septembre 2009 - Messages
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Hommage à Nelly Arcan
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Comme hommage posthume à Nelly Arcan, j’ai pensé écrire un billet sur Folle que je n’avais pas encore fait. L'héroïne de ce roman, qui se définit comme une « moins que rien », espère s'enrichir grâce à la culture tellement supérieure de son nouvel amant, un journaliste français. Complexe d'anciens colonisés oblige. Malheureusement, l'ardeur qu'elle investit pour nourrir son couple n'apportera pas de dividendes. Elle se butera à un phallocrate, qui préfère se branler en regardant des sites pornographiques. Le sens unique de l'amour fou qu'elle lui porte la démolit. La rage de l'abandon la pousse finalement à lui écrire une lettre (ce nouveau roman de l'auteure) pour retracer ce qui aurait pu être l'amour du siècle. Le découragement de cette femme abandonnée est rendu avec une authenticité courageuse. Comme Esther Croft dans De belles paroles, Nelly Arcan stigmatise les profiteurs qui causent la détresse des femmes. L'héroïne se promène au hasard des événements qui remontent à sa mémoire. Le manque de linéarité ne coupe aucunement le fil conducteur de l'œuvre. Et même si d'entrée de jeu, le dénouement est connu, le développement est assez fort pour maintenir l'intérêt, surtout grâce aux rebondissements bien amenés et à la franchise de l'auteure. L’écriture toute simple s’harmonise à des émotions qui sont bien canalisées même si le mal à l’âme lui est insupportable. Bref, c’est le meilleur des trois romans de Nelly Arcan, une femme entière.
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Mourir de détresse
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Je suis allé chercher cet article parce qu’il résume très bien la pensée de Nelly Arcan à l’égard de la situation féminine. Sa mort tragique en ébranle plus d’un, moi entre autres. Quelle auteure ! C’est une femme authentique qui vient de nous quitter. Son œuvre presque autobiographe, du moins pour ses deux premiers romans, dévoile ce que c’est que de vivre dans la peau d’une femme. Vivre au féminin, c’est d’être soumis aux regards des hommes qui l’évaluent en fonction de son apparence. C’est le dilemme qu’a vécu cette jeune femme. C’est particulièrement frappant dans À ciel ouvert. Comment attirer l’attention masculine sans passer par les normes qui suscitent les désirs fugaces ? La trahison inonde ses œuvres. Trahison d’un père insensible à la présence de sa fille et d’une mère incapable de s’affirmer comme femme dans Putain. Trahison d’un amant incapable de mener une vie de couple convenable dans Folle alors que leurs intérêts communs auraient dû les sceller autour de projets connexes. Trahison des hommes attirés par l’apparence incapables de s’engager dans À ciel ouvert. Son prochain roman, Paradis, clé en main, annonce de par son titre que l’auteure avait trouvé la voie du salut, même si son héros survit à un suicide raté. À la lumière de la tragédie qu’elle impose au lectorat québécois, on peut affirmer que ses romans sont les prémisses d’un suicide annoncé. Que peut-on en conclure ? Que Nelly Arcan a vécu une détresse qui l’a conduite à l’événement fatal que nous connaissons. Au Salon du livre de Montréal, elle m’avait dédicacé son roman Folle en me l’écrivant elle-même : « À Paul, n’oubliez pas que la détresse décrite dans ce livre existe aussi dans le monde tout autour. » Phrase peu anodine. Détresse d’autant plus profonde que la rondeur de sa calligraphie appliquée révèle une grande sensibilité qu’accentuent la longueur de ses accents sur le à et le é ainsi que la longueur démesurée de la virgule. Sensibilité que traduit aussi le lyrisme de sa plume. Ce sont de longues phrases qui explosent comme un volcan, purificateur de son mal à l'âme. Écriture généreuse qui révèle sa peine que nourrissait l’imbécillité masculine. Ses passages à Tout le monde en parle en donnent la preuve. À sa première présence à l’émission, Guy A. Lepage se moquait de son accent. « Où avec-vous pris ça ? », lui a-t-il demandé de façon méprisante. À sa seconde apparition, il l’a ridiculisée à cause de sa robe trop élégante selon lui pour la circonstance. « En voyez-vous beaucoup dans le studio avec de telle robe », lui a-t-il fait remarquer. C’est sans compter Martin Matte, assis à côté d’elle, qui se mirait effrontément dans le corsage de l’invitée. Bref, le respect d’autrui est devenue malheureusement une valeur surannée. Je suis moins gênée de défendre Nelly Arcan contre les mufles du fait que mes billets ont salué avantageusement ses romans. Même si c’est prétentieux, j’oserai en citer un pour éviter de me montrer flatteur uniquement pour la circonstance : « C'est une œuvre fascinante dans la mesure de notre intérêt pour les mystères de l'être humain. »
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Fou comme Folle de Nelly Arcan
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L’Homme rapaillé de Gaston Miron chante l’espoir du Québec tandis que Joies cerne le désespoir de l’homme éparpillé. Désespoir d’avoir perdu une soeur, qui s’est lancée dans le fleuve du haut d’un pont. Tenter de ramasser les miettes de Georgie ne sera pas suffisant pour libérer le héros de son deuil.
