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En quête d'un may quest
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Seule «la course vagabonde du taureau de fer», comme écrirait Vigny, parvient à secouer la torpeur d’un village roupillant le long de la voie ferrée. C’est le passage du cyclope fumant qui suscite le plus la curiosité de l’héroïne. À cinq ans, elle s’inquiète déjà de la destination du train. Le suivra-t-elle un jour pour savoir ce qui l’attend au bout du voyage ? Question justifiée quand les naissances s’accumulent dans une famille respectueuse des ordres divins : «Allez et multipliez-vous.» Le questionnement est d’autant plus péremptoire que la petite fille en mauve occupe une crèche bien remplie au milieu d’un clan très reproductif. La promiscuité l’oblige à cacher sa poupée pour que le bébé du jour ne lui défonce pas les tympans avec ses pleurs pour s’en emparer. On est à mille lieues des enfants rois. Pas de rancune surtout. Il faut être fier du voleur qui a chassé l’héroïne du berceau. On lui en demande beaucoup, mais elle tire son épingle du jeu, même en dépit de ses pairs, déjà machos, qui dirigent sur elle leurs mictions du haut des escarpolettes. Mais les pires adversaires, ce sont les adultes. Comment se reconnaître dans un monde qui repose sur le mensonge et l’injustice ? Alors qu’il faut un may quest pour se guider, l’héroïne ne peut se fier à quiconque, même aux bonnes sœurs qui ont perdu leur humanité en épousant le Seigneur. L’Émile de Jean-Jacques Rousseau est toujours d’actualité. Bref, la fillette en mauve est seule pour se frayer un chemin dans une jungle hantée par la pauvreté et la mort. Cette plaquette est un bon réquisitoire en faveur des enfants, mais la trame n’est pas suffisamment serrée pour sauvegarder l’intérêt du lecteur. À ce chapitre, Les Yeux du père de Guy Lalancette décrit l’âme enfantine de façon beaucoup plus captivante.
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La Musique qui tue
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Le rock psychédélique né en Angleterre dans les années 1960 sert de toile de fond à ce roman, qui présente un musicien québécois, connu uniquement des habitants de Cambridge. Bernard Carel y a vécu à cause de ses parents établis dans la fière Albion. Il a formé un groupe qui ne s’est produit que dans un parc fréquenté par des lightfools, des débiles mal accoutrés, qui vivaient dans les arbres comme des oiseaux. Au-delà des apparences, la musique du héros traduisait pour eux leurs souffrances et causa finalement sa propre perte. On le retrouva aliéné dans un parc du Portugal. Repatrié dans un institut psychiatrique au Québec, il est abandonné des siens, sauf de Julie, une nièce qui l’avait idéalisé. Elle le visite assidûment pour le délivrer de sa maladie. Peine perdue! Mathieu, un employé de l'hôpital, lui propose de remonter la filière suivie par cet oncle. Débute alors une enquête semblable à celle d'un polar, qui transporte les protagonistes de l'Angleterre aux Açores. Ce roman d’une grande originalité nous sensibilise aux apparences qui cachent la déchéance des malmenés par la vie, en l’occurrence celle qui découle des relations tumultueuses du héros avec son père. La démarche de Julie la déprime en réalisant que l’oncle qu’elle aimait était un sosie de tous ces artistes merveilleux emportés par leur art comme le démontrent les biopics récents au cinéma, tels que celui d’Édith Piaf ou de Françoise Sagan. Bref, la souffrance humaine prend souvent, malheureusement, un déguisement qui dégoutte au lieu de susciter notre empathie.
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Dépendance affective
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Hystéro est roman qui traduit la conception de l’amour chez les adolescents. Ce n’est pas l’être aimé qui compte, mais les frissons éprouvés. D’ailleurs, c’est à quatre ans que l’héroïne s’est familiarisée avec les plaisirs charnels en perçant son hymen par inadvertance avec un bâton de pop sicle. Ce fut le début d’une recherche effrénée de sensations hypodermiques, responsable finalement de la dépendance affective qui a ruiné sa vie. Dans le cadre de la ville de Baie-Saint-Paul, Élisabeth s’entiche d’un élève de son école. Elle voudrait être à lui pour toujours. Comme tous les adolescents normaux, Gabriel est aussi «niaiseux» avec les filles que Matthieu Simard dans Échecs amoureux et autres niaiseries. Devant une attitude qui ressemble à du rejet, l’héroïne noue une relation amoureuse avec un macho qui la rendra malheureuse. Il s’agit en fait d’une névrose résultant d’une conception maladive de l’amour. Sur un sujet connexe, Folle de Nelly Arcan est de loin supérieur à ce roman à l’écriture syncopée qui ressemble à du slam voisinant la provocation typique des jeunes auteurs. À l’instar «d’une chienne qui cherche son biscuit», l’héroïne veut «remplir son trou» avec «une queue dans son corps». Les jérémiades redondantes et les envolées lyriques qui expriment cet amour maladif déplairont à plusieurs lecteurs, d’autant plus que l’auteure a choisi comme récepteurs un «tu» qui s’adresse uniquement aux personnages de son roman. Ça devient aussi agaçant que La Route des petits matins de Gilles Jobidon, qui fait l’éloge du courage d’un émigrant sino-vietnamien.
