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28 juillet 2010, 12:02
Socrate en catimini
Je profite du fait que tout le monde s'affaire à canoter ou badigeonner son jardin d'herbicides pour passer en catimini quelques feuillets sur ce sujet foncièrement polémique qu'est le livre électronique.

Je vous l'ai déjà dit, je déteste parler du livre électronique. L'entreprise est aussi risquée que de s'allumer un gros Montecristo en faisant le plein de sans-plomb.

Pourtant, je passe mon temps à mastiquer ce caillou. Sous la douche, en marchant, en pelant les carottes. C'est la faute au zeitgeist.

À force de ruminer sur le sujet, il faut forcément purger la mémoire tampon de temps en temps.

Enfin, toujours est-il que je vous parlais en mai dernier d'une application d'astronomie que j'avais installée sur mon iPod. Je trouvais merveilleux de pouvoir décortiquer le système solaire sous tous les angles - et j'osais même dire que, dans le genre, ça battait n'importe quel livre en papier.

En marge de ma chronique, un certain monsieur Mali a alors rétorqué: "Il faut tout de même laisser la place à l'imagination et à la mémoire. L'iPod se substitue à elles, et nous rend esclaves, dépendants."

Sur le coup, j'ai songé que ce monsieur Mali avait bien raison, et que j'avais ni plus ni moins vendu mon âme au diable. Pourquoi m'étais-je donc procuré cette bébelle?

Que voulez-vous, je suis comme ça. Piètre débatteur, je pars toujours de l'hypothèse que mon vis-à-vis a raison.

Dans ce cas-ci, par contre, mon cerveau est vite revenu à l'attaque et je me suis rappelé que cette opinion sur l'iPod - et sur les technologies de l'information en général -, on l'avait déjà exprimée à propos du livre lui-même.

Et ça ne date pas d'hier.

En effet, Platon rapporte dans son Phèdre les paroles de Socrate, lequel cite le roi égyptien Thamous: "[l'écriture] ne peut produire dans les âmes que l'oubli de ce qu'elles savent en leur faisant négliger la mémoire."

Il s'agit grosso modo de la thèse de Nicholas Carr sur Google, ou de monsieur Mali sur l'iPod - mais avec un petit 2400 ans d'avance. Rudement précurseur, le Socrate.

Il faut garder à l'esprit que le livre, avant d'être un format ou une marchandise, constitue d'abord et avant tout une technologie, et que s'il a suscité la technophobie et la méfiance, ça ne l'a pas empêché de fonder notre civilisation.

La technologie est comme ça. Elle se soucie assez peu de notre opinion.

Je raconte cette histoire, n'est-ce pas, sans chercher à prendre un parti radical sur la question. Lorsqu'on en vient aux nouvelles technologies - ou pire: à la futurologie -, il est imprudent de se complaire dans des opinions trop polarisées.

Je le sais pour m'y être déjà cassé les dents.

Oui, j'éprouve une méfiance de fond à l'égard de la technophilie, de l'optimisme et de la pétulance. En revanche, je me garde d'acquiescer trop vite au discours de Socrate. Cela reviendrait non seulement à suggérer que notre culture est déficiente, mais que cette déficience remonterait à l'abandon de la culture orale.

Un peu fort de café, non?

Cette idée est d'autant plus difficile à avaler que, depuis Darwin, on comprend bien que l'évolution ne dépend pas de la prévalence du plus fort, mais de la survie du mieux adapté.

Socrate aurait sans doute trouvé matière à réflexion chez Darwin - si, du moins, il avait consenti à lire De l'origine des espèces.

Une complexité tolkienesque

Et à la suite de ma chronique sur les plantes sauvages, monsieur Perrier s'étonne: "Ça alors! Quel étonnant quartier vous habitez, vous."

En fait, monsieur Perrier, tous les quartiers sont étonnants. Le problème, c'est que nous passons le plus clair de notre temps à filtrer ce qui nous tombe sous les yeux. Il faut se contraindre à changer de perspective.

Vous savez quel est mon accessoire de promenade préféré? Une petite loupe de géologue, à grossissement 10x.

Armé de cet instrument, je peux passer une demi-heure à examiner une poignée de sable. J'y trouve de tout. Du quartz, des copeaux de mica, du jaspe, mais aussi des graines bizarres, des segments d'élytres monstrueux, des flocons d'on ne sait trop quoi.

Nous n'imaginons pas la complexité tolkienesque du moindre bout de trottoir sur lequel nous posons le pied - et rien ne vaut une loupe pour changer votre regard, parole de romancier.


21 juillet 2010, 4:21
Dr Fleming et Lady Gaga
Si vous le permettez, j'aimerais ajouter une chronique de plus à la rubrique Ces Questions Classiques Que Posent Les Lecteurs.

La question du jour: où trouvez-vous vos idées?

La réponse est désarmante de simplicité. Partout. En fait, pire que partout: n'importe où. Pour reprendre une expression désuète, on pourrait dire que les idées se trouvent sous le pas d'un cheval.

Ou, en l'occurrence, sous le pied de mes enfants.

Je ramassais récemment les livres éparpillés sur le plancher de notre salon, ce qui constitue sans doute la tâche la plus inutile que je puisse imaginer. Capharnaüm est un mot familier chez nous.

En écartant une pile de Binou, je suis soudain tombé sur un de mes livres d'enfance: un fascicule à propos du légendaire cœlacanthe, publié par le Musée national des sciences naturelles.

Le cœlacanthe, au cas où vous l'ignoreriez, constitue l'un des plus spectaculaires fossiles vivants jamais découverts. Les paléontologues croyaient ce gros poisson blindé disparu depuis 60 millions d'années jusqu'à ce qu'un chalutier sud-africain en ramène un dans ses filets la veille de Noël 1938.

Ce premier spécimen ayant viré à la viande avariée avant qu'on pût l'étudier sérieusement, les scientifiques entreprirent de distribuer des avis de recherche sur la côte africaine et jusqu'à Madagascar.

Les fossiles vivants étant par définition rudement casaniers, les avis de recherche furent publiés pendant des années sans donner le moindre résultat.

Il fallut attendre presque 15 ans avant qu'un nouveau spécimen ne fût signalé, cette fois sur une petite île des Comores. Extatiques, les chercheurs s'y précipitèrent à bord d'un avion militaire nolisé pour l'occasion, dans l'espoir d'examiner la bête dans sa prime fraîcheur cadavérique.

Mais les chercheurs n'étaient pas au bout de leurs surprises. Le pêcheur indigène qui s'était trimballé le poisson - une belle bête de 90 livres - depuis l'autre côté de l'île leur révéla en effet que les gens du coin connaissaient l'existence du cœlacanthe depuis belle lurette!

Telle était l'incroyable vérité: les Comoriens utilisaient cet immangeable poisson afin de réparer les crevaisons de vélo. Lorsqu'il fallait coller une rustine, rien ne raclait mieux la chambre à air que l'écaille rugueuse d'un cœlacanthe.

À partir de cette anecdote magnifique, on pourrait écrire un roman comico-tragique sur la science et la civilisation, sur la technologie et le savoir aborigène. Suffit d'ajouter un nazi à l'œil torve et une belle paléontologue, et vous voilà parti pour Hollywood.

Vous voulez des idées? Et voilà: on les trouve partout, n'importe où.

J'aimerais jouer l'avocat du diable et ajouter qu'on ne trouve aucune trace de cette histoire de cœlacanthe et de rustine sur le Web. Ça ferait une chute amusante. Ce serait cependant inexact. On trouve quelques rares références à cette histoire sur Google, essentiellement des fichiers pdf qui sommeillent au fond d'obscurs serveurs universitaires.

De bien modestes résultats, il faut le dire, en regard des 113 millions de pages au sujet de Lady Gaga.

Aussi bien dire que je n'aurais jamais découvert cette information si le fascicule du Musée national des sciences naturelles ne s'était glissé sous mon pied. Ainsi va la vie: il ne suffit pas de savoir où chercher une idée, encore faut-il connaître l'existence de l'idée en question.

Or, littérature et science partagent cette vieille faiblesse fondamentale: il n'existe aucune méthode pour dénicher des idées, des solutions ou des poissons préhistoriques dont on ignore ignorer l'existence.

Le hasard seul sait s'en charger.

Afin de donner ses lettres de noblesse à ce phénomène, les Anglais lui ont donné un joli nom: serendipity.

Peut-être connaissez-vous cet épisode classique: le docteur Alexander Fleming, réputé pour tenir son laboratoire dans un désordre déplorable, laissait souvent croupir dans l'évier des piles de boîtes de Petri crasseuses. Un jour, en faisant la vaisselle, il découvrit qu'une spore mystérieuse avait colonisé une de ses boîtes de Petri, éradiquant toute activité bactérienne avoisinante.