La folie habitera son logis au point d’obliger sa mère de le faire interner dans un institut psychiatrique. Fou comme Folle de Nelly Arcan, il ne peut accepter la rupture alors que les joies de vivre planaient sur son destin amoché, mais tout de même un destin dont il s’accommodait d’autant plus qu’il entretenait avec sa sœur protectrice un amour tout aussi fou. Un amour incestueux avec une « fille de verre », une putain en fait, qui veillait sur lui. Pour s’en sortir, le héros fait le post mortem de cette fusion qui l’élevait au-dessus de la mêlée. Du haut d’un orme, Georgie l’invitait à la rejoindre pour ne pas se laisser emmurer par l’enceinte de leur univers. Main dans la main, elle lui apprenait à connaître la ville avec son port et ses clochards qu’elle gratifiait d’oboles, voire même l’emmenait chez son amant Tomasz, hanté par les camps nazis, où sont morts ses parents. Amant fidèle, qui ouvrira finalement la porte du salut au héros grâce à l’écriture.
Oeuvre parcourue par un vent poétique, qui balaie l’accessoire au profit de l’essentiel. Finesse d’une écriture hachurée et efficace pour donner du relief à ce puzzle des liens fraternels. Avec ce roman, Anne Guilbault relance une thématique qui lui est chère, soit celle d’une enfance stigmatisée par le manque.
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Marier un gars de l'Alaska
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Ce film pour toute la famille charrie les valeurs prisées des États-uniens : mariage et famille. Elles sont intégrées à une comédie défendue par Sandra Bullock, laquelle emprunte la peau d’une directrice d’une grande maison d’éditions new-yorkaise. Les manuscrits aboutissent sur son bureau, mais rares sont ceux qui en ressortent avec son imprimatur. Le hic, c’est que Margaret Tate est une Canadienne, qui n’a pas rempli toutes les formalités de l’immigration. Elle doit donc retourner illico dans son pays. Mais l’héroïne ne se laisse pas prendre au dépourvu. Il lui reste la possibilité de marier son assistant natif de l’Alaska. Ils forment un couple mal assorti, mais l’axiome veut que les contraires s’attirent. Autoritaire, la belle brunette profitera de l'indolence de son prince charmant. C’est du moins ce qu’elle croit. Elle ignore que le prétendant désigné est issu d’une famille fortunée et tissée très serrée de Sitca en Alaska. Séduire les Paxton par la cautèle est un défi de taille. Il faut épouser leurs valeurs avant de se marier avec Andrew. Incapable de s’y assujettir, le projet de mariage de Margaret tombe donc à plat, mais les fléchettes de Cupidon produisent un effet à retardement. C’est un film gentil que l’on ne regarde pas d’un œil critique. Il faut se laisser emporter par son charme qu’accentue le village côtier de Sitca, situé sur la bande de l’Alaska qui glisse devant le nord de la Colombie-Britannique. Anne Fletcher y a tourné des images d’Épinal en évitant de créer une ambiance sucrée. Elle réserve les sanglots longs des violons pour un dénouement romantique invraisemblable « qui plaît aux femmes », selon une employée de Margaret. Belle occasion de terminer la soirée au Café dépôt ou au Starbuck (il y en a un à Sitca) situés à proximité du Tops.