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Les Purges de Duvalier père
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Derrière le rideau des montagnes dressé devant la Méditerranée se cache Rosa, la «reine choche», responsable des purges du Doc Duvalier. Ce père maudit de la nation haïtienne a confié à une femme l’extermination de ses prétendus opposants parce qu’il croyait, en bon macho, que la gent féminine était plus douée à la tête d’une mission mortifère en raison de leur cruauté à l’instar de l’alligator. Avec ses «gazelles féroces», Rosa a ratissé l’île jusqu’à la mort du tyran. Elle a fui alors en France pour ne pas subir à son tour la médecine purgative de Baby Doc. La marâtre a emmené, avec elle à Gourdaix, la jeune Laura, une femme qu’elle avait prise, enfant, sous son aile. Sur ce canevas, l’auteure a peint le tableau des âmes humiliées qui ont survécu aux exactions d’«oiseaux fous», comme les qualifie Dany Laferrière. Elle incarne la haine et le désir de vengeance de deux victimes, soit Laura, une femme encore soumise à son bourreau et Antoine Guibert, un écrivain qui a débusqué Rosa afin de lui faire avouer ses crimes avant de l’éliminer. Ce dernier élabore avec fureur des scénarii pour réaliser son objectif tout en comptant sur Laura pour y parvenir. Ils palabrent, un peu trop, pour déterminer le moyen le plus approprié pour se débarrasser de leur tortionnaire. Voilà le dilemme choisi pour soutenir l’intérêt du lecteur. Dilemme un peu faible parce qu’il traîne en longueur et en considérations redondantes. Malgré le bémol, Marie-Célie Agnant a mené son projet d’écriture avec art. Elle nous sensibilise à l’abjection qui a réduit les Haïtiens, même dans leur propre pays, à des citoyens de seconde zone. Cette blessure, presque génétique, les suit jusque dans l’exil, telle que le démontre Côte-des-Nègres, un roman de Mauricio Segura sur les gangs de rue.
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Noyé de bleu sous un ciel grec
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Quand Meryl Streep demande à la fin du film Mamma Mia si les spectateurs veulent entendre une autre chanson comme s’il s’agissait d’un spectacle live, plusieurs ont crié oui en chœur. Pourtant, c’est loin d’être la meilleure comédie musicale qui soit. Est-ce le film ou la musique d’ABBA qui leur a plu ? Quoi qu’il en soit, le livret de Catherine Johnson se prête aux sentiments positifs. I have a dream, dit la chanson. «J’ai un rêve, une chanson à chanter pour m'aider à faire face à tout.» Il faut cependant sortir pour trouver son bonheur, comme le recommande Dancing Queen : «Avec un peu de musique rock, tout ira bien.» Si le prospect se laisse désirer, il faut lui chanter Take a Chance on Me : «Si tu changes d’avis, je suis la première sur la liste.» Et si ça ne marche pas, on lance un SOS. L’histoire à l’eau de rose qui découle de ces chansons tourne autour de l’amour d’une femme de 20 ans à la veille de son mariage sur une île grecque noyé de bleu, où sa mère tient une auberge. Mais avant tout, elle souhaite que son père, qu’elle ne connaît pas, lui serve de témoin. Le film dévie alors de sa trajectoire pour se consacrer à la découverte du géniteur aux dépens des rapports entre les tourtereaux, pour, finalement, bifurquer vers les sentiments de la mère. Le décor idyllique se prête bien au sujet, et le nombre impressionnant de figurants bougent suffisamment pour créer un rythme endiablé. C’est la chorégraphie qui fait figure de parent pauvre. On dirait des louveteaux dansant un sertaki autour d’un feu de bivouac, tout en faussant Ani couni chouani. Phyllida Lloyd a cru bon de faire interpréter des chansons anglaises pour un mariage grec, béni par un prêtre catholique dans un pays de religion orthodoxe. En somme, c’est un comptoir digne du buffet de La Stanza : des beans et de la pizza avec du chop suey par un bon dimanche matin.
