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Le temps (et autres broutilles)
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L'écosystème économique du livre repose sur une variable très rigide: le temps. Tout le reste tient du détail.
On regarde un film ou un spectacle en deux heures. On écoute de la musique en faisant autre chose. Le livre, en revanche, exige plusieurs heures d'attention exclusive, si bien qu'on mesure la lecture plutôt en jours qu'en heures.
Même si le lecteur disposait de moyens financiers illimités, il devrait en fin de compte composer avec le nombre d'heures - immuable - que contient une journée. Presque tout le monde, dans mon entourage, achète déjà plus de livres qu'il ne peut en lire.
Il en découle donc que, dans un contexte d'hyperpublication, mettre un livre sur la place publique devient une bataille non seulement pour attirer l'attention du lecteur (ce qui demeure relativement simple), mais aussi pour le convaincre d'y consacrer son temps (nettement plus ardu).
Le temps est le grand adversaire du romancier. Si votre dernier roman exige environ 5 heures de lecture et que vous visez un lectorat de 10 000 lecteurs (un chiffre somme toute modeste lorsque vous vivez de votre plume), alors vous briguez en fait un total de 50 000 heures de lecture! Dans le cas du dernier Dan Brown, ce sont des dizaines de millions d'heures qui s'évaporent ainsi dans l'éther.
Imaginez ce que représenteraient ces millions d'heures si on les consacrait à autre chose. Faire du bénévolat ou faire l'amour, cultiver des bonzaïs, courir, fouiller dans les ordures, dormir.
Le syndrome de Shiva
J'ai commis l'erreur de complimenter un écrivain sur son dernier livre. Mauvaise idée: non seulement cet auteur semblait-il peu sensible aux compliments, mais, au contraire, les compliments paraissaient l'indisposer d'une manière secrète et indéfinissable.
Je savais pourtant qu'il valait mieux éviter le sujet. C'était la seconde fois que je complimentais cet auteur, et la seconde fois que j'éprouvais le net sentiment de commettre un impair. (Comme quoi, en société, il faudrait toujours se conformer aux Deux Préceptes Sacrés du Jeune Auteur: bois de l'eau et ferme ta gueule.)
Voilà bien un phénomène qui dépasse et confond le lecteur lambda: comment diable un auteur peut-il ne pas aimer ses propres textes et se méfier des éloges?
Récemment invité à parler devant une classe, je me suis surpris à démolir méthodiquement mon propre livre, que les étudiants venaient de passer plusieurs heures à étudier. Le massacre s'est produit presque malgré moi, comme une pulsion de mort. Grave erreur diplomatique: un malaise s'est aussitôt abattu sur la classe. Personne, je crois, ne comprenait bien ce que j'étais en train de faire. (Troisième Précepte Sacré du Jeune Auteur: l'autodestruction demeure socialement inexplicable.)
Singulière relation qui unit le créateur à sa créature. Beaucoup d'entre nous, je le sais, ne parviennent pas à apprécier leurs propres textes, à les relire avec satisfaction. Cela répond (je suppose) à un besoin profond: détruire afin de mieux reconstruire. Faire table rase pour aller plus loin, plus haut.
Générations
Pendant des années, au Québec, l'écrivain type fut prof de cégep. Parfois rentier, certes, de temps à autre ingénieur ou pharmacien, plus rarement boursier chronique ou abonné au B.S. - mais le gros du contingent bossait dans les cégeps.
Vous imaginez le profil de ces individus: versés dans l'analyse et la lecture, connaissant à fond leur corpus - et, surtout, immergés dans une culture de résistance. Le prof de cégep doit sans cesse combattre l'inertie, faire passer la matière, convaincre, intéresser, éveiller, et sanctionner. Une lutte interminable afin de vendre une matière jugée indigeste, moins intéressante que n'importe quoi d'autre, incluant la Ligue de hockey junior majeur.
Une génération de profs-écrivains, donc, ou d'écrivains-profs, et l'on peut supposer que cette dualité aura influencé, d'une façon ou d'une autre, leur manière d'écrire. Leurs choix narratifs et esthétiques. La manière dont ils auront raconté (ou refusé de raconter) une histoire.
Au Salon du livre de Rimouski, la semaine dernière, je me suis retrouvé assis à une grande table Chez Saint-Pierre. Une vingtaine d'écrivains et d'éditeurs. Des jeunes, pour la plupart - et, que je sache, pas un seul prof de cégep à table. En face de moi, en revanche, discutaient cinq jeunes écrivains qui tous tâtent du scénario. Télévision, cinéma, webtélé. Bientôt, ce sera le jeu vidéo.
Question de la semaine: comment cette génération de scénaristes différera-t-elle de la génération des profs?
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Bizarre et inexplicable
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Octobre, saison des oiseaux migrateurs: je visitais la semaine dernière les cégépiens de Saint-Georges de Beauce. Sans pour autant être routinières, ces rencontres avec les étudiants font partie du boulot d'écrivain: elles reviennent deux ou trois fois par année, bon an, mal an.
De quoi parle-t-on, avec les étudiants? Un peu de tout. Combien gagne un écrivain? Comment choisir un éditeur? Pourquoi y a-t-il des poissons sur la couverture de mon roman? Et même: Pourquoi mes bouquins ne sont-il pas traduits en chinois?
Je vous jure, on me l'a déjà posée. "Pourquoi tu te fais pas traduire en chinois? Ils sont un milliard, tu vendrais plein de livres!" (Comme il n'existe pas de mauvaise question, j'en ai profité pour ouvrir une parenthèse sur l'infinie complexité de l'édition, la nôtre bien sûr, mais l'internationale surtout. On n'a pas idée combien le Québec est une bulle paisible enclavée dans le grand bazar universel.)
On me soumet aussi les Classiques, bien entendu, ces questions passe-partout que chaque auteur se voit poser 12 fois par année. Où est-ce que je trouve mes idées? Quels sont mes auteurs préférés? Quand ai-je commencé à écrire? Ces questions s'avèrent d'autant plus difficiles qu'elles sont récurrentes. Sacré défi que de revisiter certains sujets à répétition.
Parfois, nous parvenons à quitter un peu les chemins battus. À Saint-Georges, je leur ai parlé de souliers - une manière comme une autre d'aborder Michel Tournier, le chat botté, et surtout la tendance des écrivains à chercher du sens en toutes choses, en particulier les plus insignifiantes.
Car voilà bien le dessein plus ou moins avoué de toutes ces invitations: dévoiler la nature de l'écrivain. Représenter l'espèce, en somme. Et il s'agit d'un mandat épineux, vu la biodiversité qui règne dans notre corps de métier. Exercice du jour: enfermez dans une salle de classe Dan Brown, Pablo Neruda et Marie Hélène Poitras, puis tentez de prouver que ces trois individus appartiennent au même genre.
J'ai visité pas mal de cégeps depuis cinq ans - j'ai perdu le compte exact -, mais rarement ai-je réussi à bien expliquer à quel endroit je me situe.
Il faut dire que, debout devant une classe, je ne révèle pas toujours le fond de ma pensée. En tentant d'exposer certaines vérités, on s'expose surtout soi-même, et personne ne tient à paraître plus bizarre qu'il ne le faut devant 75 étudiants déjà un peu sceptiques. La bizarreté est un produit inflammable.
Tenez, je vais vous illustrer ça par le truchement d'un exemple détourné.
Avant mon départ pour Saint-Georges, j'ai reçu un courriel de ma G.O. au sujet de l'hébergement. Dix lignes, efficace et professionnel. Elle me suggérait soit un bed & breakfast ("très sympa"), un motel ("peu d'ambiance") ou un hôtel quatre étoiles ("très agréable bien sûr").
La plupart des gens auraient choisi le b & b, ses proprios globe-trotters et ses confitures de fraises maison, ou encore le quatre étoiles, son sauna scandinave et sa piscine à vagues.
Moi, comme toujours, j'ai opté pour l'absence d'ambiance: le motel.