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En revenant de l'Ouest de Rigaud
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De la longue liste d’œuvres nouvelles, voici celle de Martine Delvaux, qui renoue avec son roman précédent, C’est quand le bonheur. Avec Rose amer, la question à poser serait où peut-on être heureux ? Ce mince roman revisite la dichotomie que déjà Jean de La Fontaine avait abordée avec sa fable sur les rats. Le rustique est la voie du salut. La thématique implique une fillette, dont la mère veut assurer le bonheur avec son nouveau conjoint en s’installant à Anjou, un village fictif de l’Ontario. Mais à l’ouest de Rigaud, on en revient toujours, comme dit la chanson. La vie peut se roser, mais à l’instar d’un coucher de soleil, ça ne dure jamais longtemps. La petite héroïne a le rose amer. Elle mène une vie aigre-douce que sa génitrice accentue en la trimballant, après six ans à proximité des champs de fraises et de maïs, vers la banlieue des maisons étalées en rang d’oignons, pour finalement aboutir dans la grande ville. Son passage de l’enfance à l’adolescence prend la couleur d’un quotidien caractérisé par la dispersion volontaire. Ce contexte enrichira-t-il l’initiation d’une fillette aux besoins tout simples ? Les yeux grands ouverts, elle observe la parade à côté d’une mère, dont le conjoint semble bien correct selon elle. Mais le chat lui a mangé la langue. C’est un roman écrit par une femme pour la femme en devenir. Mais ça n’en fait pas une œuvre féministe pour autant. Tous aspirent au maudit bonheur. Ou au bonheur maudit « puisqu’il ne dure que du matin jusques au soir », comme l’a écrit Pierre de Ronsard. « La rose que mille soleils ont vu naître et mourir » avant qu’éclose la joie d’en être une. Évaluant son entourage et les événements, l’héroïne aurait tendance à croire le poète, comme le titre donne à l’entendre malgré les smarties qui ornent la page couverture. En gros, c’est le parcours des enfants du divorce d’aujourd’hui appelés à se construire un nid sur des bases amovibles. Que deviendront-ils comme adultes ? Cette réflexion se présente moins comme un roman qu’une vitrine des faits et gestes du quotidien d’une enfant. Le cheminement ne prend pas l’allure d’un enjeu. C’est le récit plutôt ennuyeux des circonstances qui meublent une existence avec une mère mi-figue, mi-raisin comme il en existe des millions d’exemplaires. L’écriture confère un peu de vigueur à ce roman mineur, mais elle s’essouffle au cours des pages. L’initiation de la fillette est rendue avec plus de punch par Lise Tremblay avec La Sœur de Judith et par Denise Desautels avec Ce fauve le bonheur.
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Les Valeurs des voleurs
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« Écoute le chemin. » C’est le leitmotiv de quatre bagnards de la rue Panet de Montréal. Le chemin, c’est la voix de Dieu. Ken Scott donne à le croire avec ses paysages pastoraux dans lesquelles les moutons bêlent en bordure de la route de Compostelle. Dommage que nous ayons su que le film fût tourné en Argentine. Revenons à nos moutons et à nos lurons ainsi qu’à leurs bâtons de pèlerin et leurs jurons sur un long chemin de 515 milles avant d’atteindre la cathédrale de l’endroit, destination ultime d’un pèlerinage en milieu aride qui permet à la narration de confronter d’anciens camarades de classe souffrant de la mimesis (éléments du décor) qui les réduit au silence. « Dites quelque chose », crie l’un d’eux en décrivant ce qu’il fait en urinant derrière un arbre. « Je sors ma bizoune… je secoue ma bizoune…» Le film ne se cantonne pas à cet humour. Le scénario est beaucoup plus subtil même s’il recourt en de rares occasions au langage vernaculaire. Ce sont les relations des personnages qui forment l’enjeu de l’œuvre, les obligeant à changer s’ils veulent toucher au magot, confié