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La Précurseure de Woodstock
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Le roman Bonjour tristesse résume très bien l’esprit du film. La vie ne vaut à l’occasion qu’ «un certain sourire» quand le cœur bat «la chamade» pour son prétendu sauveur. Difficile de s’y attacher longtemps quand le carpe diem est notre devise. Diane Kurys reflète très bien cet univers de Françoise Sagan et l’atmosphère de Saint-Germain-des-Prés, où de nombreux artistes accros à la cigarette et à l’alcool ont influencé les passionnés d’une culture en rupture de ban. Ignoraient-ils peut-être que leurs idoles se détruisaient en solitaire dans leur tanière ? Le cinéma s’empresse depuis quelque temps de réaliser leur biopic, tel celui d’Édith Piaf et de Françoise Sagan. Fan de la dolce vita, cette dernière a cru que dans la vie «il n'y avait pas de quoi faire des grimaces». Elle s’est tout permis : voiture sport, villa bourgeoise, drogue, alcool, jeux et virées coûteuses. Ses béquilles cachent une véritable souffrance, prémisse d’un esprit créateur, faut-il croire. Quoi qu’il en soit, elle a su retenir l’attention en brisant le cadre bourgeois qu’elle décriait en le recréant pour elle-même. Ce gentil biopic voisine par contre la superficialité de toute réalisation qui se veut people. Beau rappel émouvant d’une carrière et d’une vie remplie d’artifices. Même le lesbianisme de Françoise Sagan est évoqué uniquement sous l’angle de femmes qui l’ont exploitée au lieu de l’aimer vraiment. Heureusement, Sylvie Testud restitue le personnage avec une justesse sans failles. À tous ceux qui aiment Paris Match, les feuilletons de notre télévision ou qui veulent connaître cette icône des années 1950, la Saint-Jean-Baptiste précurseure de Woodstock. Bref, c’est triste d’entendre la «petite musique d’un monstre», comme disait François Mauriac, qui se termine dans le chaos.
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De la Bantoue à l'Antillaise
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Avec ce roman, le meilleur de l’auteure, Marie-Célie Agnant donne la vision féminine du film Amistad. À travers Emma, accusée du meurtre de sa fille, nous découvrons la personnalité de la femme antillaise. Internée dans un institut psychiatrique, elle se confie à Flore, embauchée pour communiquer ses propos au médecin traitant. Empathique au sort de cette patiente, l’interprète créole prend sur ses épaules le soin de découvrir la motivation qui a poussé Emma à commettre un infanticide. Le canevas sert de prétexte pour sortir de la filière le dossier qui expliquerait la destinée de la gent créole. La grand’mère bantoue fut arrachée à sa terre guinéenne et emmenée dans la cale d’un négrier jusqu’aux Antilles, où elle devint une esclave marquée au fer rouge par son propriétaire, qui ne la confinait pas seulement aux travaux des champs, mais qui l’offrait aussi en pâture aux désirs des hommes de toutes couleurs. Les ancêtres féminines d’Emma se sont ainsi forgé une âme d’humiliées qu’elles se sont transmise de génération en génération. Que faire pour mettre fin à cette « malédiction du sang » ? Emma a cru bon de rompre avec cet atavisme en refusant la vie à sa fille. Dans le contexte d’une femme obnubilée par son sort, l’auteure, comme Dominique Bona et Maryse Condé, a tracé un portrait de la Créole, qui réaligne le regard que nous pouvons porter sur elle, voire sur les jeunes noirs de Montréal-Nord. L’armature alternative du roman recoupe le passé et le présent pour ajuster l’Histoire antillaise à la réalité. Cette forme très littéraire de mouler la thématique ne nuit aucunement à l’écriture, qui parvient à créer une atmosphère chargée d’émotions, tout en contournant le piège du mélodrame.