On dit souvent que le docteur Fleming a trouvé la pénicilline; il serait plus exact de dire que la pénicilline a trouvé le docteur Fleming.

Vous voulez savoir d'où viennent les idées? De partout, de nulle part. Elles dérivent autour de nous comme des millions de spores en suspension dans l'air.

Ce qui manque, ce ne sont pas les idées. Ce sont les boîtes de Petri.


29 juin 2010, 6:18
Pourquoi les Maoris se font-ils tatouer le visage?
J'aime bien les bibliothèques vieillottes - je pense à celle de mes parents, par exemple, qui certes s'est enrichie au cours des décennies, mais dont les strates les plus profondes se sont tout de même déposées au cours des années 60.

Aucune vente de garage, aucun bac de recyclage n'a altéré son contenu: elle demeure intacte.

On y trouve encore toutes sortes de mirifiques vieilleries, depuis l'Encyclopédie de la femme canadienne jusqu'au dictionnaire Bélisle (acheté en livrets et relié avec de gros rivets en cuivre), en passant par de vieux manuels de sciences naturelles, quantité d'encyclopédies, et les inévitables anthologies du Reader's Digest.

L'étonnant ne tient pas seulement dans ces titres, bien sûr, mais dans leur juxtaposition: Il est minuit, docteur Schweitzer de Gilbert Cesbron peut voisiner, par exemple, avec L'Instinct de mort de Jacques Mesrine.

La bibliothèque de mes parents est un cadavre exquis.

Sans doute mon éducation de romancier généraliste a-t-elle commencé là, dans la fraîcheur du sous-sol familial. Je ne sais pas quel genre d'écrivain je serais devenu si nous avions eu une bibliothèque plus cohérente - constituée, disons, par un théologien monomane ou un obsédé de mécanique diésel.

Non. À la maison, nous avions une bibliothèque généraliste. Le royaume du savoir aléatoire et de la connaissance lâchée lousse.

Or, parmi les ouvrages les plus généralistes, se trouvaient ces petits livres de connaissance générale. Ils s'intitulaient Le savez-vous? ou Mille questions amusantes.

Sur la couverture jaunie, une paire d'enfants s'abreuvaient à la source du savoir, sagement assis à la table de la cuisine - au lieu (bien sûr) d'aller bouter le feu aux ordures dans la ruelle.

Ces opuscules étaient organisés par pages thématiques - ainsi pouvait-on, de section en section, apprendre ce qu'étaient le chlorure de sodium, la ville aux sept collines, les noces d'étain ou la capitale du Dahomey.

Ça ne servait pas à grand-chose, mais ça épatait les cousins. Elle commence jeune, la fascination pour l'érudition inutile.

J'ai encore déniché un de ces bouquins dans une bouquinerie, l'été dernier. Je n'ai pu m'empêcher de l'acheter, tant ces pittoresques bouquins exercent encore leur attrait sur moi. Il s'agit d'une "édition révisée" (et néanmoins moisie) de Here's the Answer, un recueil de questions/réponses colligées par Albert Mitchell.

Albert Carlyle Mitchell (1893-1954): animateur américain qui, 30 années durant, joua le rôle de l'Answer Man sur les ondes radiophoniques américaines. Avec l'aide d'une vaste équipe de collaborateurs, Mitchell répondait aux innombrables questions que lui envoyait son auditoire.

Quelques exemples?

À quelle vitesse se déplace une balle de fusil? Le fer perd-il du poids en rouillant? Quelle est la longévité d'un goéland? Pourquoi les Maoris se font-ils tatouer le visage? Peut-on transformer la soie d'araignée en étoffe?

Dans un siècle modelé par la science et la technique, Mitchell était la nouvelle Pythie: on le consultait afin d'obtenir réponse aux plus obscures angoisses.

C'était hier. De nos jours, on peut identifier au moins une tendance éditoriale claire et indéniable: le marché de ces petits bouquins frise désormais le zéro absolu (- 273,15 °C).

La raison en est si simple que je crains de vous insulter en la décrivant ici: le Web fait désormais office d'immense Le saviez-vous?.

Votre dose d'érudition aléatoire vient maintenant de Wikipédia, de YouTube, de Reddit. Si on trouve encore d'excellentes chroniques telle The Straight Dope (rédigée par l'insaisissable et légendaire Cecil Adams), il faut reconnaître que le mandat est désormais rempli par le Web social.

Aujourd'hui, les Livres pour épater la galerie constituent des exceptions. Je pense, par exemple, à Uncyclopedia, cet ouvrage publié en 2003 par le journaliste Gideon Haigh (spécialiste de cricket, dit-on), et que j'ai conservé sur le réservoir de ma toilette pendant un an ou deux. Au cabinet des curiosités, pour ainsi dire.

Il s'agissait d'une lecture amusante, et l'édition de bonne qualité - cartonné avec jaquette - faisait presque oublier qu'il s'agissait d'un fossile vivant. Le dernier de ces ouvrages qui occupaient, il y a 30 ans à peine, leur propre niche écologique.

Ce biome florissant est, aujourd'hui, devenu le gisement de bitume de La Brea.

(Pour plus d'informations au sujet de l'étonnant gisement de La Brea, je vous invite naturellement à consulter Wikipédia...)


23 juin 2010, 11:37
Le crépitement du sel sur le sol
Je suis un lecteur paresseux: je refuse de trimer pour rien.

J'aime les livres qui sont difficiles parce qu'ambitieux. Leur difficulté et l'effort nécessaire pour les lire m'apparaissent alors justifiables.

Mais souvent, la difficulté n'est que de la poudre aux yeux, du bitume narratif. L'auteur serait arrivé au même résultat - voire à un meilleur résultat - s'il avait daigné alléger son texte. Donner de l'air et des repères au lecteur.

Pardon? Tout est une question de style? Ne me faites pas rire, j'ai les sinus congestionnés.

À trop buter sur ces livres inutilement tarabiscotés, je suis devenu paresseux. Je respecte désormais l'écrivain qui me respecte, et qui ne cherche pas à m'empêtrer dans son duct tape syntaxique.

La paresse implique, en revanche, de s'astreindre de temps en temps à des lectures coriaces - car paresse et mollesse n'ont rien à voir.

Ce goût du dur à cuire remonte, je crois, à ma première lecture de Moby Dick.

J'avais 16 ou 17 ans, et il a dû me falloir un certain acharnement pour lire jusqu'au bout les aventures du fameux Ishmaël. Vingt ans plus tard, pourtant, je ne me souviens d'aucun effort particulier: uniquement de l'orgueil d'avoir talonné Herman Melville jusqu'à la dernière page.

Je n'avais pas bêtement terminé Moby Dick, voyez-vous: j'étais devenu Moby Dick - à l'instar de ces personnages de Ray Bradbury qui, ayant mémorisé un livre, en deviennent l'incarnation.

Depuis, je me suis tapé un certain nombre de bouquins ardus - tous n'étant pas, du reste, ardus pour les mêmes raisons.

Certains livres sont difficiles sans l'être vraiment: il s'agit en fait de "livres que l'on dévore couché à plat ventre sur son lit" (selon la formule perequienne), mais dont le projet est si ambitieux, si vaste, qu'il faut simplement savoir s'accrocher.

Appartiennent à cette catégorie: La vie: mode d'emploi de Georges Perec (justement), tous les derniers romans de Neal Stephenson (Cryptonomicon, le Baroque Cycle et Anathem), et Le ciel de Québec de Jacques Ferron.

Certains livres sont difficiles, en revanche, parce que leur projet s'avère fondamentalement tordu. Le récit s'y déroule d'une manière si distinctive et atypique que cela chamboule (voire redéfinit) notre façon de penser le récit.

C'est notablement le cas de Sometimes a Great Notion, de Ken Kesey, un roman où trois narrations s'épissent et se croisent, souvent dans le même paragraphe.

Lire un livre difficile s'apparente au sumo. Vous vous tenez à moitié nu, sur le bord de l'arène. De l'autre côté du cercle se dresse le livre, massif et menaçant. Cinq cents pages de muscles et d'inertie.

Il lance une poignée de gros sel dans le cercle - et au moment où le sel crépite sur le sol, votre cœur arrête de battre. La lecture commence.

Dans les sports de catch, on ne gagne pas avec des pichenottes et des taloches. Il faut agir avec vélocité. Empoigner le mawashi de l'adversaire, rompre son équilibre.