Mieux qu'une ambiance, le motel a une atmosphère. Toujours les mêmes meubles, la grande baie vitrée qui donne sur un boulevard sans âme. Le grondement de la machine à glace dans le corridor. La Bible des Gédéons dans le tiroir. Il y a toujours un psychopathe en cavale dans la chambre voisine, ou un vendeur de machinerie agricole. On se croirait dans un Hitchcock, dans un Tarantino, dans un Coen - car peu importe où il se trouve, le motel est toujours hollywoodien. Il est un motif de base de l'imaginaire nord-américain, comme les champs de maïs et les cinéparcs.
Et voilà ce que cherche le romancier généraliste: l'âme de ce qui n'a pas d'âme. L'esprit dans la machine. Les rêves héroïques de la machine à glace, tard dans la nuit.
L'esthétique du motel n'est pas seulement bizarre, elle est inexplicable - car si on file la métaphore, on s'aperçoit que refuser de loger à l'hôtel quatre étoiles ("son sauna scandinave!") revient un peu à refuser d'écrire des best-sellers de vampires. Et il s'agit, je le crains, d'une notion difficile à transmettre, à l'aube du 21e siècle.
Enfin, si vous passez par Saint-Georges, faites une escale. Les gens sont sympathiques et il y a un chouette motel.
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Vous n'aimez pas le changement?
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Lorsque j'ai signé mon premier contrat d'édition, en 1999, l'une des clauses incluait les droits numériques. Il s'agissait - et s'agit encore - d'une pratique normale: lorsque vous consentez une licence sur un texte, elle inclut généralement tous les avatars imaginables: imprimé, audio, braille, gravure sur béton, graffiti, format numérique - sans oublier les adaptations.
Il y a dix ans, donc, l'avènement du numérique semblait suffisamment imminent pour qu'on prenne la peine d'inclure ces droits dans un contrat. Le problème, c'est que personne ne savait exactement quelle forme prendrait le texte numérique. Les fameuses clauses demeuraient donc floues, vastes, prudentes.
En 1999, le Web était un endroit fastidieux: le moindre bout de ASCII prenait plusieurs secondes à télécharger. L'écran de base demeurait le massif SVGA de 50 kilos, et personne n'envisageait de se taper l'œuvre intégral de Zola sur ces périphériques primitifs.
Aujourd'hui, le livre électronique émerge (enfin?) - et pourtant, la situation demeure imprécise. Malgré l'enthousiasme des early adopters, le phénomène ne s'est pas encore imposé comme un paradigme populaire. Contrairement à la déferlante MP3, le e-bouquin s'amène par à-coups - aussi trouve-t-on, sur le Web, une infinie variété d'opinions, de prédictions et de théories sur la question. Or, en ce domaine, il est inhabituel de voir la théorie précéder la pratique. Règle générale, les technologies sont adoptées par décret des masses, non des théoriciens.
Situation inhabituelle, donc, mais diablement intéressante. J'ai chaque jour l'impression de voir l'avenir se construire sous mes yeux, un bloc Lego après l'autre, et ce processus est à la fois fascinant et inquiétant.
Il se trouve pas mal de spécialistes, par exemple, pour annoncer que les droits d'auteur ne constitueront bientôt plus une source fiable de revenu - et ce, pour de multiples raisons, allant des nouveaux modèles de rémunération jusqu'au piratage-qui-finira-bien-par-devenir-une-réalité-vous-verrez-bien.
Certes, le livre électronique apportera probablement une baisse de revenus de vente pour tous les écrivains. On l'a vu pour la musique, on le verra pour le texte. Ce détail a peu d'importance pour la majorité des auteurs qui, de toute façon, ne vivent pas de leur plume: ils perdront quelques dollars, mais gagneront en visibilité. Le résultat est kif-kif. Les auteurs de best-seller, quant à eux, perdront quelques touffes de poil sans trop en souffrir. J'ai de la difficulté à m'alarmer pour le romancier qui encaissera 300 000 $ par titre plutôt que 400 000 $.
Ce qui risque de disparaître, me semble-t-il, c'est plutôt l'écrivain de classe moyenne: celui qui vit à peu près de ses droits d'auteur.
Cet écrivain occupe une position unique, puisqu'il peut développer son œuvre à temps plein (ou presque), sans pour autant subir la contrainte constante de son agent, de son éditeur, de sa maison de publication, de son producteur - sans oublier les attentes de millions de lecteurs.
L'auteur de classe moyenne ne fait pas dans le placement de produit ni dans le produit dérivé. Il est indépendant à la fois sur les fronts créatif, financier et temporel. Il se situe entre le département de R & D et l'industrie lourde, en somme.
Or, la classe moyenne est un écosystème qui repose entièrement sur les revenus de vente. Que se passera-t-il si ces revenus baissent? Assistera-t-on à une disparition de la classe moyenne, ou simplement à son déplacement? Et quel en sera l'effet sur le développement du corpus contemporain?
Cette histoire de la classe moyenne pose aussi une question importante à l'égard de l'autorité du contrat d'édition: si ce bout de papier doit garantir les revenus et les droits de l'écrivain, que se passe-t-il lorsque les revenus deviennent accessoires et que les textes se retrouvent piratés?
Je repense parfois à mon premier contrat d'édition, à tous ceux que j'ai signés depuis, et à tous ceux que je signerai dans le futur. Les clauses s'adaptent peu à peu, cherchent à devancer les nouvelles pratiques - et pourtant, j'ai l'impression que le livre électronique battra tout le monde de vitesse, comme la tortue que l'on sait.
À défaut de conclure, je vous laisse sur cette citation douce-amère, attribuée au général Eric Shinseld et très librement traduite par votre tout dévoué: "Vous n'aimez pas le changement? Vous aimerez encore moins l'obsolescence."
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Les enveloppes à bulles
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J'en reçois peu. J'en demande rarement. Ne faisant pas de critique, je suis disqualifié d'entrée de jeu.
Je parle de ces enveloppes à bulles dans lesquelles arrivent les SP. Les fameux services de presse. Ces exemplaires promotionnels que les éditeurs envoient plus ou moins parcimonieusement aux médias et journalistes, dans le dessein d'obtenir leurs 15 minutes de gloire réglementaires.
J'écris "plus ou moins parcimonieusement" parce que tout dépend de la valeur matérielle de l'ouvrage: certains bouquins en pulpe d'épinette sont distribués gratuitement jusqu'aux confins d'Andromède, véritables spams culturels, cependant que les livres de collection à tirage limité, imprimés sur vélin sibérien, numérotés à la feuille d'or, avec échantillon d'ADN de l'auteur, ne vous sont offerts qu'après moult suppliques et négociations.
Les SP jouent un rôle considérable dans le milieu, pour deux raisons. La première: ils sont gratuits et complètent donc le salaire pas toujours reluisant du journaliste culturel. J'en ai connu certains qui, crevant une dalle perpétuelle, parvenaient pourtant à se constituer de somptueuses bibliothèques.
La seconde raison est corollaire de la première: les SP peuvent vous étouffer.
Si vous suivez l'émission Voir sur les ondes de Télé-Québec, vous aurez sûrement entrevu la montagne de SP qui recouvre le bureau de Tristan, mon estimé chef de section. En début de saison, la scène a quelque chose d'amazonien: des piles de bouquins (prétendument classés) qui s'élèvent depuis le plancher jusqu'aux rebords du cubicule barrent le chemin, encombrent les meubles, déboulent chez les voisins en avalanche sourde.
Il se publie à l'échelle planétaire, affirment certains, un livre toutes les 30 secondes. Si vous en doutez encore, passez aux bureaux de Voir afin d'admirer l'environnement immédiat de Tristan. (Dites que vous venez de ma part.)
Bref, je ne reçois que peu de SP. J'en demande encore plus rarement. Lorsque d'aventure une enveloppe à bulles tombe dans ma boîte aux lettres, j'en reste baba. Qui donc pense à moi, dans le grand grouillement universel? Que me veut-on? Qu'attend-on de moi?
Règle générale, je rechigne à parler d'un livre que je n'ai pas payé. Je crains d'exprimer un biais favorable involontaire, induit par la gratuité, cependant que le lecteur lambda, lui, mesurera son contentement à l'aune de ce qu'il a déboursé. À 25 dollars pièce, on devient exigeant.