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Nos terroristes à Cuba
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Le gouvernement canadien envoie un fonctionnaire afin de participer à l’organisation de la commémoration du 300e anniversaire de la mort de Pierre D’Iberville, décédé et inhumé à La Havane en 1706. En fait, ce n’est qu’un prétexte à une enquête sur les relations entre Cuba et les méchants Péquistes, qui ont offert au gouvernement cubain en 1999 une réplique de la statue de notre héros trônant sur la façade de l’Assemble nationale. Parmi les souverainistes de gauche, existeraient-ils des terroristes, à l’instar des felquistes de 1970, pour préparer un coup fumeux ? Malheureusement, notre espion devient l’arroseur arrosé. Il est pris en otage avec sa femme afin de hâter le retour de Castro sur l’île du lézard, venu se cacher dans les bois de la Côte-Nord québécoise pour échapper au plan machiavélique des États-Unis, décidés de l’éliminer en douce grâce à un sosie qui jouerait son rôle. Analyse humoristique de la situation politique cubaine, qui assit sur la sellette tous les leaders, de Lucien Bouchard à Bush, en passant par les héros de l’Histoire que l’auteur a déboulonnés de leur socle pour qu’ils accourent à la rescousse du Liber Maximo sur leur canot volant comme les personnages de La Chasse-galerie d’Honoré Beaugrand. Au lieu d’éviter les clochers d’églises, ils contournent les baïonnettes américaines dressées pour se défaire de Fidel, le toujours fidèle à son poste par personne interposée. Les héros ne meurent pas, mais, surtout, ils sauront mystifier les lecteurs, qui parcourront cette œuvre agréablement farfelue à l’image de celles de François Barcelo. Andrès, Bernard. Fidel, D’Iberville et les autres. Éd. Québec Amérique, 2007, 215 p.
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Besoins des enfants
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Les enfants ont la cote en littérature et au cinéma. C’est tellement mignon, un enfant ! Il faudrait demander aux enseignants ce qu’ils en pensent. À les voir sur le plancher des vaches comme la cour de récréation, il n’est pas sûr qu’ils soient tous si adorables. Il faut lire Alice court avec René de Bruno Hébert pour s’en persuader. Malgré tout, Jean-François Beauchemin comme son homonyme Yves s’attachent naïvement à la prétendue candeur des enfants qui, pourtant, paient les frais des carences parentales et de la course aux divorces. Dans Garage Molinari, l’auteur arnaque son lecteur avec deux frères qui ont perdu leurs parents dans Comme enfant je suis cuit. Ces enfants, nés d’une mère prostituée et élevés dans un milieu marqué par l’alcoolisme, ont une vision claire de leur destinée. L’aîné de 19 ans est un chauffeur d’autobus scolaire pour Molinari, et le cadet souffre d’un retardement intellectuel. Dans le meilleur des mondes, tout concourt à leur bonheur sans qu’ils n’aient à attendre très longtemps avant qu’il ne se pointe. En fait, l’auteur défend une éducation qui s’inscrit dans les valeurs traditionnelles comme le mariage religieux et la famille pour répondre aux besoins de sécurité et d’affection des enfants. Oliver Twist et le héros du film Le Ring auraient bien aimé bénéficier de la joie de vivre de leurs homologues qui résident dans un environnement ferroviaire que la nature bétonnée rend convivial avec ses petits oiseaux. L’auteur a rêvé en couleurs avant d’écrire Le Jour des corneilles, un roman qui illustre à la manière d’un conte médiéval des relations filiales empoisonnées. Pour mieux saisir le monde de l’enfance, JMG Le Clézio, à qui on vient d’accorder le prix Nobel, est un meilleur guide avec Peuple du ciel et Les Bergers.
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werther au pays des cow-boy
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La mort est riche d’enseignements comme le démontre cette pièce. Joseph Halpern vient de perdre sa femme Florence alors que Dennis Johnson en est tout autant affecté comme premier amoureux de sa vie. Ces retraités font connaissance lors de son inhumation. S’en suit une rencontre ultérieure dans un parc de la ville de New York, qui met en parallèle des hommes tout en contrastes. Johnson est un comptable cultivé et sensible tandis que Halpern est un fabricant de boites de carton plutôt rustre. La pièce joue sur cette différence pour afficher les facettes d’une héroïne omniprésente au-delà de la mort. Son mari aura vu en elle la ménagère bien entretenue, et son premier amoureux, une femme aux affinités culturelles qui le rejoignent comme l’opéra. Quelle surprise pour Halpern de découvrir ce visage de «Flo», comme il l’appelle ! Ces hommes n’ont pas connu en somme le même être. Les révélations de part et d’autre provoquent des réactions hostiles qui risquent de mettre fin à leur rencontre. Elle se poursuit tout de même au point d’être déterminante pour assurer le deuil de chacun. Deuil profond même pour Johnson. Florence et lui se sont aimés en fait toute leur vie. Ils ont sublimé leur amour quand les parents, juifs, ont refusé le mariage de leur fille à un catholique. Les comédiens s’affrontent sur scène avec brio. Le décor par contre ne soutient aucunement leurs interprétations. Les deux rencontres au cimetière se tiennent entre des pans de verdure sans grandes significations. Le dépouillement du lieu n’ajoute rien à l’intériorité de ce huis clos bien articulé et touchant sur l’amour. Mais le plus agaçant touche les niveaux de langue. Le traducteur a cru bon d’accentuer la différence linguistique qui distingue un badaud d’un homme de culture. Le Werther de Goethe au pays des cow-boys.