En gros: la victoire se joue durant les trois premières séances de lecture.

Lire cinq ou six pages ne suffit pas, il faut en abattre une petite centaine - et bien les maîtriser. Passé ce cap, la lecture se simplifie. Vous habitez le récit. Vous anticipez les clés de bras syntaxiques et autres crocs-en-jambe narratifs. Mieux: vous en redemandez.

Mais cette approche est plus facile à préconiser qu'à pratiquer, et plusieurs bouquins m'ont mis K.-O. tout simplement parce que j'ai manqué de discipline.

Je n'ai, par exemple, jamais pu dépasser les premières pages de la Recherche du temps perdu. Quant aux Rêveries de Rousseau - pourtant pas réputées insurmontables -, elles m'ont mis au plancher en moins de 10 pages. Sans doute l'envie me faisait-elle défaut.

D'autres livres, par contre, attendent toujours une revanche. Ils m'ont fait mordre la poussière, mais je n'ai pas dit mon dernier mot. C'est le cas d'Underworld de Don DeLillo, du Pendule de Foucault d'Eco, et du Joyce de VLB.

Ces poids lourds devront cependant patienter un peu puisque je viens de me lancer mon petit défi estival. Si vous vous demandez ce que bibi lira dans son hamac durant le mois de juillet, ce sera Gravity's Rainbow de Thomas Pynchon, en V.O.A.

Huit cents pages bien tassées, et post-moderne à souhait.

Il me tarde d'en découdre.


16 juin 2010, 2:17
Mon pays, c'est une ruelle
Dans mon quartier, le vocabulaire varie avec le passage des saisons.

Les semaines s'écoulent au rythme des floraisons, au rythme du lexique qui bourgeonne dans les interstices du trottoir: la lupuline et le chou gras, les différents trèfles, l'oxalide dressée et les renouées, la bourse-à-pasteur.

Chaque matin, je mesure les progrès de la petite flore sauvage qui envahit le moindre espace vacant.

Je n'arrive pas à comprendre comment on peut vivre dans un paysage aussi défloré que Paris, par exemple. Jamais n'ai-je vu la moindre brindille percer les trottoirs parisiens. Une ville lisse, épilée.

Montréal me semble à cet égard autrement divertissante. Plus crasseuse, bien entendu, et plus hirsute aussi. Divertissement et saleté sont indissociables.

À partir du mois de mai, le guide Fleurbec devient mon inséparable compagnon. Plus question de passer la porte sans glisser ce bouquin dans ma ceinture. Chaque coin de rue devient l'occasion d'une découverte.

Mon regard file en rase-mottes: c'est mon lèche-vitrine à moi.

Prenez le cas de la lépidie densiflore. Vous ne l'avez pas remarquée: elle pousse pourtant partout. Il s'agit d'une petite plante filiforme, presque entièrement dénuée de feuilles. Une plante sans feuilles? Et comment diable parvient-elle à survivre? Excellente question.

En fait, les tiges sont totalement occupées par les fruits - jusqu'à un millier par plante, nous apprend le toujours exhaustif Marie-Victorin - et ces petites cosses plates et vertes effectuent la quasi-totalité de la photosynthèse.

Des fruits qui se comportent comme des feuilles? Que voilà une étrange subversion... En matière d'anarchisme, la botanique s'avère toujours inspirante.

Mais en vérité, ma fascination pour les plantes sauvages est moins scientifique que littéraire: j'ambitionne de mettre des mots sur la moindre touffe de verdure de mon quartier.

L'inutile plaisir de tout nommer: en énumérant les espèces qui poussent sur le terre-plein, le promeneur s'enfonce dans un nuage de mots et de récits. Le paysage est un texte comme tout le reste.

Pourtant, d'une saison à l'autre, je rame pour me rappeler le nom des espèces identifiées l'été précédent. Chaque mois de mai, il faut tout reprendre au bas de l'échelle. Le vocabulaire botanique a un je ne sais quoi de rébarbatif. Il ne colle pas à ma mémoire. C'est un savoir annuel, qui hiverne mal.

J'ai beau me réciter les noms en boucle à chaque coin de rue, rien n'y fait. Pour organiser ma mémoire, il faut potasser les anecdotes, l'étymologie et les usages - car chaque espèce porte sa petite histoire.

Ainsi, la panse rebondie du silène enflé commémore le ventre de Silène, dieu de l'ivresse, satyre et père de Bacchus. L'asclépiade commune, à laquelle on prête des vertus curatives, rappelle Asclépios, le dieu grec de la médecine. Quant à la matricaire odorante, elle sert prétendument à traiter certains troubles de l'utérus (que d'aucuns nomment matrice).

Chaque espèce ouvre une porte sur un monde inconnu. Sans doute tonton Baudelaire aurait-il été d'accord: les plantes sauvages sont les plus délicates invitations au voyage.

Le plus souvent, il s'agit d'un très bref voyage, simple détour afin de visiter le seul coin du quartier où poussent l'euphorbe réveille-matin, le silène enflé ou la molène.

Parfois, au contraire, le promeneur est convié à une interminable odyssée - car si sauvages soient-elles, toutes les plantes ne sont pas indigènes. En ville, plus particulièrement, d'innombrables espèces ont été introduites d'Eurasie.

Chaque ruelle raconte mille histoires migratoires, mille accommodements plus ou moins raisonnables. Chaque ruelle cache mille pays.

Je rêve d'Amérique centrale chaque fois que je tombe sur un plant de galinsoga velu, cette minuscule fleur jaune qui aurait été introduite chez nous par le commerce de la banane. Je rêve de Suède en cherchant le trèfle alsike. Je rêve d'Irlande en voyant l'oxalide dressée.

Parfois encore, le voyage se déroule dans un autre espace, un autre temps: celui de la fiction.

C'est le cas lorsque je tombe sur un plant d'achillée millefeuille, ainsi nommée en mémoire d'Achille, guerrier fameusement détalonné lors de la guerre de Troie, et qui aurait, selon la légende, utilisé la plante afin de soigner ses comparses.

Dans mon quartier, il suffit de marcher un kilomètre pour se retrouver sur les bords de la mer Égée.


9 juin 2010, 1:18
Chronique 197
Ah, ces chroniques envoyées à la corbeille. J'en possède toute une collection, entassée dans un coin de mon disque dur. Je n'ai jamais pris la peine de les effacer pour de bon, par paresse ou prudence. Elles flottent dans le subconscient de mon Mac.

Je viens justement de rédiger tout un premier jet en pure perte. Quelque 600 mots sur les défis du romancier dans un monde qui repose sur la gratification instantanée. Twitter, encore Twitter.

Appelons-la (arbitrairement) Chronique 196.

Ce n'était pas un mauvais texte. J'y avançais quelques idées pas trop connes sur le day trading, Mordecai Richler et la notion de marge d'erreur.

Quelque chose me turlupinait pourtant et, en fin de compte, j'ai fait Contrôle-W. Hop! Six cents mots de plus dans les vastes limbes du journalisme culturel, et une heure de travail chez le diable.

Au fond, je suis plus soulagé qu'ennuyé. Je trouve toujours délicat de discuter des médias sociaux sur la place publique.

Pas que le sujet soit inintéressant - au contraire: il intéresse trop. Je tente chaque fois d'en parler froidement, comme on parlerait d'outils. Fourchette, rotoculteur, Twitter: même bazar. On ne peut s'afficher tout bêtement pour ou contre. Tout est question d'usage.

Mais rien à faire: chaque fois que j'aborde le sujet, ça se termine en aquaplanage. Les gens sont vachement émotifs, lorsqu'il est question des médias sociaux, et il suffit d'en dire deux mots pour se retrouver aussitôt classé dans un camp, une clique, une tranchée.

Cela étant dit, il ne s'agissait pas de la raison pour laquelle j'ai composté la Chronique 196. À vrai dire, il m'a fallu dormir là-dessus pour comprendre la nature exacte de mon agacement.

Je vous parlais, le mois dernier, de l'alarmisme qui imbibe le Web. De ces nombreux ennemis qui causeront (dit-on) la fin du roman. Facebook, Twitter, Google, Youtube - l'ennemi est omniprésent. Tout nous menace, tout nous condamne au déficit d'attention, à la désyntaxification, à l'avachissement intellectuel.

S'il faut en croire les prophètes de malheur, le Web n'est rien qu'un vaste champ de mines où les écrivains tomberont forcément, un à un, criblés de mignons petits chats.

Ma Chronique 196 n'était pourtant pas dans ce ton. Ni larmoyante ni alarmiste. Elle n'affirmait même rien de catégorique, se contentait de poser quelques questions sans même se risquer à y répondre. Pour le pur plaisir de jongler avec les idées.

