesure la lecture plutôt en jours qu'en heures.

Même si le lecteur disposait de moyens financiers illimités, il devrait en fin de compte composer avec le nombre d'heures - immuable - que contient une journée. Presque tout le monde, dans mon entourage, achète déjà plus de livres qu'il ne peut en lire.

Il en découle donc que, dans un contexte d'hyperpublication, mettre un livre sur la place publique devient une bataille non seulement pour attirer l'attention du lecteur (ce qui demeure relativement simple), mais aussi pour le convaincre d'y consacrer son temps (nettement plus ardu).

Le temps est le grand adversaire du romancier. Si votre dernier roman exige environ 5 heures de lecture et que vous visez un lectorat de 10 000 lecteurs (un chiffre somme toute modeste lorsque vous vivez de votre plume), alors vous briguez en fait un total de 50 000 heures de lecture! Dans le cas du dernier Dan Brown, ce sont des dizaines de millions d'heures qui s'évaporent ainsi dans l'éther.

Imaginez ce que représenteraient ces millions d'heures si on les consacrait à autre chose. Faire du bénévolat ou faire l'amour, cultiver des bonzaïs, courir, fouiller dans les ordures, dormir.

Le syndrome de Shiva

J'ai commis l'erreur de complimenter un écrivain sur son dernier livre. Mauvaise idée: non seulement cet auteur semblait-il peu sensible aux compliments, mais, au contraire, les compliments paraissaient l'indisposer d'une manière secrète et indéfinissable.

Je savais pourtant qu'il valait mieux éviter le sujet. C'était la seconde fois que je complimentais cet auteur, et la seconde fois que j'éprouvais le net sentiment de commettre un impair. (Comme quoi, en société, il faudrait toujours se conformer aux Deux Préceptes Sacrés du Jeune Auteur: bois de l'eau et ferme ta gueule.)

Voilà bien un phénomène qui dépasse et confond le lecteur lambda: comment diable un auteur peut-il ne pas aimer ses propres textes et se méfier des éloges?

Récemment invité à parler devant une classe, je me suis surpris à démolir méthodiquement mon propre livre, que les étudiants venaient de passer plusieurs heures à étudier. Le massacre s'est produit presque malgré moi, comme une pulsion de mort. Grave erreur diplomatique: un malaise s'est aussitôt abattu sur la classe. Personne, je crois, ne comprenait bien ce que j'étais en train de faire. (Troisième Précepte Sacré du Jeune Auteur: l'autodestruction demeure socialement inexplicable.)

Singulière relation qui unit le créateur à sa créature. Beaucoup d'entre nous, je le sais, ne parviennent pas à apprécier leurs propres textes, à les relire avec satisfaction. Cela répond (je suppose) à un besoin profond: détruire afin de mieux reconstruire. Faire table rase pour aller plus loin, plus haut.

Générations

Pendant des années, au Québec, l'écrivain type fut prof de cégep. Parfois rentier, certes, de temps à autre ingénieur ou pharmacien, plus rarement boursier chronique ou abonné au B.S. - mais le gros du contingent bossait dans les cégeps.

Vous imaginez le profil de ces individus: versés dans l'analyse et la lecture, connaissant à fond leur corpus - et, surtout, immergés dans une culture de résistance. Le prof de cégep doit sans cesse combattre l'inertie, faire passer la matière, convaincre, intéresser, éveiller, et sanctionner. Une lutte interminable afin de vendre une matière jugée indigeste, moins intéressante que n'importe quoi d'autre, incluant la Ligue de hockey junior majeur.

Une génération de profs-écrivains, donc, ou d'écrivains-profs, et l'on peut supposer que cette dualité aura influencé, d'une façon ou d'une autre, leur manière d'écrire. Leurs choix narratifs et esthétiques. La manière dont ils auront raconté (ou refusé de raconter) une histoire.

Au Salon du livre de Rimouski, la semaine dernière, je me suis retrouvé assis à une grande table Chez Saint-Pierre. Une vingtaine d'écrivains et d'éditeurs. Des jeunes, pour la plupart - et, que je sache, pas un seul prof de cégep à table. En face de moi, en revanche, discutaient cinq jeunes écrivains qui tous tâtent du scénario. Télévision, cinéma, webtélé. Bientôt, ce sera le jeu vidéo.

Question de la semaine: comment cette génération de scénaristes différera-t-elle de la génération des profs?