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Prostituée à 13 ans.
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La Ballade de Baby est un titre fort ambigu. Il ne fait pas allusion aux nombreuses promenades (balade) imposées par les déménagements de l’héroïne. Il s’agit plutôt de la complainte (ballade) d’une fillette de douze ans, orpheline de mère, qui vit avec son père, un adolescent de 27 ans. Venu de la campagne, il s’installe au centre-ville de Montréal après la mort de sa femme. Tous ses malheurs commencent avec cette tragédie, qui l’a transformé en junky pour supporter son deuil. Vivant de rapines, il vend les objets volés pour se procurer des expédients et payer son loyer quand il y parvient. Cette occupation illicite l’oblige presque à abandonner sa fille à son sort. C’est donc la mendicité qui pousse Baby à la rue, où elle tente de combler ses besoins affectifs. Ces conditions attirent le travailleur social, mais aussi le prédateur qui veut se faire vivre en obligeant sa protégée de se prostituer. Que fera-t-elle pour ne pas s’enliser dans ces ornières? Tout concourt à son sauvetage. Les dérives ont préservé curieusement son âme d’enfant de la déprime. Elle a une infinie confiance envers les adultes, même les tarés comme son père qu’elle ne renie pas. D’après tout, c’est le seul qu’elle a et qui souffre autant qu’elle de leurs situations. Pourtant elle aurait mille et une raisons de le haïr, mais, sous la carapace, elle sent une bonté qui pourrait être sa planche de salut. Son amour filial reste donc intact comme celui du jeune héros d’Andrée Laberge dans La Rivière du loup, un roman apparenté à celui de Heather O’Neill. Cette dernière lance son intrigue dans l’univers insupportable de ceux que les carences parentales ont menées à la rue, à l’instar de Christiane F., une Berlinoise du même âge que Baby. La thématique est traitée avec un réalisme à faire dresser les cheveux et exempte du sensationnalisme qu’elle peut susciter. Cette œuvre lucide et triste est malheureusement maltraitée par la traduction. Montréal n’est qu’un vain mot. Le traducteur décrit plutôt une cité parisienne où ça caille (il fait froid).
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Littérature migrante
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La dichotomie du présent et du passé caractérise les romans de Ying Chen. Dans Immobile, elle fouille même les vies antérieures possibles de son héroïne. Avec Le Champ dans la mer, elle s’arrête à la frontière de l'adolescence d’une femme mariée, obnubilée par un amour agreste dans la campagne chinoise. Orpheline de père, mort en tombant d’un toit qu’il réparait, elle a aimé d'autant un adolescent qu'elle espérait marier un jour. Si le passé est garant de l’avenir, il est facile d’imaginer que, devenue adulte, l’héroïne ne peut qu’être mal dans sa peau de femme en rupture de ban d’un passé évanescent. La nostalgie est comme un rhizome en quête de l’arbre à qui il doit la vie. La vénération ancestrale des Asiatiques pousse l’héroïne à se détacher d’un amour adulte pour s’imprégner des charmes de celui qui s’esquissait à son adolescence au milieu des champs de maïs. Ce voyage dans l’imaginaire d’une femme déracinée s’effectue au pays où se forgent les personnalités. Le terreau de la naissance suit la destinée. Sous cet angle, ce roman est caractéristique des écrivains migrants. L’écriture dépouillée et éclatée convient bien à l’état d’esprit d’une héroïne dont l’adolescence n’a pu servir d’assises à sa vie adulte. L’auteure ne se perd pas dans un labyrinthe complexe. Elle ne trace que les bornes obligées d’un destin singulier, mais derrière lequel se terre le désir d’une appartenance. Comme l’a chanté Serge Gainsbourg : «Jour après jour, les amours mortes n'en finissent pas de mourir.» Roman superbe pour ceux qui aiment creuser les fondements de la personnalité. Ce peut sembler être une œuvre nombriliste, mais elle reflète très bien la culture asiatique et les préoccupations d’une auteure transplantée en sol québécois.
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