Le problème, c'est que bien des gens posent les mêmes questions, jonglent avec les mêmes idées, dans le dessein bien plus tranchant de répéter (allez, encore une fois) que le Web est en train de tuer le roman.

Or, il se trouve que je n'ai pas envie d'embarquer dans ce wagon. Non seulement parce que l'alarmisme m'énerve, mais pour une raison plus fondamentale.

Lorsqu'on annonce la mort du roman par asphyxie numérique, on escamote en fait une très vieille réalité - à savoir que l'écriture romanesque, plus que toute autre activité, s'est toujours pratiquée envers et contre les distractions ambiantes.

Rien de nouveau là-dedans.

Écrire un roman, c'est être convaincu que le monde constitue un endroit rudement intéressant, mais qu'il faudra quand même fermer l'écoutille afin de vous concentrer sur votre manuscrit.

Écrire, c'est accepter que vous ne sortirez pas vous étendre dans le hamac, au fond de la cour. Que vous vous condamnerez forcément à la monomanie. Que votre vie sociale en souffrira peut-être un peu. Que vous serez un brin absent, lunatique sur les bords.

Écrire, c'est admettre qu'il vous faudra écourter un brin les vacances, vu qu'il y a tout un tas de chapitres à abattre d'ici septembre et que c'est pas le voisin d'en face qui va se taper le sale boulot.

Faire tout ça, donc, et sans rouspéter. Parce que personne ne vous y force.

Et devoir chaque matin vous convaincre que ça vaut le coup.

Depuis que le monde est monde, les prétextes abondent pour ne pas écrire - à plus forte raison lorsqu'il s'agit de cette entité abusive et irrationnelle qu'est le roman. En matière de distraction, le Web n'est que le petit dernier de la famille. Une menace balbultiante, qui souille encore sa couche.

Alors vraiment, pas de panique. Les romanciers ont l'habitude de s'encabaner. Pour tout dire, rien ne les définit mieux.


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2 juin 2010, 1:40
Les Schtroumpfs gagnent toujours
Il est entendu que les idées révolutionnaires ne fleurissent pas forcément parmi les classes prolétaires. La raison en est simplissime: lesdites classes sont trop occupées à trimer pour changer le monde.

On a souvent vu, au cours de l'histoire, ce paradoxe étonnant: des gens qui, élevés parmi les classes aisées, et disposant par conséquent du temps et de la distance nécessaires, s'inscrivaient ensuite contre l'exploitation des classes laborieuses.

Des exemples? Jacques Roumain, tiens, dont je potasse en ce moment la biographie. Marxiste militant, Roumain est né au sein de l'aristocratie de Port-au-Prince. (Ce qui ne l'a pas empêché de crever la dalle plus tard dans sa vie, mais il s'agit d'une autre histoire.)

Et parlant du loup, Karl Marx n'a pas, lui non plus, passé son enfance à coller des semelles de bottes dans une usine mal chauffée. Pas plus que Simonne Monet ou monseigneur Gustavo Gutiérrez.

N'allez pas entendre ce que je n'ai pas dit: que la bourgeoisie est la pépinière obligée des révolutions - ou qu'au contraire les familles modestes ne produisent aucun rebelle.

Je dis simplement que l'histoire compte plusieurs de ces citoyens qui, ayant été favorisés par l'exploitation de classe, se sont ensuite élevés contre cette exploitation.

Elle défie la logique, cette idée que l'exploitation puisse, en certaines occasions, devenir l'outil même de la lutte contre l'exploitation. Un tel paradoxe paraît plus aisément explicable par le biais de la météorologie que par celui de l'histoire conventionnelle.

Et où nous mène ce long préambule?

À un vol Paris-Montréal où Michel Vézina et moi revenions du festival Étonnants Voyageurs. En compagnie des suspects habituels - Saint-Éloi, Mars, Frankétienne, Laferrière, Péan, Victor, Prophète, Trouillot et autres Mabanckou -, nous venions de reprendre la programmation originale de Port-au-Prince, annulée par le séisme que l'on sait.

Appelons ça un acte d'entêtement. (Plusieurs Haïtiens ont, depuis janvier, développé une allergie au mot "résilience".)

Mais je m'égare.

Assis à bord de notre Boeing 777, sanglés devant nos écrans LCD, Michel et moi avons écouté ce film qui a fait la manchette l'hiver dernier: Avatar.

Les minuscules écrans d'Air Canada ne sont guère réputés pour leur capacité à rendre le 3D, ce qui permet de se concentrer sur le récit lui-même.

Immanquablement, Michel et moi avons passé un bon moment à nous obstiner à propos du film, de ses qualités et de ses défauts, mais surtout à propos de ce qui me semble constituer - comment dire? - un vice de procédure fondamental.

Résumons un peu l'histoire, juste au cas où vous auriez passé le temps des Fêtes dans le coma: une compagnie minière cherche à exploiter un gisement d'unobtainium situé dans le sous-sol d'un peuple d'humanoïdes bleus. Pour ce faire, l'administrateur de la compagnie envoie son armée privée rayer les humanoïdes de la carte.

L'affaire se passe sur Pandora, une lune qui orbite autour d'Alpha Centauri - mais en dépit de cette distance, tout le monde comprend ce dont il est question: le comportement de nos compagnies minières dans les pays du tiers-monde.

Dans cette allégorie, l'attribution des rôles est claire: Wall Street, Africains et Blackwater apparaissent en constant filigrane.

Un rôle reste cependant ambigu: celui de l'industrie qui narre cette histoire.

Tout en écoutant le film, je ne cessais de mesurer combien le cinéma moderne repose entièrement sur l'industrie minière. Les appareils et ordinateurs nécessaires au tournage, au montage et au visionnement d'un film comme Avatar sont entièrement géologiques. Plastiques, métaux, semi-conducteurs, circuits imprimés et autres nylons ne contiennent pas un atome de matière organique.

Que du jus de roche.

Il est entendu, disais-je plus haut, que les aborigènes ne sont pas forcément les mieux placés pour dénoncer publiquement les compagnies minières, et que, par un paradoxe historique, ce soit l'intelligentsia des pays industrialisés qui doive parfois faire le boulot.

Mais jusqu'où ce paradoxe tient-il la route?

Tout est sans doute une question d'intention. Marx n'a pas écrit Le Capital pour payer les factures.

Avatar visait moins à éduquer le public qu'à cartonner au box-office. La preuve? On n'aura pas daigné s'inspirer de la réalité jusqu'au bout: lorsque le rideau tombe, ce sont les aborigènes qui ont gagné contre la compagnie minière. Le spectateur peut aller dormir l'esprit en paix. Les Schtroumpfs gagnent toujours.

Devant une telle aberration, il convient de se demander: à qui profite la fiction?


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26 mai 2010, 2:35
La grève du sens
J'ai participé à bon nombre de rencontres avec des lecteurs, au cours des dernières années, et j'ai appris à détecter le genre de questions que l'on me pose.

Nommons en rafale les questions de politesse et les questions convenues, celles préparées à la demande du professeur ou posées sous la contrainte, les affirmations déguisées en question, les questions qui en comprennent plusieurs et que l'on peut déplier comme un accordéon, les questions chaotiques et incompréhensibles, les questions trop intelligentes...

On pourrait faire tout un livre sur le sujet.

Pourquoi le lecteur questionne-t-il tant? D'où vient ce besoin de savoir? Ce besoin de comprendre?

Dans le fond, il s'agit (presque) toujours de la question du réel. Le lecteur veut tendre la main et, au travers des illusions, toucher au sens réel des choses.

L'auteur est toujours content de se faire poser des questions. Cela donne l'occasion de soulever le capot et de discuter un peu de mécanique.

Mais est-il bien prudent de tout dévoiler, de tout éclairer?

Chaque texte cache un certain nombre de choses, et l'un des plaisirs de la lecture consiste à réfléchir, à se creuser la tête, à jouer du Rubik - et, finalement, à trouver une (possible) réponse.

Or, ces petits mystères ne sont intéressants que si le lecteur travaille un tant soit peu pour les résoudre. Aussitôt expliqués, ils se fanent - et au lieu d'éprouver une bienheureuse épiphanie, le lecteur se dit simplement: ah bon.

Conseil de la semaine: face au lecteur, jouez à l'idiot.

Mieux encore, compliquez-lui la tâche. Ne fournissez pas votre grille de réponse et vos clés de lecture. Un roman n'est pas un sudoku.

J'aborde ce sujet parce que la série américaine Lost vient de se terminer, après six ans et 121 épisodes.