Quoi qu'il en soit, je suis le premier à reconnaître qu'il s'agit d'un scrupule excessif. Que voulez-vous, la gratuité continue de m'apparaître comme une faveur plutôt qu'une pratique normale de l'industrie culturelle: ça me rend poli. Or, le critique ne doit pas être poli. Pas forcément impoli non plus, notez bien. Juste autonome.
Les journalistes au long cours, ces vieux marins qui ont reçu des milliers et des milliers de SP, ne souffrent apparemment plus de ce genre de cas de conscience. J'aime les croire incorruptibles, capables d'indépendance. Dotés d'anticorps.
TROUS NORMANDS
Il est admis que je ne termine pas tous les romans que je commence à lire. La tendance aurait même tendance à s'alourdir avec les années. Le temps manque chroniquement, et tous les bouquins n'obéissent pas à la loi de Cortázar - laquelle stipule qu'un roman doit résister à la force gravitationnelle, qui tend à faire tomber les objets des mains du lecteur.
Je ne veux pas pourtant insinuer que les livres qui me tombent des mains sont de mauvais livres. D'ailleurs, ils ne tombent pas vraiment: ils flottent dans les airs, à mi-chemin du plancher, dans les limbes de l'apesanteur. Plutôt suspendus qu'interrompus.
Ce phénomène a récemment pris une drôle de tournure: chaque roman semble en appeler un autre.
Je commence La Maison des feuilles de Danielewski, par exemple. Je suis emballé, emporté. Puis, au bout de 220 pages, la nausée s'empare subitement de moi. Je suis saturé. Je m'empare aussitôt d'un Hunter Thompson, Fear and Loathing in Las Vegas - comme un antidote à Danielewski. J'y plonge comme un fou, abats 120 pages en quelques heures, et voilà que je ressens la même nausée. Je crois me guérir de Thompson en m'attaquant à Empire du Soleil, de J.G. Ballard. Et ainsi de suite.
J'ai l'impression que chaque roman agit en ce moment tel un trou normand: ce coup d'eau-de-vie censé offrir un contraste salutaire par rapport au plat précédent.
Une petite bouchée de SP avec ça?
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Le romancier en captivité
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Revenons sur la curiosité que, la semaine dernière, je désignais parmi les qualités cardinales du romancier. Pour ainsi dire un devoir.
Il en va ainsi depuis très longtemps, bien que cette curiosité ait autrefois pris des formes simples. Pour faire le plein, il suffisait alors de regarder autour de soi, d'espionner ses contemporains au café du coin et dans les réunions de famille, ou de suivre les chiens écrasés dans la gazette locale.
(Je fais évidemment abstraction de cette variété de curiosité que l'on oriente vers soi-même, laquelle peut suggérer à l'écrivain toutes sortes d'amusants comportements: tomber en crise mystique, provoquer un colosse ivre en combat singulier, cuisiner une marmite de LSD.)
De nos jours, la curiosité prend mille nouvelles formes. Je me livrais hier encore à l'inventaire de mes appendices électroniques. La liste n'est pas reluisante: je surveille chaque jour un compte Facebook, deux comptes Twitter, un compte Delicious et cinq comptes de courrier, sans oublier quelque 70 flux RSS, les commentaires sur mon blogue, et plusieurs douzaines de requêtes plus ou moins cohérentes dans l'un ou l'autre des engins de recherche de Google.
Pourquoi tant d'appendices sur le Web? La curiosité. Un peu pathologique sur les bords, j'en conviens, mais la curiosité tout de même.
Pour un romancier généraliste comme moi - c'est-à-dire un romancier livré à sa propre curiosité -, l'apparition du Web s'est produite telle une sorte d'épiphanie. Auparavant, je me documentais en bibliothèque. Ces après-midi de recherche étaient parfois agréables, mais le plus souvent fastidieux. Petites fiches, petits papiers, escaliers, photocopieuses. Le Web, en comparaison, semblait supraluminique, hygiénique et totalement automatisable. La bibliothèque était spatiale, et le Web, organique - si bien que la documentation numérique semblait parfois animée d'une vie propre.
Le Web: une grappe de méduses qui palpitent et brillent dans la noirceur insondable de l'océan.
Mais on le sait, la beauté des méduses n'a d'égale que leur toxicité - aussi mon rapport au Web traverse-t-il d'étranges cycles: deux fois par année, je me rétracte. Je déblogue, je cesse d'alimenter Twitter et Facebook, je néglige mes fils RSS, je considère même la possibilité de fermer tous mes comptes pour de bon - y compris mes comptes de courrier.
Généralement, ce malaise numérique se manifeste après la lecture d'une chronique de Louis Hamelin, ou d'un article sur l'utilisation du Ritalin chez les chercheurs universitaires. Il m'arrive aussi d'aggraver volontairement le malaise: en lisant des livres comme Amusing Ourselves to Death, de Neil Postman, par exemple. (Des heures de plaisir en perspective.)
Un ami biologiste m'a parlé, un jour, de certaines souris de laboratoire grâce auxquelles on avait identifié un gène fascinant. Lorsqu'on inhibait le gène en question, la souris se tenait au centre de sa cage. Lorsqu'au contraire le gène était surexprimé, le rongeur restait près des barreaux.
Imaginez, si vous préférez, un microscopique interrupteur dans le cerveau de la souris. Off, le rongeur se tient au milieu de la cage. On, il reste en périphérie. (Cette métaphore est simplificatrice, je sais. C'est le propre des métaphores. Je prie les microbiologistes de bien vouloir me pardonner.)
Cette découverte peut paraître absurde: le code génétique, après tout, résulte d'une adaptation au milieu naturel. Quel gène pourrait bien contrôler le comportement d'un animal dans une cage?
Réponse: le gène (ou l'un des gènes) de l'exploration.
Dans la nature, voyez-vous, le rongeur doit trouver un équilibre entre le besoin de rester à l'abri et celui de sortir s'alimenter. Trop casanier, l'animal crève la dalle. Trop explorateur, il se fait happer par un hibou. Vous saisissez le dilemme? Quant au comportement à l'intérieur d'une cage, il est tout bonnement contextuel - comme tant de nos propres comportements, d'ailleurs.
Ces rongeurs révèlent bien des choses sur notre espèce en général, et sur le romancier généraliste en particulier. J'ai de plus en plus l'impression que mon métier (qui n'en est pas un) repose sur l'équilibre entre mon devoir de curiosité et la nécessité de me protéger - et ce dilemme explique en grande partie mes cycles amour/haine à l'égard du Web. Lorsque je fais l'inventaire de tous mes blogues, de mes flux, de mes comptes, j'ai l'impression de me comporter comme une souris avec le piton collé.
Nous vivons décidément une époque formidable, vous ne trouvez pas?
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Dan Brown et les lemmings
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Dans le grand écosystème littéraire grouillent mille bestioles: à nageoires et à plumes, unicellulaires et vertébrés, animalcules qui rampent ou grouillent ou vibrent, prédateurs, herbivores, parasites et commensaux, tous confondus dans la même grande course vers la lumière, la nourriture et la vie.
Au sein d'un écosystème, chaque individu, chaque espèce joue un rôle. On ne peut purger la littérature de quiconque sous prétexte qu'il n'est pas assez, justement, littéraire. Agatha Christie, Léon Tolstoï et Patrice Desbiens: tout le monde à bord de la même galère.
Certains voyagent en première classe, certes, d'autres rament sous les coups de fouet, et d'autres dorment dans la sentine, ce qui explique d'ailleurs que l'on veuille régulièrement passer certains auteurs par la planche - mais à quoi bon? Les mutineries ont ceci d'improductif qu'elles donnent l'illusion de contrôler la galère.
Voilà pourquoi, de temps à autre, je m'interroge sur des phénomènes pas forcément transcendants, qui ne me plaisent guère, mais que l'on ne peut simplement balayer du revers de la main. Lorsqu'un romancier vend 10 millions d'exemplaires, on n'est pas forcé de l'aimer - on est même autorisé à l'haguir un peu - mais on peut difficilement faire l'économie de la curiosité.