à un curé. C’est une histoire délicieusement abracadabrante, qui révèle en fait les sentiments d’hommes virils aux pieds d’ardoise. Il ne s’agit pas d’une histoire moralisatrice entraînant la rédemption de fieffés voleurs et menteurs. Leur rupta pedibus cum jambis (route à pied) les amène à se dévoiler tels qu’ils sont. Ces gaillards sont attendrissants comme des enfants pris en faute. Roy Dupuis incapable de conjuguer avec la fidélité en amour n’est pas le matamore qu’il croit être. Jean-Pierre Bergeron est le plus touchant en reconnaissant qu’il a un caractère de chien victime de la rage. C’est un moment ravissant que de l’entendre chanter Ton amour a changé ma vie des Classels sous l’ordre du chef de la meute. Chanson sentimentale à souhait, interprétée en chœur également par le groupe pour se donner du courage, ce qui ne rend pas les personnages kirsch pour autant. « Connais-toi toi-même », disait Socrate. Au-delà de leurs rapports à l’argent, il y a des valeurs d’introspection qu’ils ont ajoutées à leur bagage. Voilà la véritable transformation qu’ils ont subie en se rendant à Compostelle. Ce n’est pas sans rappeler deux pièces de théâtre de l’an dernier, qui exploitaient la thématique sous un autre registre, telles que Santiago ou Dragon bleu, Dragon jaune.
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Avouer sa pédophilie
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Ce roman s’intéresse aux conséquences de la déviance du pédophile sur sa famille. Aucune description rebutante des actes commis par un Montréalais de 26 ans à l’égard d’un enfant de 11 ans. En mission humanitaire au Sri Lanka pour y construire un dispensaire, Olivier héberge dans une famille de Rahwane, où il devient l’amant d’un enfant qui lui est reconnaissant sous les yeux de parents consentants. Eu égard à la culture occidentale, il s’agit d’une abjection, mais au Sri Lanka, c’est une pratique coutumière. Le contexte déculpabilise Olivier à ses propres yeux. Mais ce futur médecin ne vit pas en vase clos. Comme membre d’une famille tissée serrée, sa conduite à l’étranger le tarabiscote au point de laisser transparaître son malaise. Sur le conseil de sa conjointe, il se rend même à l’abbaye de Saint-Benoît-du-Lac pour retrouver la paix de l’âme. Celle-ci ne se livre pas sans aveu. Aveu auquel il se refuse. Son retour à Montréal emprunte donc la voie du suicide au volant d’une auto qu’Il dirige à 140 km/h sur un pilier de l’autoroute 10. Il s’en sort tétraplégique tout en apprenant qu’il devra assumer bientôt sa paternité. Cette fois-ci, pour renouer avec la sérénité, il n’a plus le choix d’avouer les actes dont il s’est rendu coupable avec l’espoir d’être pardonné par les siens. Mais selon l’épigraphe du roman emprunté à Marguerite Yourcenar «être capable de tout comprendre est bien plus rare que de tout pardonner.» Le désarroi de la femme d’Olivier se justifie, elle qui aurait tant aimé se lover sans arrière-pensée sur le corps d’un mari bien à elle. Est-ce comme avant que « la vie continue », chante Jean-François Michaël ? Nicole Fontaine n’a pas cru bon d’épiloguer sur la question. L’originalité du roman découle de sa forme fort bien ficelée. Roman polyphonique, qui donne la parole à chaque membre de la famille, même à la mère décédée, pour qu’il se situe devant la dynamique à laquelle il est confronté bien malgré lui. Il en ressort un amour familial inébranlable qui a l’éponge facile, mais le héros s’en contentera-t-il ? Encore une question à laquelle l’auteure ne répond pas. Son roman est en fait une nouvelle de par son dénouement intempestif qui clôt la discussion sans autres considérations. Ce n’est qu’un survol de la problématique, où se décèle l’empathie de l’auteure, non pas pour un pédophile, mais pour un humain en détresse. C’est un cœur de mère qui souffre autant que son fils qu’il nous est donné de comprendre.