J'ai déjà parlé de cette série ici, l'hiver dernier. J'expliquais notamment qu'il s'agissait de l'une des séries les plus littéraires que l'on puisse voir à la télé, avec ses références constantes à une multitude de livres - depuis Stephen Hawking jusqu'à L'Épopée de Gilgamesh, en passant par Alfred de Musset, Dostoïevski et les frères Grimm.

Lost est une série extraordinaire pour ceux qui aiment les mécanismes de la narration. Tous les trucs y sont, on croirait traverser une anthologie des manières de raconter une histoire.

Or, l'ingrédient narratif principal, celui qui a fait de cette série un succès, c'est le mystère. Pas le simple mystère qui crée le suspense, mais le mystère constant, exponentiel, d'une complexité qui suggère le fouillis total, mais avec juste assez de cohérence pour que l'auditeur morde à l'hameçon.

On ne s'étonne pas qu'il existe sur le Web une encyclopédie collaborative consacrée à Lost, où l'on trouve de tout: transcriptions, décryptions, spéculations, analyses.

Voilà plusieurs années que des millions d'auditeurs attendent l'explication de tous ces mystères, et ce, en dépit d'un paradoxe narratif fondamental: une fois résolus, lesdits mystères n'auront plus guère d'intérêt.

C'est donc avec un mélange de satisfaction et d'affliction que j'ai assisté à cette grande séance de démystification qu'a été la sixième saison. À chaque épisode, je me suis demandé: en disent-ils trop?

Le créateur de la série, J. J. Abraham, confie volontiers son attirance pour les boîtes closes. Il prétend même posséder un cadeau jamais déballé, offert par son grand-père il y a des années, préférant au simple cadeau le potentiel de la boîte scellée.

La question est donc: pourquoi déballer les boîtes de Lost?

À cause de cette contrainte tacite selon laquelle on ne peut laisser 15 millions de téléspectateurs dans l'insatisfaction et la frustration?

Au moment où j'écris cette chronique, il ne reste qu'un seul épisode à la série, et je tremble à l'idée de voir une lumière trop crue jetée sur les dernières bribes de terra incognita.

Sans doute me faudrait-il avoir le courage de ne pas écouter cette dernière émission. Faire la grève du sens. Préserver le mystère envers et contre les scénaristes.

Quelle époque, où le lecteur doit se substituer à l'auteur.


19 mai 2010, 12:32
Tout juste bon pour les adultes
Ça commence avec la lecture du soir. La plupart du temps, ma fille et moi lisons des histoires. En fin de journée, j'ai un penchant pour le narratif et la vitesse de croisière. C'est mon côté Schéhérazade.

Il arrive cependant que nous feuilletions des imagiers ou des encyclopédies. Or, plusieurs de ces ouvrages présentent le système solaire. Pour le meilleur ou pour le pire.

Le plus pittoresque de ces systèmes solaires se trouve dans un vieux livre de Goldorak. Le plus fiable est dans un imagier de la nature.

Fiable est cependant tout relatif, et moi qui surveille un tant soit peu les actualités astronomiques, je ne peux regarder ces illustrations sans m'arracher les cheveux.

Mais, mais, mais, Vénus ne ressemble pas à çaaa! Où sont les grands anticyclones de Neptune? La lune n'est pas à l'échelle! Mais qu'est-ce que c'est que ce soleil en macramé?!

J'ai toujours envie de garrocher ces livres à bout de bras. Mais bon. Il faut garder un minimum de contenance devant les enfants. N'empêche, ça m'insulte. Pourquoi faut-il tolérer l'inexact et l'approximatif sous prétexte que ces livres s'adressent aux enfants?

Bref, je me suis finalement lassé et je nous ai procuré une application pour le iPod qui donne une image plus juste des planètes de notre système solaire. Plus juste et plus complexe: en 3D, repositionnable et zoomable.

À cet égard, le iPod bat n'importe quel livre en papier.

L'illumination de la Terre est même reproduite en temps réel - un outil merveilleux lorsqu'il s'agit d'expliquer ce que sont le jour et la nuit. Dans mon enfance, nos parents devaient illustrer le phénomène avec les moyens du bord: une lampe de poche et un ballon de basket.

C'est bien excitant, tout ça - et pourtant il me reste comme un malaise. Pourquoi tiens-je mordicus à ce que mes enfants voient les planètes telles qu'elles sont?

Entendons-nous, ça n'a aucune application pratique. Rien à voir avec, par exemple, les plantes sauvages. On comprend bien l'intérêt d'identifier correctement l'amanite tue-mouche, le sumac vénéneux ou le mélèze laricin.

Mais les planètes? Pure vue de l'esprit. À l'œil nu, elles se différencient à peine des étoiles. Même avec un sacré bon télescope amateur, on ne devine guère que les anneaux de Saturne ou les phases de Vénus.

Alors pourquoi faudrait-il mordicus accorder de l'importance à l'exactitude de leur représentation? Au nom de la Vérité?

On se demande bien ce qu'elle vient foutre chez nous à l'heure du conte, la Vérité. Grotesque comme un ballon météorologique égaré parmi les chats bottés, les ogres et les djinns.

La Vérité. Tout juste bon pour les adultes.

Graine de Schéhérazade

Qui sait combien de dizaines d'heures nous avons passé à lire et relire et parcourir Le Tour du monde de Mouk.

Il s'agit sans conteste du livre que nous avons le plus fréquenté, ma fille et moi. Fiston aussi commence à s'y intéresser. Heureusement, les pages sont increvables, faites d'un papier couché qui évoque presque le plastique. La reliure a lâché, mais je l'ai rafistolée au duct tape.

L'auteur et illustrateur Marc Boutavant y narre le voyage d'un ourson qui visite ses amis à vélo, depuis le cercle polaire jusqu'aux rues de Manhattan. Aucun continent n'est négligé - hormis l'Antarctique - et les pages foisonnent d'une multitude de détails, de plaisanteries savantes, d'allusions.

Outre le côté divertissant du livre, j'aime la précision avec laquelle Boutavant illustre cette odyssée miniature. Elle nous a permis, à ma fille et moi, de discuter de la fleur du bananier, de la germination des noix de coco, des ruches africaines et des pâtisseries japonaises.

En un mot: c'est documenté. Le plaisir n'exclut pas l'exactitude - une approche qui plaît au papa tatillon. Grâce à Mouk, ma fille et moi nous rencontrons à mi-chemin.

Mais ce mi-chemin se trouve-t-il bien là où on le croit?

Ce matin, alors que nous lisions Mouk pour la trois millième fois, ma fille s'est exclamée, avec une soudaine perplexité: "Mais dans la vraie vie, papa, les animaux ne sont pas habillés!"

Non, ai-je convenu. Et ils ne parlent pas non plus.

Pendant quelques secondes, ma fille a médité là-dessus. Je l'ai sentie flotter au-dessus du livre, un mètre en retrait du réel, occupée à jauger le poids des choses: la vérité, la fiction, et l'entre-deux.

Ainsi devient-on Schéhérazade.


12 mai 2010, 2:52
L'alarmisme
Peut-être aurez-vous noté ma passion pour l'alarmisme. Rien ne me fascine tant que les mauvais augures et les prophètes de malheur. Sans doute cette fascination est-elle attribuable au fait que je suis, moi-même, un alarmiste réprimé.

Il faut aussi dire que pour les écrivains, l'alarmisme est un terrain connu.

J'entends par là que l'alarmisme est, à sa manière, une forme de fiction. Un genre littéraire envoûtant, proche cousin du conspirationnisme, démocratiquement pratiqué par tout le monde: journalistes, chauffeurs de taxi, politiciens et autres coiffeuses.

Je n'oserais pas prétendre que notre époque donne, plus qu'une autre, prise à l'alarmisme. N'empêche, il me semble que l'inquiétude est à la hausse - notamment en ce qui a trait aux nouvelles technologies.

J'ai l'impression d'assister au choc du futur. Pas une semaine ne passe sans que je tombe sur un billet ou une chronique qui présentent l'ordinateur et Internet comme les agents de la Grande Dégradation Universelle.

Dégradation de notre capacité de concentration, de focus, de cognition. Dégradation de la grammaire, de l'orthographe et des codes narratifs. Dégradation du sens critique, de la relation éditoriale, de la propriété intellectuelle, de la calligraphie.

Depuis l'an dernier, il me semble détecter une anxiété grandissante à l'égard de Facebook, Twitter et du réseautage social en général.

Il faut dire que, dans ce domaine, nous avons été vachement loin - je pense notamment à des applications comme WhosHere qui, installées sur votre téléphone, recueillent vos données GPS et publient votre position en temps réel sur une carte.