Ne pas s'intéresser aux causes d'un tel engouement, c'est refuser de s'intéresser à la nature du lecteur, à la nature de l'institution littéraire - et, plus largement, à la nature humaine. Pour un écrivain, il s'agit d'un péché capital.
J'ai parlé, dans cette chronique, des best-sellers et des long-sellers, des invendus, des invendables, des introuvables et des épuisés, de la longue queue et des publications à compte d'auteur - mais je ne crois pas avoir parlé des fast-sellers. Je l'ai réalisé il y a deux semaines, en lisant Bookninja, un blogue qu'anime le ninja et poète George Murray.
On venait d'annoncer qu'un million d'exemplaires du dernier bouquin de Dan Brown s'étaient vendues en 24 heures. Not bad, Danny Boy. Murray - notoirement brownophobe - faisait cependant remarquer qu'à sa sortie, en 1952, Le Vieil Homme et la Mer s'était écoulé à 5,3 millions d'exemplaires en deux jours. Aah, on peut toujours compter sur Papa Hemingway pour jaillir de l'histoire, à peine poussiéreux, et envoyer un jab au menton de la postérité. N'écrit-on pas, disait-il, afin de battre les morts à leur propre jeu?
Il faut cependant préciser que ce n'est pas le roman d'Hemingway en tant que tel qui s'est vendu à 5,3 millions d'exemplaires, mais plutôt le numéro de Life du 1er septembre 1952, qui reproduisait le texte dans son entièreté (quelque 26 000 mots). N'empêche.
Dans un autre ordre de magnitude, mais pas moins impressionnant, la version originale du Jeu de l'ange, de Carlos Ruiz Zafón, se serait vendue à quelque 600 000 exemplaires en une semaine, ce qui en ferait le vendeur más rápido de l'histoire de la littérature espagnole. La moyenne des romanciers seraient heureux de vendre autant de titres en l'espace d'une vie entière.
Évidemment, les records de rapidité reviennent sans contredit à Celle Dont On Ne Peut Prononcer Le Nom: Harry Potter et le Prince de sang-mêlé s'est écoulé à 7 millions d'exemplaires en 24 heures, tandis que Harry Potter et les Reliques de la Mort a dépassé les 8 millions d'exemplaires. À cette échelle, les chiffres ne signifient plus grand-chose. Même le mot "phénomène" semble insuffisant.
On pourra spéculer sur la raison d'être, l'utilité et le rôle (néfaste ou bénéfique) des fast-sellers. Apportent-ils une saine attention médiatique sur la littérature ou, au contraire, polarisent-ils l'intérêt des lecteurs? Encouragent-ils la lecture ou nivellent-ils le lectorat par le bas? Sont-ils le carburant des grandes surfaces, le prétexte pour l'effondrement des prix, la victoire du capitalisme sauvage? Ou simplement un symptôme de cette époque où chacun veut faire partie d'un groupe, d'un réseau?
Il se trouve toujours des gens pour vouloir réécrire les écosystèmes: éradiquer les maringouins ou les loups, introduire des bœufs musqués, parquer les dingos, gérer les morues et les phoques. Les écologistes sont habituellement plus nuancés: ils savent que chaque espèce joue un (ou plusieurs) rôle(s), et qu'en s'y attaquant, on risque des créer des déséquilibres - même si, souvent, on ignore lesquels.
La question demeure donc en suspens: le fast-seller équivaut-il à un baby-boom de lemmings, à une poussée de grippe de Hong Kong ou à un débarquement d'ours polaires?
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Le déclin du livre culte
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Je lisais cette semaine un bouquin époustouflant: Accelerando, de Charles Stross, un roman de science-fiction qui raconte... Non, inutile de vous brosser le tableau. Les trois feuillets de ma chronique n'y suffiraient pas, tant le sujet, les concepts et la manière de ce livre sont tordus.
Toujours est-il que, m'enfonçant incrédule dans ce récit surréaliste, je me suis brusquement demandé si ce livre changerait ma façon de voir le monde.
Nous avons tous lu, je crois, de ces livres qui "changent nos vies". Bien sûr, tous les livres changent un tant soit peu la vie du lecteur - on ne sort jamais intact d'une lecture. Je pense cependant à ces ouvrages qui provoquent une déviation, une dérive importante, et changent radicalement la façon dont on voit le monde ambiant.
Après une minute de réflexion, j'ai conclu que non: le livre de Stross ne changerait pas vraiment ma façon de voir le monde. Pourtant, tous les ingrédients semblaient rassemblés pour en faire un-de-ces-livres-qui-altèrent-le-lecteur. Devenais-je insensible?
À quand, d'ailleurs, remontait le dernier roman qui avait changé significativement ma façon de voir le monde? Aucune idée. Votre recherche n'a donné aucun résultat, comme on dit.
Pourtant, durant les années 90, j'aurais su énumérer de nombreux titres. À l'évidence, les bouquins susceptibles de me déformer se faisaient de plus en plus rares.
Sans doute s'agit-il d'un phénomène tout ce qu'il y a de plus normal: les livres s'impriment plus profondément dans les esprits juvéniles, malléables, voire instables sur les bords. Enfants et adolescents tombent souvent dans des passions livresques exclusives, à la limite de la distorsion. C'est l'âge d'or du bovarysme. Durant la vingtaine, le lecteur devient progressivement plus sélectif, et aussi plus engagé. Il s'emballera moins aisément, mais l'influence d'un livre n'en sera que plus profonde.
Me voilà donc aux prises avec une ennuyeuse équation: plus le lecteur vieillit, moins il découvre de livres qui changeront son regard. La faute n'en revient pas aux livres, bien entendu, mais à une absence de prédisposition du lecteur. Avec le temps, nous devenons moins impressionnables, moins prompts à nous enthousiasmer pour l'exotisme et la différence. Notre vision du monde se cristallise, les livres ne nous transpercent plus aussi facilement.
Nous devenons mieux outillés pour comprendre, mais aussi mieux carapacés. Ce n'est ni bien ni mauvais: cela s'appelle l'expérience.
Je n'ai jamais vraiment eu peur de vieillir. En revanche, notre vieillissement collectif m'inquiète parfois un peu - et lorsqu'il s'agit du vieillissement du lecteur, alors je me pose certaines questions.
Voyez-vous, les livres-qui-changent-vos-vies ne sont pas des objets purement personnels, individuels. Au contraire, ils deviennent souvent des livres cultes - pas forcément des best-sellers, mais plutôt des long-sellers: des titres qui se vendent durant de nombreuses années, voire de nombreuses décennies, propulsés par le simple bouche à oreille.
Ces phénomènes de publication s'intitulent: Sur la route, Abattoir 5, L'Attrape-cœurs, Traité du zen et de l'entretien des motocyclettes, Cent ans de solitude, Siddhartha, Guide du voyageur galactique.
Or, le livre culte est un objet excentrique au sein de la bibliosphère: un corps céleste dont l'orbite échappe au cycle promotionnel. Sa principale qualité consiste d'ailleurs à déranger l'ordre établi, en vertu duquel un ouvrage n'est censé jouir de la vie publique que durant les trois mois et des poussières qui suivent sa publication.
Il s'agit d'une faille du système: un texte qui échappe totalement à l'auteur, à l'éditeur, au distributeur. Un objet proprement anindustriel - et un objet, en outre, qui constitue le sous-produit presque exclusif des adolescents et des jeunes adultes.
Or, que se passe-t-il lorsque le lectorat est vieillissant? Ou, plus exactement, que le groupe démographique qui lit des livres se compose de gens de plus en plus vieux?
Notez bien, je ne demande pas si les jeunes lisent. Il s'agit d'une question absurde. Les jeunes lisent, n'ont peut-être jamais autant lu. En fait, ils passent leur temps à lire. En revanche, ils ne lisent pas forcément des livres. Ils consomment le texte sous d'autres formes. Désormais, le livre subit la concurrence grandissante d'autres unités de mesure: caractères, octets, billets, statuts, articles, paragraphes et miettes diverses.
Sans doute les nouveaux lecteurs trouveront/produiront-ils d'autres textes-qui-changent-une-vie, d'autres textes cultes - mais ces textes ne prendront pas nécessairement la forme du livre. Je pose donc la question: assistera-t-on au déclin du livre culte?