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Des jambes en l'air pour de l'air libre
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Au 17e siècle, il fallait avoir les jambes en l'air pour que certains puissent vivre à l’air libre. C’est ainsi que Marguerite de Collibret assure la libération de son père de la Bastille, où il fut emprisonné pour avoir été un fidèle agent de Fouquet, accusé d’avoir dilapidé l’argent de l’État. Louis X1V n’attendait pas à rire quand ses coffres se dégarnissaient. Dans ce contexte, certains PDG de nos institutions et leurs acolytes seraient sous les verrous pour leur gérance douteuse au lieu d’encaisser des primes au rendement. Autre temps, autres moeurs. Mœurs légères entre autres que reflétaient les salons, où les péripatéticiennes de l’époque étaient désignées sous le nom de courtisanes. Quelle élégance terminologique pour indiquer un bordel réservé aux nobles ! L’héroïne a profité de ce passage obligé pour découvrir le responsable des malheurs de son père. Un jour où l’autre, Marguerite savait qu’elle réussirait à mettre le grappin sur le beau Xavier, un noble filou de la pire espèce, avec qui elle troque son corps pour la Cour de Louis X1V. Le roman baigne dans un univers de somptuosité et de luxure. L’auteure souligne bien le caractère nobiliaire des fréquentations de ses personnages, qui vivaient, en plus, à l’époque de la préciosité, que Molière a ridiculisée dans une pièce coiffée justement du titre de Précieuses ridicules. Femmes qui se devaient de l’être devant des hommes en quête de partenaires cultivées pour leur servir de faire valoir aux yeux des envieux. Mens bella in corpore bello aurait pu être leur devise. Ça n’a rien d’olympique, mais il fallait tout de même que la courtisane soit une experte de l’alcôve. Faute d’érotisme, les performances sexuelles, empreintes souvent de sadisme, devenaient les conditions sine qua non pour satisfaire les beaux pourpoints et les beaux justaucorps. Le roman navigue davantage dans des eaux libidineuses que dans celles de la corruption administrative. Comme l’indique le titre de l’œuvre, ce sont surtout les hétaïres qui retiennent l’attention, reléguant ainsi l’administration des avoirs du royaume derrière les courbettes courtisanes. En fait, le roman est un feuilleton plutôt mièvre, qui étale, en faisant du coq à l’âne, la vie des commettants anoblis, dont les faits et gestes peu glorieux se terminent souvent en queue de poisson. C’est un monde fermé, qui déborde, en de rares occasions, sur les insatisfactions populaires à travers les personnages d’un imprimeur et du vieux Jean de La Fontaine, âgé alors de 40 ans. C’est un peu jeune pour lui accoler l’étiquette de l’âge d’or. Il en est de même du salon de Ninon de Lenclos, qui a ouvert ses portes en 1667, alors que l’héroïne s’y retrouve dès 1661. Accrocs historiques excusables, mais, tout de même, la fiction s’accommode bien de la rigueur. Ce projet ambitieux d’écriture souffre d’un manque de maîtrise de l’art romanesque. La plume, déjà alourdie par un abus de la caractérisation, s’embarrasse en plus du soin de restituer la manière d’écrire de l’époque, qui se transforme rapidement en une iconographie d’expressions vieillottes. Mieux vaut lire La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette, qui abordait, en 1678, une thématique proche de celle de Jennifer Ahern, avec un verbe simple et captivant.