Le simple téléphone portable, autrefois conspué, semble aujourd'hui bien bénin.

La situation a pris une ampleur telle que l'addiction aux médias sociaux passe désormais pour une question de santé publique. À l'émission L'après-midi porte conseil, diffusée sur la Première chaîne, on invitait récemment les auditeurs à décrocher de Facebook pendant deux semaines.

Deux semaines, le défi est modeste. Je lis régulièrement les témoignages de gens qui cherchent à décrocher pour de bon. Des desperados qui ferment leur compte, changent leur mot de passe et leur adresse électronique.

Bref, je lisais récemment cette question sur un blogue: "Serons-nous la dernière génération d'humains capables de rester seuls?"

Il s'agit (en dépit des apparences) d'une question profondément littéraire: la lecture n'est-elle pas, en effet, une activité fondamentalement solitaire - voire la plus solitaire des activités puisqu'elle exige l'attention exclusive du lecteur?

On a donc envie de se demander - calmement, n'est-ce pas, sans céder à l'alarmisme - s'il serait possible que le réseautage finisse par affecter notre capacité à rester seul avec un livre.

Il est évidemment impossible de répondre à cette question. Lorsqu'on s'interroge sur les tendances de lecture, on patauge forcément dans les causes multiples: l'interférence des autres médias, du cursus scolaire, du niveau de vie. Les réponses se perdent toujours un peu dans le bruit ambiant.

Cela dit, cette question comporte un autre versant - car si la lecture est un vice solitaire, le bouquinage et la critique constituent en revanche des activités foncièrement sociales.

Bien avant l'apparition de Usenet, on fréquentait la librairie et la bouquinerie, ces places semi-publiques où l'on commentait, argumentait, suggérait, guidait. On allait aussi au club de lecture et à l'heure du conte. Plus informellement, l'abreuvoir ou la machine à café pouvaient faire l'affaire.

Malgré la grosse quincaillerie moderne, ce besoin a peu changé. Nouvelles technologies, nouvelles places publiques. De nos jours, on indexe ses lectures dans des sites de catalogage social, on les publie sur Facebook, on en discute dans les forums, on met en ligne des fan fiction (qui ne sont, au fond, qu'une forme très élaborée de commentaire).

Du 5 mai au 30 juin se déroule l'un des clubs de lecture les plus singuliers que nous ait donné le Web 2.0: le One Book, One Twitter.

Pour cette première édition, des milliers de lecteurs se (re)plongent dans le roman American Gods, de Neil Gaiman, puis publient au fur et à mesure leurs réflexions, commentaires et questions sur Twitter, afin de générer un incroyable brouhaha littéraire. Une vaste place publique multicontinentale, multilingue, ouverte 24 heures sur 24.

Derrière la façade lisse de nos lectures, nous avons toujours emménagé des espaces où nous poursuivions la conversation, pour reprendre les mots de Gabriel Zaid.

Car le livre est d'abord cela: une extension de nos conversations.


5 mai 2010, 11:10
La Vérité
Je ne parlerai ici qu'en mon nom. Je tente généralement de m'en tenir à ça: ne parler qu'en mon nom, et ce, bien qu'il me soit arrivé d'utiliser le nous, le on, le il.

J'ai la fibre communautaire. Je trie mes matières recyclables, je ralentis près des écoles, je salue la caissière. À l'heure d'opiner, en revanche, je suis profondément individualiste. Je n'exprime que mon opinion à moi.

Ainsi en va-t-il de ce que je m'apprête à dire sur les chroniqueurs, blogueurs, critiques et autres professionnels de l'opinion. Car à l'heure de prendre la parole sur la place publique, au moment de jouir de notre liberté d'expression, nous baignons tous dans le même bouillon.

Et voici ce que j'ai à dire: quiconque se sent investi par la vérité ferait mieux de s'éloigner du clavier et d'aller prendre l'air jusqu'à ce que ça lui passe.

Personne n'est parfait, bien entendu, et il m'arrive aussi de déraper. D'être péremptoire, radical, carré. Mais plus souvent qu'autrement, j'abuse du conditionnel, du peut-être. Combien de fois ai-je regretté qu'il n'existe pas davantage de synonymes pour les verbes sembler et paraître?

J'aime beaucoup l'expression "sans doute" qui, contrairement à son sens premier, suggère plutôt qu'il y a matière à douter. Car tout tient là-dedans: suggérer que l'on est sur une piste, que l'on pense avoir trouvé un truc intéressant, mais que rien n'est assurément certain, positivement établi, totalement béton.

Cette réserve, qui tient de l'élégance ou de l'étiquette, touche à l'éthique lorsque l'on exerce le délicat métier de critique.

Contrairement à pas mal de monde, je ne tiens pas la critique pour inutile ou nuisible. Je constate seulement que certains la manient avec une inexcusable légèreté, et qu'il en résulte des pratiques navrantes.

Par exemple, cette pratique qui consiste à démolir un livre parce qu'il s'inscrit dans un genre ou une manière qui déplaisent fondamentalement au critique.

On se sert alors du texte comme prétexte, afin de pilonner une certaine conception de la littérature. On ne parle pas de la qualité de l'exécution: on attaque un programme, une intention - et le livre devient la victime collatérale d'une entreprise de démolition qui ne le concerne qu'indirectement.

Aussi malhonnête soit-elle, cette forme de critique touche souvent au but - ce qui ne laisse pas d'étonner. Qui accorderait le moindre crédit à un critique culinaire qui, en entamant une chronique sur un restaurant japonais, affirmerait qu'il exècre la cuisine japonaise, et qu'il en mange d'ailleurs le moins souvent possible? Certains critiques littéraires réussissent pourtant ce tour de passe-passe. C'est dire à quel point, dans notre compréhension de la littérature, nous fourrons tout dans le même sac.

Et que dire de cette pratique, douteuse entre toutes, qui consiste à se complaire dans l'immolation des livres que l'on n'a pas aimés...

Entendons-nous: il n'y a, en soi, aucun mal à dire du mal d'un livre. Surtout lorsque le livre en question fait l'objet d'une polémique, d'une grande notoriété, ou d'une appréciation trop consensuelle. La critique négative entend alors rétablir l'équilibre, donner le contrepoids.

On s'explique mal, en revanche, le désir d'attaquer un livre peu connu, voire inconnu. Un premier livre, publié dans l'indifférence général. Le faire grimper sur scène dans l'unique dessein de le démolir, méthodiquement, avec les outils bien affûtés du critique qui en a vu d'autres. Avec juste ce qu'il faut de condescendance - les gants de caoutchouc que l'on enfile pour feuilleter cette prose, la perche de 20 pieds sans laquelle on ne daignerait pas y toucher.

On se l'explique d'autant moins qu'il serait, somme toute, plus simple de se taire. De passer le bouquin sous silence. S'il ne mérite pas d'être lu, après tout, pourquoi lui faire de la publicité - même négative?

Certains critiques, pourtant, persistent à broyer du livre. Et pas les plus coriaces. Broyer ce qui facilement se broie. Sans effort. Presque distraitement. Et ils en font une habitude. Au nom de la critique, de la salubrité publique.

Au nom de la Vérité.

Je comprends que l'on puisse se sentir investi par la vérité. Je comprends même que l'on veuille parfois l'infliger à son prochain. Nous avons tous nos faiblesses. Mais lorsque l'on prétend devenir critique, le premier devoir est de se méfier de la vérité.

Et cela signifie, plus souvent qu'autrement, se méfier de soi-même.


28 avril 2010, 2:51
Le sphinx
L'écrivain William Gibson se voyait récemment demander quel était son auteur préféré, et quelle question il aimerait lui poser.

Sa réponse: "Jorge Luis Borges." Sa question: "Comment est-ce possible?"

Borges est l'archétype de l'éminence grise. Sortez dans la rue et demandez aux passants s'ils connaissent le nom de Borges. Vous ferez un sacré kilométrage avant de croiser un badaud qui le connaisse.

Innombrables sont pourtant les auteurs qui vouent une admiration sans borne à Borges - et qui, sans doute, aimeraient poser la même question au sphinx argentin: Comment est-ce possible?

Sans doute Borges garderait-il le silence.

On annonçait récemment la réédition de ses œuvres complètes dans La Pléiade, version revue et révisée, après un hiatus de dix ans causé par des imbroglios juridiques que Pierre Assouline résume fort bien sur son blogue, aussi vais-je vous épargner les redites.