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Les réécrivains
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Je me rappelle lorsque mon éditeur a décidé de publier mon premier roman en édition de poche, il y a quelques années. La version originale me plaisait modérément, et j'ai donc annoncé mon intention de réviser le texte. Retirer les répétitions, imprécisions et autres irritants mineurs. Des détails, en somme. Ça ne risquait pas de me prendre plus d'une journée. Deux tout au plus.
Installé dans mon hamac, j'ai entrepris de relire le bouquin armé d'un Staedtler rouge. Au bout d'une heure, j'avais révisé un grand total de trois pages et demie, lesquelles disparaissaient sous un entrelacs de gribouillis, de nouvelles phrases, de ratures, d'ajouts. Voilà que j'étais en train de récrire le roman au complet - non: j'étais en train de me faire avaler. Je crawlais à contre-courant, au bord d'un trou noir.
J'ai finalement laissé le texte partir tel quel chez le graphiste, sans la moindre correction. La vie était trop courte pour faire des révisions.
Je me suis souvent demandé quelle invisible force gravitationnelle pouvait bien pousser un écrivain à récrire un livre. Récrire un manuscrit est un exercice banal. Les écrivains passent leur temps à récrire. Mais récrire un livre publié? Singulière entreprise, en vérité, qui témoigne de notre incapacité à vivre avec l'imperfection et la finitude.
Les cas de réécriture ont toujours attiré mon attention. Je pense à Dany Laferrière, bien sûr, ou à Michel Tournier, qui avait jadis écrit deux versions diamétralement opposées de son Vendredi - mais Gaston Miron demeure le réécrivain par excellence, lui qui a révisé et réédité six ou sept fois son Homme rapaillé.
Ces nombreuses versions s'expliquent aisément: Miron, d'abord interprète de son œuvre, résistait à en fixer la forme. Ses textes subissaient une croissance perpétuelle, quelque peu organique, et on regrette que le légendaire poète n'ait pas disposé de l'outil de réédition ultime: le Web. Peut-être le lecteur aurait-il eu droit non pas à une demi-douzaine de versions de L'Homme rapaillé, mais à plusieurs dizaines.
Nous devons à Douglas Coupland un récent et singulier cas de réécriture. En vérité, aucun mot ne décrit très bien ce que fait Coupland: il ne s'agit pas vraiment d'une réécriture, ni d'une mise à jour, ni d'une version 2.0. On pense plutôt à un palimpseste: un récit posé par-dessus un autre, mais sans le couvrir complètement, si bien qu'il subsiste des correspondances entre les deux récits, une sorte de dialogue en filigrane.
Le premier palimpseste de Coupland se composait de Microserfs (1995) et Jpod (2006). Tandis que le premier roman dressait un portrait de la technosphère avant l'explosion de la bulle Internet, Jpod donnait une version post-bulle, post-9/11 et post-Google du même monde. En lisant ces deux titres coup sur coup, le lecteur pouvait mesurer en un seul coup d'œil les années-lumière parcourues en dix minuscules années. L'effet était d'autant plus vertigineux que les deux livres étaient de grande qualité - du Coupland à son meilleur.
L'autre palimpseste, dont la seconde moitié arrive tout juste en librairie, est aussi intéressant, quoique moins convaincant: Coupland annexe très explicitement à son célèbre Génération X (1991) un nouveau roman intitulé Generation A. Ici encore, le lecteur s'amuse à chercher les correspondances entre un texte et l'autre, mais la chimie opère moins, sans doute parce que Generation A ne s'élève pas au niveau de Génération X. On ne s'attaque pas si facilement à certains classiques, fusse-t-on l'auteur.
Cela dit, ce nouveau Coupland est intéressant à un égard: il s'agit d'un récit de science-fiction situé cinq ou dix ans dans le futur. Or, je l'écrivais récemment, voilà des années que le romancier vancouvérois adopte un ton science-fictionnel: dans sa façon de magnifier certains détails du quotidien, de notre modernité, de notre technologie. Coupland est Monsieur Zeitgeist: le type qui possède si bien l'esprit du temps qu'il finit par le précéder un peu - et avec cette première œuvre de science fiction, on a le sentiment de le voir arriver enfin dans son élément.
Il n'est pas innocent que cette percée se soit produite alors que Coupland revisitait son tout premier roman. Revenir sur ses pas, se mesurer à soi-même est un jeu qui porte à conséquence - et voilà peut-être ce qui nous fascine dans ces réinventions: on sent bien qu'elles constituent moins la réécriture d'un livre, en fin de compte, que la réécriture d'un écrivain.
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Dieu, le duct tape et vous
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Permettez que je m'attarde encore un peu sur le cas de la science-fiction?
Nous parlions donc la semaine dernière, dans la foulée de l'auteur et chroniqueur Philip Marchand, du recours croissant au surnaturel dans la science-fiction grand public, et ce, au détriment de la science et de la raison.
Évidemment, il ne s'agit pas ici de pourfendre la notion même de surnaturel, mais plutôt de s'interroger sur l'intérêt d'une littérature qui l'utilise pour contourner les petits coincements narratifs qui surviennent dans tout récit.
Cet usage du surnaturel est de la même farine que le deus ex machina: un dispositif magique, et par conséquent inexplicable, en marge de la raison, qui permet de boucler une situation en vitesse. Une carte de Monopoly, en quelque sorte. Passez à Go, réclamez 200 $.
Le procédé, inventé par les Grecs quelque cinq siècles avant notre ère, consistait à provoquer le dénouement d'une tragédie grâce à l'intervention, littéralement, d'un dieu. Ledit dieu était palanté sur scène au dernier acte, par le truchement d'une grue (mêkhanê, en grec) qui nous semblerait sûrement assez comique aujourd'hui, habitués que nous sommes à des effets spéciaux de plus en plus léchés.
Un procédé comme un autre, donc, mais d'une élégance très discutable. Dans le grand coffre à outils de l'écrivain, le deus ex machina est l'équivalent du duct tape: rapide, facile à utiliser, mais laissant des raccords malpropres et peu durables. Pas étonnant que de nombreuses voix se soient élevées contre cette solution de facilité, depuis Horace jusqu'à Nietzsche.
Donc, disions-nous la semaine dernière, la science-fiction, à tout le moins la science-fiction populaire, à gros volume, recourt de plus en plus au deus ex machina - magie, surnaturel et autres notions pseudo-scientifiques -, contribuant à éloigner le public de la science, voire à l'en désintéresser.
Je ne me demande pas s'il faut être d'accord ou non avec ça. Je n'ai jamais cru que les pratiques littéraires, sous quelque forme que ce soit, devaient faire l'objet d'un accord ou d'un désaccord.
N'empêche, je m'interroge: cette tendance ne viendrait-elle pas confirmer - comment dire - à quel point la fiction nous semble désormais inconséquente, voire sans conséquence? Lorsque le texte n'a plus d'autre fin que le divertissement, et qu'en outre la fin justifie les moyens, alors à quoi bon se soucier d'éclairer qui que ce soit? À quoi bon la rigueur et la cohérence?
Bien entendu, éclairer et divertir ne sont pas des intentions mutuellement exclusives. Prenez la trilogie de Philip Pullman, À la croisée des mondes, une œuvre qui fait la promotion de la science, de la raison et de l'athéisme. Le pépin? Ces trois romans reposent sur une solide base de fantastique. Pourtant, le message passe bien. Les deus ex machina peuvent aussi avoir du bon.
Alors pourquoi s'inquiéter de la magie? Je ne saurais trop dire. Je touille ce ragoût parce que j'y devine un os. Une question importante.
Cette histoire de duct tape surnaturel dévoilerait-elle, en définitive, une certaine conception du lecteur, et du degré d'intelligence qu'on lui prête? Serait-on en train de croire que les gens ne savent plus simultanément s'amuser et comprendre des concepts?
LE CULTE DU CARGO
À propos, j'ai découvert un truc fascinant l'autre jour, sur Wikipédia. Ça s'appelle le culte du cargo.