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De Pierre Trudeau et de la femme
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C’est à vélo dans les rues pentues de Québec que le jeune amant romantique d’une travailleuse sociale accourt vers sa bien-aimée de 52 ans. La tulipe jaune qu’elle a reçue d’un prétendant de son âge ne fait pas le poids devant la gerbe de fleurs volée qu’il lui apporte comme une queue de paon retenue dans son havresac. En la lui remettant, il aurait pu paraphraser Le Cid de Corneille : « Je suis jeune, il est vrai ; mais, aux âmes en peine, l’amour n'attend pas le nombre des années. » Le verbe d’Yannick emprunte plutôt la voie oculaire. Gisèle se défend bien de l’aimer. « Je veux que tu sortes de ma vie », lui dit-elle. La raison lui prescrit de se détourner de cet amour encore risible dans le contexte d’une société qui pratique la loi d’un poids deux mesures pour les sexes. Les années que la femme accumule ne portent pas intérêt contrairement aux hommes tels que Pierre Elliot-Trudeau qui a mariée, à 52 ans justement, Margaret Sinclair, de 30 ans sa cadette. Les ans condamnent la gent féminine à suivre le sentier tracé par les pattes d’oie. C’est la crainte des préjugés qui retient Gisèle de recevoir librement les hommages d’un cœur enflammé, qui rendrait la vigueur à son âme languissante depuis la mort d’un mari volage, tout en assouvissant la grogne d'avoir été trahie. Tout concourt pour qu’elle refuse le doux joug que lui propose un jeune cleptomane en quête d’attention. Elle sait qu’il faut avoir peu de raison pour entériner un amour que ses appas appesantis ne peuvent soutenir pas plus que la pression sociale. Mais « le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas ». Donnez-leur de l’oxygène, crierait Diane Dufresne. C’est avec efficacité que Sophie Lorain a brodé une histoire d’amour qu’elle a voulu gentille malgré les affres d’un quotidien troublant. Le film révèle bien que la réalisatrice est la fille de sa mère. L’œuvre est émaillée de gags assez tordants, qui donnent souvent la vedette aux bobettes. Mais c’est la simplicité qui caractérise l’ensemble, empreint des défauts de cette qualité. Sans chercher à faire œuvre culte comme Harold et Maud, le scénariste aurait pu circonscrire davantage une telle relation établie sur la différence d’âge en éliminant les passages ratés comme celui de l’anniversaire de Yannick. Pourtant il s’était donné une occasion en or pour concocter un affrontement magistral et révélateur entre Gisèle et l’ancienne flamme d’Yannick pour laquelle il a voulu se suicider. Appuyé un peu trop lourdement par la musique de Dazmo, le même qui a fait celle de Fortier, le film est tout de même chatoyant et d’une sensibilité qui ne succombe pas à la mièvrerie.
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Mourir le long du Saint-Laurent
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Se dire pour ressasser une douleur a valeur thérapeutique. Depuis l867, nous conjuguons une situation morte depuis 142 ans. Le Moulin à paroles me rappelle l’arrivée de La Capricieuse en 1855, le premier bateau français à revenir au Québec depuis la conquête de 1759. Octave Crémazie y rêvait alors du retour du Canada à la mère patrie. En 1867, on offrait beaucoup mieux aux Québécois. On lui donnait l’occasion de prendre son destin en main à l’intérieur, certes, d’un cadre contraignant. Mais les référendums ont tourné le dos à l’indépendance d’une nation reconnue par Harper. Il faut dire que le non du référendum de 1995 a été obtenu dans un contexte ambigu. Depuis 15 ans, l’eau a coulé sous les ponts. Montréal retrouve peu à peu l’image qu’elle avait au X1Xe siècle. Les Montréalais ont adopté une mentalité nord-américaine qui disqualifie la culture française comme expression d’un peuple établi au nord du 45 e parallèle. New York est devenu la banlieue de la métropole québécoise en considérant la filée qui se presse aux douanes chaque fin de semaine. Le rappel historique du Moulin à paroles ne répond pas à la réalité qui se tisse au Québec. Il est tourné vers un passé qui entretient la chute au lieu de l’ascension d’un peuple qui refuse de mourir le long des rives du Saint-Laurent. Que penser d’une commémoration qui rappelle l’événement inaugural d’un anéantissement auquel nous avons résisté, mais qui semble de plus en plus vouloir concrétiser l’enjeu de la Conquête : faire des Canadiens des sujets d’une culture qui se renie ? Généralement, nous commémorons une victoire. Pourquoi nous rappellerions-nous notre Waterloo ? Viendrait-il à l’idée des Français de faire le post mortem des défaites de Napoléon ? À mon avis, Le Moulin à paroles occupe le créneau de la promotion d’une ville sur le dos de l’Histoire. Les dividendes touristiques ne seraient-elles pas les enjeux de cette commémoration ? Ce qui manque au Québec, c’est un leader comme le rappelle Catherine Mavrikakis dans Ça va aller. En littérature, elle a reproché à Hubert Aquin et à Réjean Ducharme d’avoir refusé de porter le flambeau d’une destinée à inventer. Un être en marche vers un avoir. Le Moulin à paroles propose un Amen à un Requiem plutôt que d’entonner l’Alléluia d’une éventuelle victoire sur la peur d’être.