Cela étant dit, il est navrant de constater que l'on parle moins du texte que du vaudeville juridique qui entoure sa réédition. Ainsi fonctionnent le journalisme et l'actualité: obligés de s'intéresser à l'anecdote, comme s'il ne restait plus rien à ajouter sur la substance.

Or, on peut toujours ajouter un petit quelque chose à propos de Borges. Un dernier mot, un ultime épilogue.

Jorge Luis Borges: un auteur infiniment épiloguable.

En ce qui me concerne, le vieil Argentin m'a toujours donné envie de cesser d'écrire.

Ce mythique écrivain a si bien repoussé les frontières de l'écriture et de la pensée, et avec une telle exigence, que la lecture de ses textes laisse pantois, épaté, et incite à se demander si l'on a vraiment le droit d'écrire sans y mettre un peu de cette exigence.

Mais Borges me coupe l'envie d'écrire pour une tout autre raison.

Et cette raison est la suivante: je me promets depuis des années de lire Borges. Pas seulement ses trois ou quatre recueils les plus notoires, mais son œuvre complète.

Lire, et pas simplement parcourir. Lire comme Borges mérite d'être lu. Lentement. En arpentant les réseaux de sens et de références, les étages souterrains, les mensonges et les sous-entendus, l'écrasante et labyrinthique érudition.

On me dira qu'écrire et lire ne constituent pas deux ambitions mutuellement exclusives. Et pourtant, j'ai toujours l'impression qu'il n'est pas très raisonnable, pas très rigoureux, de lire Borges et d'écrire en même temps.

Il faut lire Borges avec le même sérieux que Borges mettait à écrire - et un tel contrat accapare suffisamment d'espace mental pour empêcher d'écrire.

En somme, lire Borges compte parmi les raisons pour lesquelles il me semblerait tout à fait justifiable de cesser d'écrire. Lire Borges, ou faire le tour du monde à la voile. Devenir menuisier, herboriser ou me consacrer au karaté. Programmer. Courir. Apprendre le japonais. Cacher des trésors. Élever des poules.

Est-ce que je n'en viendrais pas à regretter l'écriture?

Pas forcément. Il y a au moins autant de mérite à être un bon lecteur de Borges (ou un bon éleveur de poules) qu'à être un bon écrivain.

Emma est un autre

Tout le monde connaît le bovarysme, cette force obscure, nichée dans le cerveau du lecteur, et qui pousse ledit lecteur à s'identifier au protagoniste d'une histoire.

Le bovarysme est aussi puissant qu'irrationnel: il n'existe aucun lien objectif entre le lecteur et son avatar de papier. Ici, un concierge se transforme en guerrier Hun. Là, une secrétaire devient prostituée paraplégique. Là encore, un cégepien dégomme des zombies au lance-flammes.

Je me rappelle avoir lu Les Trois Modes de conservation des viandes de Maxime-Olivier Moutier peu après sa publication, en 2006, alors que je n'avais pas d'enfant. Ça ne m'avait pas empêché de m'identifier au narrateur du texte.

Il faut dire que c'était un sacré tour de force, que ce roman. Une merveille de texte bien foutu. Il faut une habileté du tonnerre de Brest pour écrire 300 pages captivantes à partir de rien: la routine parentale, le ménage incessant, la répétition de chaque jour.

La vie toujours trop bien remplie, et qui néanmoins semble un peu vide.

J'ai relu ce livre cette semaine, et j'ai été soufflé. Maintenant que j'ai des enfants, chaque phrase m'a frappé avec une force nouvelle. J'en suis resté secoué.

Comme quoi il existe une force plus puissante que le bovarysme: lorsque, pour le meilleur et pour le pire, vous devenez réellement Emma Bovary.


21 avril 2010, 2:48
La disparition du livre - épisode 5173
Elles ne datent pas d'hier, ces rumeurs selon lesquelles la technologie va tuer le livre.

Ça n'a sûrement pas commencé dès les premiers tita titati ti de Guglielmo Marconi, mais on peut supposer que la radio et ses feuilletons ont sans doute compté parmi les tout premiers médias incriminés.

En vérité, le premier agresseur digne de ce nom aura été le cinéma, avec son approche résolument moderne de la narration. (Encadrez moderne d'une paire de guillemets, si vous en avez envie.)

La télévision a ensuite pris le relais - ce qui aura permis à Marshall McLuhan de mener une bonne et fructueuse carrière -, suivie de Pacman, du Lite-Brite, du ciné-parc, de l'ordinateur personnel, du Web, de la Wii et du iPad.

Cette longue lignée de Attila le Hun devait, à un moment ou un autre, entraîner la disparition du livre. Mais évidemment, ladite disparition ne s'est pas encore produite - et pour une simplissime raison: le livre est increvable.

Il s'accroche telle une vigoureuse grippe, chevillée solidement au corps de notre culture.

J'en veux pour preuve que notre civilisation n'a jamais produit tant de livres - et que si ce n'était de l'épineuse tâche qui consiste à les vendre, nous en produirions encore davantage. La presse et le pilon ne refroidissent guère, ces années-ci.

D'ailleurs, on aura compris ceci: c'est non pas le livre que menacent les nouvelles technologies, mais la lecture.

D'un point de vue technique, cela revient au même: sans lecteur, un livre n'est jamais qu'un cale-porte. D'un point de vue philosophique, en revanche, il s'agit d'un tout autre problème - et d'une tout autre chronique.

Quoi qu'il en soit, j'entendais récemment parler d'un nouveau péril: Internet ne menacerait plus simplement le lecteur, mais l'écrivain lui-même.

C'est connu: si Internet permet de se documenter vite fait et de récupérer ces précieuses journées que l'on gaspillait autrefois à flirter avec les bibliothécaires, cela ne va pas sans quelques détours par Facebook ou Twitter (selon votre religion), d'occasionnels interludes Youtube (loisir œcuménique), ou tout bonnement un bon vieux déficit d'attention googliforme.

À l'époque où le romancier généraliste piochait sur sa vieille Olivetti, la matière à distraction était moins agressive. Tout au plus pouvait-on s'égarer en cherchant un mot dans le Petit Robert - anecdote historique qui, de nos jours, plonge les moins de 20 ans dans la plus profonde perplexité.

Il faut le reconnaître: en matière de distraction, le dictionnaire en pulpe d'arbres morts est un hochet inoffensif comparativement à la toute-puissance de Wikipédia.

Bref, les écrivains arrivent au même constat que tout le monde (et à peu près en même temps, pour faire changement): la fréquentation excessive d'Internet ramollit la productivité et raréfie l'écriture.

Le mal de ce siècle encore jeune, quoi.

Et puisque la tradition veut que les écrivains cherchent très fort à se distinguer des autres travailleurs, certains s'estiment plus affectés par le Web que la moyenne de leurs contemporains, vu la concentration soutenue que requiert l'écriture de fiction.

Pire encore: certains prétendent que la fréquentation abusive de CNN.com, de Farmville ou de ces désopilantes vidéos de hamsters occupés à grignoter du pop-corn finirait par endommager la capacité même d'imaginer, de structurer et de rédiger un récit littéraire - si bien que ce n'est plus seulement le temps qui ferait défaut aux auteurs, mais la syntaxe même de la fiction, son rythme, sa cohésion, son originalité.

Voilà: je nous sens à deux doigts de céder (une fois de plus) à la panique. Brandissant le spectre de l'acculturation et de l'avachissement moral, nous exigerons bientôt l'administration de Ritalin aux romanciers, une initiative inspirée du programme de distribution de méthadone.

Le Web n'est-il pas le nouvel opium du peuple?

Trêve d'alarmisme! Voyons plutôt le bon côté des choses: Internet nuirait à l'écriture littéraire? Excellente nouvelle! Faites un peu le calcul: voilà des décennies que nous redoutons la disparition du lecteur. En escamotant les écrivains, la disparition du lecteur devient anodine. N'est-ce pas là une élégante solution?

(En attendant, je file chez Canadian Tire acheter un boîtier en acier afin d'y cadenasser mon modem. On n'est jamais trop prudent, lorsqu'il s'agit de travailler sur un roman.)


14 avril 2010, 10:38
Une enfance condensée
Chaque romancier s'est vu demander au moins cent fois: quelles sont vos influences? Question classique, increvable, universelle, je l'ai entendu poser aussi bien par des adolescents que par des vieillards.

De toute évidence, l'origine de l'écrivain obsède le lecteur. Ou peut-être s'agit-il seulement d'une question passe-partout?

À cette interrogation convenue l'écrivain fournit généralement une réponse convenue. Il évoque Yourcenar et Melville, Conan Doyle et Jules Verne. Plus audacieux, il osera peut-être parler de Greg, dont l'Achille Talon aura enrichi le vocabulaire du futur romancier avec des mots tels cuistre, véhémence ou hilarité.