On a surtout documenté ce phénomène dans le Pacifique Sud, après la Deuxième Guerre mondiale, à la suite de contacts entre des communautés aborigènes isolées et les troupes japonaises ou américaines.
Les aborigènes en question n'arrivaient pas à s'imaginer le monde extérieur, encore moins le concept d'industrie lourde, et l'abondance des biens qui arrivaient par avion leur paraissait proprement surnaturelle. Ni plus ni moins que des cadeaux envoyés par des dieux.
Afin d'obtenir leur quota de manne, certains insulaires inventèrent donc un nouveau culte, basé sur l'imitation des forces d'occupation (lesquelles bénéficiaient des faveurs divines): ils construisaient de fausses pistes d'atterrissage, des tours de contrôle et des avions en palmes de cocotier, et paradaient en uniformes militaires de pacotille.
On pourra se moquer de cette pensée prétendument primitive - et pourtant, il me semble qu'elle éclaire l'engouement actuel pour la magie, dans notre culture. Après tout, le culte du cargo n'est-il pas le culte du deus ex machina?
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Les orbites supérieures
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L'heure a sonné de sortir du placard: j'aime beaucoup la science-fiction. Je trouve même qu'il s'agit d'un grand genre - dans la mesure où l'on puisse affirmer sans broncher qu'il existe de grands et de petits genres.
On l'a souvent dit, la science-fiction est un révélateur extraordinaire: pas forcément de ce que nous allons devenir, mais assurément de ce que nous sommes déjà devenus. Pour les historiens de demain, aucun corpus n'en dira autant sur notre civilisation que la science-fiction. Ironique, non?
Si je ne peux espérer être érudit en la matière (le corpus science-fictionnel est d'une complexité qui flanquerait des maux de tête à Marie-Victorin lui-même), j'aspire du moins à me tenir un tout petit peu au courant.
Or, il suffit de suivre un peu les flux RSS pour voir repasser à répétition les mêmes sujets. Qu'est donc la S.F. devenue? Assiste-t-on à sa disparition? Vers où doit-elle se diriger? Écrire de la S.F. est-il seulement encore envisageable de nos jours?
Ça sent l'inquiétude, en somme.
Mais au-delà de la simple paranoïa - possiblement attribuable à l'esprit de ghetto -, cette inquiétude semble procéder de réelles tendances. Après des décennies d'expansion, la science-fiction serait-elle en voie d'imploser?
Selon l'une des théories souvent évoquées, la technosphère évoluerait si rapidement, depuis vingt ans, que la réalité ferait désormais compétition à la science-fiction. (Cette idée refait si souvent surface, en fait, que le grand classique d'Alvin Toffler, Le Choc du futur, semble encore pertinent même quarante ans après sa publication.)
Récente variation sur le thème: Philip Marchand affirmait dans le National Post que le fantastique serait en train de miner la science-fiction - et pas seulement à cause de la popularité de séries comme Harry Potter, mais par contamination. Ainsi, au sein même des œuvres de science-fiction, l'explication scientifique perdrait du terrain au profit des deus ex machina et autres tours de passe-passe simili-rationnels.
S'il faut en croire Marchand, nous serions en train d'assister à l'accomplissement de ce qu'affirmait Arthur C. Clark: "Au-delà d'un certain degré de complexité, toute technologie devient indissociable de la magie."
L'explication, bien que séduisante, ne vaut sans doute que pour la S.F. grand public. La science-fiction se caractérisant par une abondance de sous-genres, on peut supposer qu'il restera toujours une majorité d'œuvres d'obédience rationnelle (pour ainsi dire).
Mais si je puis me permettre d'ajouter mon grain de sel, il me semble que la science-fiction jouira d'un très bel avenir en dehors même de la science-fiction.
En effet, la prolifération d'œuvres cadrées dans un futur proche, pratiquement indiscernable de notre présent - je pense par exemple à The Road (C. McCarthy) ou à Little Brother (C. Doctorow) -, suggère l'émergence d'une science-fiction qui reposerait plutôt sur la manière que sur le thème.
Autrement dit, une littérature qui consisterait moins à développer des sujets science-fictionnels qu'à donner à des sujets conventionnels une texture science-fictionnelle. Bien qu'il soit difficile d'en cerner exactement les balises, des romans tels Cryptonomicon de Neal Stephenson ou JPod de Douglas Coupland me semblent emprunter cette voie.
En fait, j'ai parfois l'impression que la science-fiction traditionnelle, après des décennies d'accélération, s'apprête désormais à être éjectée comme un étage calciné de lanceur Saturn, laissant une minuscule capsule - le ton - continuer son chemin vers les orbites supérieures.
C'est un héritage qui en vaudrait bien un autre, non?
PENDANT CE TEMPS, AU GHANA
Blogueuse invitée pour les prix Nebula, l'auteure Nnedi Okorafor signe un billet aussi intéressant que révélateur où elle demande: l'Afrique est-elle prête pour la science-fiction? (La réponse est: oui, mais pas la même science-fiction.)
La question est intéressante parce qu'elle souligne combien la science-fiction est un genre occidental, voire anglo-saxon, mais aussi combien ce genre dépend lourdement des acquis technologiques du lecteur.
Okorafor cite à ce sujet Naunihal Singh, un professeur à l'Université de Notre Dame, qui se rappelle avoir visionné La Matrice parmi un auditoire de Ghanéens ostensiblement indifférents. "Il est difficile de faire craindre à des gens un futur où les ordinateurs contrôlent le monde, alors qu'ils ont de la difficulté à faire fonctionner l'ordinateur qui se trouve sur leur bureau."
La science-fiction est un révélateur extraordinaire: pas forcément de ce que nous allons devenir, mais assurément du fait que nous n'y arriverons pas tous en même temps.
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Mafalda et moi
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Certains livres marquent le temps avec plus de pertinence que le calendrier. Ainsi en va-t-il de ces bouquins que nous lisons à 10 ans, 15 ans, 25 ans, 30 ans et 40 ans - et où chaque fois nous découvrons de nouvelles couches de sens. Ce que l'enfant trouvait obscur, l'adulte s'en amuse. Ce qui faisait rire l'adolescent échappe au père de famille. Et pourtant, à tout âge, l'émerveillement se répète.
On pourrait les qualifier de livres matryochka, mais ce serait inexact. En vérité, le lecteur seul joue les poupées russes: en se révélant à nous, ces livres de jeunesse éclairent ce que nous sommes en train de devenir. Ils répondent à leur manière aux questions fondamentales: qui sommes-nous, d'où venons-nous, où allons-nous?
Ironiquement, ces grandes leçons philosophiques nous sont rarement servies par les grands textes, lesquels ne se fréquentent guère avant l'adolescence. Oubliez Proust, Miller, Tolstoï. À 8 ans, vous lisiez des bandes dessinées, des livres pour enfants, des classiques condensés, voire ces encyclopédies familiales dont les nombreuses images constituaient le principal attrait.
La relecture attentive de ces livres vous en apprendra davantage sur le sens de la vie - de votre vie, à tout le moins - que Le Prophète, Le Secret ou Le Shack, ces évangiles à 12,95 $ vendus à la pharmacie du coin.
Certaines œuvres se prêtent d'autant mieux à l'exercice qu'elles ne s'adressent à aucun lectorat exclusif: ni tout à fait pour les adultes, ni tout à fait pour les enfants. Le meilleur exemple demeure sans doute la légendaire bande dessinée Mafalda.
Créée en 1964 par le dessinateur Quino et publiée dans divers quotidiens argentins, Mafalda prit très tôt un biais très éditorial, fortement politisé, souvent satyrique. Si la plupart des bandes plaisaient à toute la famille, l'ensemble de l'œuvre ne pouvait être compris que par des adultes.
Le grand malentendu - fondé sans doute sur le genre plutôt que sur le contenu - consista à republier Mafalda dans des recueils destinés aux enfants, que les bibliothécaires classèrent sans hésitation entre Lucky Luke et Martine à la plage. Un malentendu, certes, mais aux heureuses conséquences: il ouvrit, pour des milliers d'enfants, une fenêtre sur la pensée des adultes. Ce fut une grande école d'ironie, d'humour noir et de fatalisme politique.