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La Femme alcoolique
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Ce roman continue la réflexion de l’auteure entreprise dans Les Dimanches sont mortels, qui présentait une famille dont le père était alcoolique. Comme Bernard Émond, Francine d’Amour décrit les ravages subis par les accros de la dive bouteille. Ayant pris retraite de son conjoint parti en Égypte pour y écrire un roman, Charlotte succombe davantage à son atavisme. Ce roman est en fait une œuvre de mort, où conduisent les maux de l’âme autant que la maladie. L’apothéose sournoise de la grande faucheuse prend tout son sens quand survient l’hécatombe du 11 septembre 2001 alors que l’héroïne décide de rejoindre Julien en Égypte. Le passage sur terre accule à la finalité. Quand elle décide de profiter de sa vie de couple, il est trop tard. Les avions sont cloués au sol à cause du drame survenu au Trade World Center. Il ne lui reste qu’à attendre le retour d’un mari dont elle est dépendante en raison de sa névrose. S’affirmer devient impensable dans son état. Sa prise en charge par autrui paralyse toutes les bonnes intentions qui la mèneraient à se prendre en main. Elle mène une vie d’attente, une attente de la mort à petit feu quoiqu’il soit donné qu’il s’agisse de la quête du bonheur, bonheur d’une vie de couple, qui ne peut que se dissoudre sous l’effet de l’alcool. Magnifique roman écrit avec une plume poétique en marge du pathétisme. Un roman à rebours, dont le dénouement résout l’intrigue avec l’élément déclencheur.
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Les Valeurs maghrébines
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Le séjour au Maroc de cet auteur québécois, comme représentant du ministère des Affaires étrangères de France, lui a inspiré un conte tout imprégné de la culture maghrébine. Il ne s’agit pas d’une critique qui s’inscrit en faux contre une société qui dérogerait aux normes occidentales. La lecture de cette œuvre donne plutôt envie de visiter le pays, en particulier Tanger, situé en face du détroit de Gibraltar. À la jointure de l’Atlantique et de la Méditerranée, la ville est hôte des cigognes à l’aube d’entreprendre leur course migratoire vers l’Europe, comme Montmagny accueille les oies blanches à l’automne. Maxime Lejeune exploite l’univers de la gent ailée pour indiquer les causes à la source de notre malheur. Malheur qu’il questionne, mais dont le silence ressemble à celui du Créateur. Le héros, un gris du Gabon, s’est échappé de sa cage pour savoir justement où s’embusque le bonheur. Sans se faire cicérone, L’auteur déroule le long ruban des routes marocaines jusqu’au désert du Sahara. Son perroquet Zacharie jette un regard interrogateur sur l’humanité souffrante pour déceler les tenants et les aboutissants de sa misérable existence. Son observation est des plus pertinente. Comme Les Contes des mille et une nuits, que les ignares ont confinés à l’érotisme, Zacharie occupe un créneau dépassant largement les croyances arabes, issues d’ailleurs de cultures millénaires, qui, jusqu’aux confins de l’Orient, ont animé tous les peuples. L’auteur examine les prémisses de la joie de vivre à travers ceux qui ont côtoyé le héros. Héros qui s’est donné une philosophie en observant tous et chacun, soit les élèves d’une classe, les clients d’un épicier ou d’un Tchèque coiffant les Touaregs du désert. Sa réflexion, tout orientale, l’a conduit à l’importance de faire le bonheur d’autrui, comme le suggère aussi Michèle Plomer dans HKPQ. Zacharie profite de ses observations pour reconnaître les mauvais aiguillages à l’origine de son vague à l’âme, si jamais un oiseau en était pourvu. Ses considérations touchent même l’enseignement ou le mercantilisme, responsables de bien des maux. Bref, dans une langue empreinte de poésie, l’auteur a offert un délicieux conte philosophique sous la forme d’un bestiaire empenné.
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