Ce portrait idéal de l'enfance littéraire est un tapis aux motifs subtils, en dessous duquel on balaye les miettes: lectures honteuses, insignifiantes, et autres Petzi.

Comment décide-t-on de ce qui constitue une lecture honteuse? Réponse simple: on ne le décide pas. La honte nous est imposée, et rarement de manière explicite, aussi notre subconscient se charge-t-il du sale boulot d'écrémage.

Autrement dit: les lectures honteuses sont celles que l'on oublie.

Amnésie partielle, donc, aussi insidieuse qu'involontaire, et que les questions des lecteurs aggravent toujours un peu plus. Chaque fois que le romancier explique combien Moby Dick a été important pour lui, Archie et Véronica s'enfoncent un peu davantage dans les profondeurs de l'esprit.

Le problème, c'est que tous ces livres dûment oubliés nous ont tout de même construit, et peuvent encore exercer une influence sur nous.

Heureusement, la mémoire est comme la mer: elle n'avale pas tout, et il lui arrive de recracher, de temps en temps, d'intéressantes carcasses. Poupée décapitées, espadrille orpheline, serpent de mer.

L'autre jour, en parlant avec ma sociologue préférée, une série de souvenirs m'a brusquement picoté la mémoire, comme un nuage de maringouins dans un pare-brise: en une brève (mais intense) seconde, j'ai revu les Sélection du Reader's Digest.

Sélection du Reader's Digest: ce grand dinosaure qui régnait en maître sur le Jurassique de mon enfance.

Dans les années 80, on trouvait des piles de la légendaire revue dans (presque) tous les bungalows du continent. Sur chaque réservoir de chaque toilette sommeillaient quelques numéros gondolés. On en trouvait des copies javellisées dans les chalets, les salles d'attente, les coffres à gants, les ventes de garage.

Des centaines de millions de copies circulaient autour de nous en permanence, si bien qu'il aurait fallu se livrer à une véritable objection de conscience pour ne pas lire le Sélection.

Ça n'a pas été mon cas.

J'y ai lu de tout, tel un docile garçon nord-américain. Le meilleur et le pire - et le pire ne manquait pas, il faut bien le dire. Celui qui n'a pas lu "Humour en uniforme" par un après-midi pluvieux n'est pas autorisé à parler de l'ennui.

Effet secondaire de l'anthologie: tout ce que j'ai lu dans Sélection, même le meilleur, flotte aujourd'hui dans un flou artistique.

Je me souviens vaguement de l'histoire d'un scaphandrier coincé à marée basse sous la coque d'un pétrolier, des mémoires d'un avaleur de sabres, ou de ce récit très ballardien (et néanmoins vécu) d'un type qui, ayant plongé dans un ravin, passa trois semaines coincé dans la carcasse de sa voiture, à extraire les vers à viande de son mollet avec une pince à sourcils.

Je garde un souvenir précis, en revanche, de cet article sur l'homme de Tollund, une momie millénaire retrouvée en 1950 au fond d'une tourbière danoise, dans un état de conservation tel que l'on pouvait compter les poils de sa barbe.

Je dois aussi à Sélection ma première lecture de "La patte de singe", cette nouvelle d'horreur classique de W. W. Jacobs, et dont la scène finale me tourmente encore, parfois, au beau milieu de la nuit.

On pourrait donner cent raisons pour lesquelles Sélection constitue une lecture honteuse - à commencer par ce que l'on pourrait nommer la culture du condensé.

Et pourtant, c'est grâce à ces versions condensées que j'ai pu découvrir le Motel des mystères, un livre publié en 1979 par David Macaulay, et dont la lecture a irrémédiablement changé ma vision du monde dans lequel nous vivons.

Des années après, je repense à ces vieux numéros du Sélection et j'y trouve les fondements de plusieurs de mes obsessions, l'une des sources lointaines de mes romans.

Aurai-je seulement le courage de l'avouer, lors de ma prochaine entrevue?


7 avril 2010, 12:56
Chacun son cap Horn
Mercredi le 31 mars dernier, par une température grise et pluvieuse, Abby Sunderland doublait le cap Horn à bord du Wild Eyes, un sloop de 12 mètres.

Abby fait le tour du monde. En solo. Sans interruption ni assistance.

Elle a 16 ans.

Mais attendez, ce n'est pas tout. Jessica Watson, 16 ans elle aussi, va bientôt compléter son propre tour du monde à la voile. Au moment où je tape ces lignes, elle traverse le sud de l'océan Indien. En mettant le pied en Australie, dans quelques semaines, elle bouclera une circumnavigation de 38 000 kilomètres.

Ces voyages s'inscrivent dans une tradition lancée en 1895 par le légendaire Joshua Slocum - mais rappelons, histoire de mettre les choses en perspective, que Slocum avait alors 50 ans au compteur, et plusieurs décennies de navigation au long cours.

On a beau dire que la technologie a beaucoup changé la navigation, cette récente vague de jeunes skippers solitaires n'en est pas moins spectaculaire. Dans une société où l'adolescence s'étire désormais jusqu'à l'orée de la trentaine, ces aventures rappellent ce dont on est capable à 16 ans.

Ces récits me fascinent, non seulement en tant que trentenaire moyen qui approche de sa crise de mi-vie, mais également en tant que romancier généraliste.

Notez bien, il existe sans doute un lien entre mon métier et ma crise de mi-vie. Tandis qu'Abby et Jessica doublaient le cap Horn, je tapais sur mon clavier, assis devant une fenêtre qui donne sur un bout de trottoir, trois bagnoles et une paire de frênes défoliés. En devenant romancier, on signe souvent le contrat sans lire les petits caractères.

Mais je m'écarte.

Le voyage de ces jeunes filles envoie donc un message aux romanciers - ou, du moins, leur donne matière à réflexion. Ne trouvez-vous pas que vos romans manquent d'audace? Qu'ils pataugent, englués dans le bitume comme un troupeau de mammouths?

Permettez que j'emprunte un exemple chez le voisin.

Lorsque la photographie a fait son apparition, au milieu du 19e siècle, les peintres se sont soudain retrouvés avec le problème du réalisme. Comment faire compétition à l'inhumaine fidélité de l'argentique?

Les peintres (les meilleurs, du moins) ne se sont pas entêtés. Ils ont pris acte, et se sont employés à faire éclater la peinture dans tous les sens: impressionnisme, fauvisme, cubisme, surréalisme, expressionnisme, abstraction, néoplasticisme. Une des phases les plus effervescentes de l'histoire de l'art.

D'accord, ils ont aussi largué une partie du public en cours de route - mais se fussent-ils englués dans le réalisme qu'ils auraient sans doute perdu tout leur public.

Voilà la condition première de l'avant-gardisme: la capacité de reconnaître que le monde change.

De nos jours, le réalisme demeure encore l'étalon du roman, et de la fiction en général. Il s'agit du chemin le plus court vers la vraisemblance, laquelle est essentielle à la suspension de l'incrédulité.

Même dans les genres fantastiques, qui pullulent en ce moment, le non-réalisme est balancé par une bonne dose de réalisme. En situant Harry Potter ou Twilight dans un cadre scolaire connu, les auteurs dépassent le simple ciblage stratégique: ils fournissent la dose nécessaire de réalisme.

Le réalisme serait-il donc un rouage indispensable de la fiction? Je veux bien.

Seulement voilà, des jeunes filles comme Jessica Watson et Abby Sunderland devraient nous forcer à repenser le réalisme. Lorsqu'elles doublent le cap Horn, elles n'accomplissent pas un exploit strictement géographique ou sportif: elles repoussent les frontières du réel.

Notre monde change à toute vitesse. La technologie et la culture bouillonnent. Ce qui semblait farfelu autrefois - doubler le cap Horn en solo à 16 ans - semble aujourd'hui possible.

La réalité évolue, mais le réalisme littéraire est toujours en retard, perpétuellement enraciné dans une réalité qui date (au mieux) de 10 ou 15 ans, voire dans une réalité assez vague pour se situer en 1977.

Voilà peut-être pourquoi je m'intéresse tant à la science-fiction: il s'agit de l'un des rares genres qui osent contester les frontières du réalisme.

Je vous recommande la lecture d'Accelerando, un roman de Charles Stross. Intéressante coïncidence: on y voit une jeune fille de 12 ans qui, afin d'échapper à l'emprise de sa mère, se vend en esclavage et part travailler dans une exploitation minière sur la quatrième lune de Jupiter.

Chacun son cap Horn.


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