Lorsque j'ai commencé à lire ces bandes dessinées, j'avais à peu près l'âge des protagonistes - environ 8 ou 9 ans. Je pouvais déjà m'identifier à Felipe, ce grand anxieux, ou bien à Miguelito, ce petit mégalomane affligé d'une imagination incontrôlable. Je vivais les mêmes choses qu'eux, et j'éprouverais bientôt les mêmes angoisses. Leurs années 60 se transposaient sans problème avec mes années 70: nous demeurions avant tout des enfants de la classe moyenne.
Devenu adolescent, je continuai de lire Mafalda. Jamais cette bande dessinée ne me parut enfantine. Au contraire, je continuais de m'identifier aux personnages - quoiqu'un peu moins aux situations qu'ils vivaient, et davantage à leurs propos. Je nous découvrais, au-delà de l'anecdote, une parenté d'esprit intemporelle.
Il ne s'est guère passé une année, au cours des trois dernières décennies, sans que je relise au moins quelques bribes de Mafalda, et jamais cette parenté d'esprit ne s'est estompée. Mes affinités fluctuaient certes selon l'humeur du moment ou la saison de ma vie. Certains épisodes me laissaient désormais indifférent cependant que d'autres se nimbaient d'une lumière nouvelle - mais, dans l'ensemble, l'œuvre de Quino demeurait une grille de lecture valable de l'existence.
Puis, au cours des dernières années, une chose troublante s'est produite: je me suis mis à m'identifier aux parents de Mafalda. Jamais je n'aurais cru un jour me reconnaître dans ces anti-héros que Mafalda décriait, ridiculisait, critiquait, tournait en bourrique. Désormais, la gamine de Buenos Aires n'était plus moi: c'était ma fille.
Je venais, insouciant, d'enjamber un ruisseau invisible que jamais je ne pourrais passer en sens inverse. Un minuscule Léthé.
Toutes ces années, j'ai vécu dans l'illusion que Mafalda m'accompagnait dans le temps et l'espace. J'avais tout faux. Moi seul me déplaçais, tandis que Mafalda restait immobile. Peut-être même ne me déplaçais-je que par rapport à l'œuvre de Quino - car telle est la conséquence terrifiante de choisir une œuvre pour cadre de lecture de la réalité: l'œuvre devient une balise qui indique à quel chapitre nous en sommes de nos vies.
Si bien qu'en croyant relire nos livres d'enfance, nous mesurons en réalité le temps qui reste avant de tourner notre dernière page.
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Le mobile et la catapulte
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Parmi mes trop peu nombreuses lectures de vacances, j'ai réussi à caser Chagrin d'école, le dernier (et déjà ancien) livre de Daniel Pennac.
Ma sociologue préférée l'ayant acheté en édition de poche, nous nous le sommes disputé pendant plusieurs jours, épique bagarre au cours de laquelle j'ai vicieusement déplacé ses signets, oublié le livre sous des meubles et dévoré les pages à la cadence grand C.
Conseil matrimonial du jour: ne lisez jamais simultanément un livre avec votre signifiante moitié. Rien n'use les nerfs de la sorte.
Quoi qu'il en soit, j'ai fermé le livre dans un état incertain. Difficile de se prononcer sur un texte qui traite d'un sujet aussi délicat, pour ne pas dire explosif: l'éducation de notre belle jeunesse. Car si Pennac observe le cas français, il n'existe pas de différence fondamentale entre les lycées et nos polyvalentes, et le moindre commentaire sur le propos de ce livre serait voué aux foudres publiques.
Vous cherchez un sujet plus casse-gueule que les accommodements raisonnables? La dictée à l'école.
J'hésite donc à me prononcer sur la réflexion de Pennac, pas toujours égale au demeurant, ainsi que sur la qualité du texte dans son ensemble. Il est toujours injuste (voire insignifiant) de déclarer qu'un livre n'est pas le meilleur de son auteur, en particulier lorsque le livre en question s'avère excellent. Paradoxe doux-amer: lorsqu'on juge l'ouvrage par rapport à l'Œuvre, l'auteur en ressort à la fois gagnant et perdant.
Et justement, le problème consiste peut-être à situer Chagrin d'école dans la production de Pennac. Tout en le lisant, je le comparais à cet autre ouvrage consacré au même sujet, son magnifique Comme un roman, qui remonte à 1992. Or, cette comparaison est forcément vouée à la déception: il s'agit de deux projets foncièrement différents.
Davantage qu'un essai, Comme un roman était en effet un recueil d'observations (possiblement fictives) rendues avec un biais narratif très net. Le lecteur était forcément porté à opiner, car telle est la puissance du narratif.
Dans Chagrin d'école, en revanche, Pennac entend préciser sa pensée. Il ne raconte pas, il déclare - et la déclaration est la première étape du désaccord. Le dessein de Pennac est ici, en somme, bien plus polémique: Comme un roman était un délicat mobile, Chagrin d'école s'apparente à la catapulte. Impossible de comparer les deux engins.
À la réflexion, il est plutôt intéressant de lire Chagrin d'école en regard des célèbres romans malaussèniens, dont il éclaire vaguement la genèse. On devine en effet du Benjamin Malaussène dans le ton lapidaire et goguenard avec lequel Pennac expose ses idées, raconte ses expériences de cancre et de professeur, s'enguirlande lui-même - et sans même s'en apercevoir, le lecteur remonte à la source de ce regard, de cette voix si particulière.
Cela tient sans doute à la nature autobiographique du texte, car au-delà de l'essai pédagogique - que l'on peut approuver ou décrier -, le romancier dévoile ici de grands pans de sa vie, avec une générosité habilement mesurée.
LES NAGEOIRES
Je nuance, je nuance, mais il ne faudrait pas pour autant croire que Chagrin d'école m'a déçu. Dois-je rappeler la petite guerre que ma sociologue (préférée, de surcroît) et moi nous sommes livrée autour de ces pages?
Un Pennac est un Pennac est un Pennac: ce livre regorge de passages jubilatoires, d'envolées sur la littérature, d'humanisme. On savoure la créativité de l'auteur, tant dans sa vie de cancre que dans sa carrière de prof. Lorsqu'on n'approuve pas le propos, on apprécie la manière - et on se sent même tout proche d'approuver, en fait, du seul fait de la manière. Telle est la marque des grands essais.
Pennac est à son meilleur lorsqu'il fait l'éloge du jeu: ne pas considérer le savoir comme un bête capital intellectuel, mais comme un substrat avec lequel on peut s'amuser. (Ces propos suggèrent d'ailleurs que Pennac, pourtant méfiant à l'égard du Web et des ordinateurs, aurait l'étoffe d'un geek. Il faudra enquêter.)
J'ai été particulièrement frappé par ces chapitres sur la mémorisation - ah, tous ces textes qu'un Pennac amusé faisait apprendre par cœur à ses élèves! Un par semaine, des extraits parfois interminables - et ces étudiants incertains qui se découvraient soudain "une fonction nouvelle, comme s'il leur était poussé des nageoires".
Nous en reparlerons bientôt, tiens, de ces fameuses nageoires.
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Hygiène des bibliothèques
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À peine commencées, les vacances se terminent. À défaut de satisfaction, il convient d'en tirer des leçons philosophiques sur le sens de la vie et l'élasticité (vraiment toute relative) du temps.
Sinon, comment supporter l'insupportable: une saison automnale qui débute un dimanche 9 août, juste après le bain des enfants?
Bienvenue à bord de la galère 2009-2010. Oui, déjà.
Première tâche de l'automne, me réapproprier mon bureau. Les astrophysiciens sont, à ce sujet, formels et unanimes: le grand chaos cosmique primordial n'attend que vos dix jours de vacances annuelles pour reprendre le contrôle. Si peu de constance dans la continuité, c'est à désespérer de la matière.
Chez nous, c'est à force de sortir (puis de rentrer) les valises, la tente, les sacs de couchage et les tapis de sol, dans un va-et-vient proprement glaciaire, que nous finissons par transformer mon bureau-chambre-de-rangement en indescriptible foutoir.
J'observe donc l'état des lieux, je cherche à deviner le sens et la nature de ces piles de livres, de ces tas de feuilles, de ces formations branlantes qui ont poussé malgré moi, stalagmites de papier et de détritus.