4 novembre 2009, 3:10
Bizarre et inexplicable

Octobre, saison des oiseaux migrateurs: je visitais la semaine dernière les cégépiens de Saint-Georges de Beauce. Sans pour autant être routinières, ces rencontres avec les étudiants font partie du boulot d'écrivain: elles reviennent deux ou trois fois par année, bon an, mal an.

De quoi parle-t-on, avec les étudiants? Un peu de tout. Combien gagne un écrivain? Comment choisir un éditeur? Pourquoi y a-t-il des poissons sur la couverture de mon roman? Et même: Pourquoi mes bouquins ne sont-il pas traduits en chinois?

Je vous jure, on me l'a déjà posée. "Pourquoi tu te fais pas traduire en chinois? Ils sont un milliard, tu vendrais plein de livres!" (Comme il n'existe pas de mauvaise question, j'en ai profité pour ouvrir une parenthèse sur l'infinie complexité de l'édition, la nôtre bien sûr, mais l'internationale surtout. On n'a pas idée combien le Québec est une bulle paisible enclavée dans le grand bazar universel.)

On me soumet aussi les Classiques, bien entendu, ces questions passe-partout que chaque auteur se voit poser 12 fois par année. Où est-ce que je trouve mes idées? Quels sont mes auteurs préférés? Quand ai-je commencé à écrire? Ces questions s'avèrent d'autant plus difficiles qu'elles sont récurrentes. Sacré défi que de revisiter certains sujets à répétition.

Parfois, nous parvenons à quitter un peu les chemins battus. À Saint-Georges, je leur ai parlé de souliers - une manière comme une autre d'aborder Michel Tournier, le chat botté, et surtout la tendance des écrivains à chercher du sens en toutes choses, en particulier les plus insignifiantes.

Car voilà bien le dessein plus ou moins avoué de toutes ces invitations: dévoiler la nature de l'écrivain. Représenter l'espèce, en somme. Et il s'agit d'un mandat épineux, vu la biodiversité qui règne dans notre corps de métier. Exercice du jour: enfermez dans une salle de classe Dan Brown, Pablo Neruda et Marie Hélène Poitras, puis tentez de prouver que ces trois individus appartiennent au même genre.

J'ai visité pas mal de cégeps depuis cinq ans - j'ai perdu le compte exact -, mais rarement ai-je réussi à bien expliquer à quel endroit je me situe.

Il faut dire que, debout devant une classe, je ne révèle pas toujours le fond de ma pensée. En tentant d'exposer certaines vérités, on s'expose surtout soi-même, et personne ne tient à paraître plus bizarre qu'il ne le faut devant 75 étudiants déjà un peu sceptiques. La bizarreté est un produit inflammable.

Tenez, je vais vous illustrer ça par le truchement d'un exemple détourné.

Avant mon départ pour Saint-Georges, j'ai reçu un courriel de ma G.O. au sujet de l'hébergement. Dix lignes, efficace et professionnel. Elle me suggérait soit un bed & breakfast ("très sympa"), un motel ("peu d'ambiance") ou un hôtel quatre étoiles ("très agréable bien sûr").

La plupart des gens auraient choisi le b & b, ses proprios globe-trotters et ses confitures de fraises maison, ou encore le quatre étoiles, son sauna scandinave et sa piscine à vagues.

Moi, comme toujours, j'ai opté pour l'absence d'ambiance: le motel.

Mieux qu'une ambiance, le motel a une atmosphère. Toujours les mêmes meubles, la grande baie vitrée qui donne sur un boulevard sans âme. Le grondement de la machine à glace dans le corridor. La Bible des Gédéons dans le tiroir. Il y a toujours un psychopathe en cavale dans la chambre voisine, ou un vendeur de machinerie agricole. On se croirait dans un Hitchcock, dans un Tarantino, dans un Coen - car peu importe où il se trouve, le motel est toujours hollywoodien. Il est un motif de base de l'imaginaire nord-américain, comme les champs de maïs et les cinéparcs.

Et voilà ce que cherche le romancier généraliste: l'âme de ce qui n'a pas d'âme. L'esprit dans la machine. Les rêves héroïques de la machine à glace, tard dans la nuit.

L'esthétique du motel n'est pas seulement bizarre, elle est inexplicable - car si on file la métaphore, on s'aperçoit que refuser de loger à l'hôtel quatre étoiles ("son sauna scandinave!") revient un peu à refuser d'écrire des best-sellers de vampires. Et il s'agit, je le crains, d'une notion difficile à transmettre, à l'aube du 21e siècle.

Enfin, si vous passez par Saint-Georges, faites une escale. Les gens sont sympathiques et il y a un chouette motel.


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