À la mi-août, on découvre, mieux qu'en octobre ou en mai, de nouvelles relations entre le sens et l'espace. L'influence géologique des vacances, sans doute: après quelques jours au bord d'un lac, le paysage redevient une forme d'organisation de la pensée. Le sens n'est plus cette chose abstraite, intangible, unidimensionnelle. Il reprend du volume, des contours. Il prend de la place.
Me voilà donc face au désordre, bras ballants, tel Howard Carter dans l'antichambre du tombeau de Toutankhamon, merveilles en moins. À la place: notes documentaires et comptes impayés, carnets illisibles, colle de menuisier, crayons de cire, jeu d'épreuves rangé sous une bouteille de détergent - et le contenu d'une poubelle éparpillé là-dedans.
Mais surtout: des livres. Des dizaines de bouquins, consultés plus ou moins hâtivement et abandonnés n'importe où. La Flore laurentienne et Génération X, des dictionnaires, quelques services de presse et plusieurs Calvino. Des livres à prêter, d'autres à rendre, d'autres à bazarder. Des romans oubliés du printemps 2009, en chemin vers les oubliettes ou la table de chevet.
Par quelque inexplicable miracle, les ouvrages empruntés à la bibliothèque sont rassemblés sous le ventilateur, où ils accumulent une belle couche de poussière et 20 ou 30 dollars d'amende (ma contribution au financement de nos belles institutions publiques).
Tout en cartographiant les dégâts, l'évidence me frappe: il va falloir ranger tout ça. Et tant qu'à devoir remettre tous ces livres sur les tablettes, pourquoi ne pas en profiter pour mettre (enfin) un peu d'ordre?
Ah, l'hygiène des bibliothèques... Sur combien de blogues ai-je vu cette question ressassée depuis quelques années? On semble s'y intéresser davantage depuis que Google incite notre civilisation au désordre. "Ne classez pas, nous dit-on, laissez nos algorithmes s'en charger."
Quoi qu'il en soit, on en revient toujours à cette question élémentaire: classer ou ne pas classer - et, si oui, de quelle manière? Par auteur, titre, couleur, collection? Chronologie, thème, taille? Ordre d'acquisition, de lecture, d'appréciation?
De temps à autre, un disciple de Perec propose une nouvelle méthode de classement - comme si ce domaine se prêtait réellement à la nouveauté. Un blogueur affirmait, par exemple, classer ses livres par genre littéraire - mais en dégradé, afin que les genres se fondent l'un dans l'autre. Il s'agit de ranger, par exemple, entre les romans policiers et les recueils de poésie, les œuvres à la fois policières et poétiques. (Il existe sans doute des exemples plus convaincants.)
Je n'ai jamais éprouvé qu'une vague curiosité pour ces questions de classement - et pourtant, me voilà debout dans mon bureau, de la paperasse jusqu'aux genoux, en train de rêver à une bibliothèque bien rangée. L'idée est d'autant plus absurde lorsque l'on considère que mes rayons contiennent presque autant de livres à lire que de livres à classer.
Alors, lire ou classer? La question ne se pose même pas.
Et voilà qui, à mon humble avis, jette une lumière accablante sur ce faux problème. Vouloir classer une bibliothèque témoigne moins d'un désir d'organisation que du fantasme d'avoir assez de temps libre pour classer des livres.
Et le temps libre, avec septembre qui s'apprête à nous déferler en pleine tronche, risque plutôt de se raréfier.
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Céder à la saison
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Un lecteur disait de ma dernière chronique que je n'avais "pas grand-chose à [y] raconter". Je le concède volontiers. Je serais même le premier à l'affirmer - mais lorsqu'on dispose d'une plate-forme publique, il faut laisser le lecteur se faire sa propre opinion. Si le chroniqueur joue aussi le rôle du lecteur, quelle liberté nous reste-t-il?
J'ajouterais toutefois un bémol: mon problème n'est pas tant de n'avoir rien à raconter que de n'avoir envie de rien raconter.
Rien à raconter, moi? Il me reste mille sujets, dispersés sur mon disque dur - de quoi étirer le printemps 2009 jusqu'à l'hiver 2010!
Tenez, je veux depuis l'an dernier faire l'éloge de L'Aviron qui nous mène, cette véritable bible du canot écrite par le légendaire Bill Mason.
Pour qui aime canoter, il s'agit d'un bouquin définitif: tout à la fois ode au canot, ouvrage technique, invitation au voyage et manuel poétique - car en matière d'élégance, le canot prospecteur en cèdre entoilé ou encore le fameux coup d'aviron canadien (difficile à maîtriser entre tous) représentent des sommets en leur genre.
Mais voilà, nous sommes en juillet. Tout ce que je pourrais dire sur Bill Mason camouflerait mon objectif véritable: prendre un canot et sacrer mon camp dans le parc de la Mauricie. On n'est jamais qu'à un ou deux portages de la sainte paix.
Ainsi s'écoule la saison chaude pour le chroniqueur littéraire. Alors qu'en hiver tout ramène au livre, l'été est une saison centrifuge: on part du livre pour se rendre ailleurs.
D'ailleurs, je n'ai jamais connu personne qui ait l'ambition de réinventer la roue en plein mitan des vacances de la construction. Twitter roule au ralenti, les fils RSS sont mous. Excellent moment pour faire un coup d'État dans l'indifférence générale: le Honduras vient d'en faire l'apprentissage.
Forcément, cette mollesse saisonnière teinte la manière dont vous écrivez.
En matière d'écriture, la plupart de vos habitudes sont purement personnelles. De nuit ou de jour, dans un cagibi ou dans une cabane, à jeun ou saturé de pseudoéphédrine, c'est votre affaire. Vous n'avez aucun compte à rendre là-dessus. Ça relève de l'intimité et n'intéresse que les groupies (race rare en littérature).
En revanche, le moment de l'année où vous écrivez possède une saveur plus clairement collective. On n'échappe jamais aux saisons.
Fascinant phénomène que les saisons. Il m'arrive souvent de penser à l'époque où le climat exerçait un ascendant direct sur les humains. Pas un ascendant du type "quel été de merde, nos vacances sont gâchées". Que non. Plutôt un ascendant du type "ramasse tes affaires, on passera pas l'hiver ici".
L'écosystème et le régime alimentaire étaient alors synchronisés. L'environnement et le climat déterminaient la diète annuelle d'une population, laquelle diète exerçait une influence directe sur le mode de vie et la culture. Faut-il rappeler que notre civilisation est née dans le Croissant fertile et non juste au sud, dans le désert d'Arabie?
En un mot: si vous crevez la dalle, vous consacrerez davantage de temps à vous nourrir, et moins à construire de jolies pyramides.
L'équation est toujours valide, mais l'heure et la manière de crever la dalle ont bien changé. Avec la mobilité et la conservation des denrées alimentaires, c'est en vain que l'on chercherait un lien direct entre le lancement du prochain Marie Laberge et la récolte annuelle de la canneberge. (Libre à vous de tenter l'exercice si vous y tenez.)
Nous dépendons encore de l'écosystème, bien sûr, mais cette dépendance est plus élastique. Plus décalée. Nous avons, en somme, recouvert la nature de plusieurs couches de culture.
Cette longue parenthèse pour en arriver à ceci: si écrire le soir (ou le matin) tient de la manie personnelle, écrire l'été (ou l'hiver) s'inscrit dans une logique collective. Impossible de s'y soustraire - à moins (bien entendu) de couper tout contact avec vos semblables, d'éteindre radio, télévision et connexion Internet, et de faire fi de plusieurs décennies d'incessant conditionnement.
Bref, il suffit de vous réinventer totalement.
Difficile, donc, pour le chroniqueur de ressentir la même urgence en juillet qu'en septembre. Pas que l'on veuille moins bien faire son boulot. Seulement voilà, on se met inconsciemment à la cadence estivale.
Et c'est donc par souci de cohérence civilisationnelle que je troquerai mon chapeau de chroniqueur contre celui de Bill Mason: je pars en vacances jusqu'à la mi-août.
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