Ceux qui n'ont pas assisté à l'unique de représentation de Suites cruelles ou le diable est dans les détails de la compagnie montréalaise Cas public, dirigée par la chorégraphe Hélène Blackburn, hier soir au Grand Théâtre devraient s'en mordre les doigts... de douleur!
Je ne sais pas pour vous, mais moi des fois je deviens un peu assomée par ces pièces où l'on danse toujours avec les mêmes gestes, où le fil conducteur s'effiloche et où, à trop vouloir être abstrait et laisser parler le corps, on finit par ne plus faire vraiment de sens... et par ennuyer le spectateur.
Ne me jetez pas la pierre! Le corps a son propre langage et parfois il est vain de l'expliquer. Mais parfois, aussi, une parole, jetée ci et là, une mimique, une interraction entre un pianiste et un danseur, et les gestes viennent comme s'amplifier de sens et on suit alors l'histoire des corps haletants avec de plus en plus d'intérêt.
Je crois bien que c'est ce qui s'est passé hier. La chorégraphe faisait le pari audacieux d'explorer les liens vicieux qui relient plaisir et douleur, et comment douleur devient plaisir, et vice-versa. Pour ce faire, elle s'est appuyée sur une équipe de danseurs de haute voltige, n'ayant décidément, pour leur part, nulle peur de la douleur, sur deux pianistes et des textes littéraires, donc un de Nietzsche. Ces textes, récités par les danseurs dans des moments-clés, venaient donner un éclairage judicieux aux séquences de mouvements qui suivaient et donnaient à réfléchir sur comment, chez l'humain, on recherche le plaisir jusque dans ses retranchements extrêmement... douloureux.
Avec des moments comiques-absurdes, dont un passage où un des danseurs, jambes nues et talons aiguille aux pieds, se tient au piano en dansant langoureusement et maladroitement et en chantant de sa voix aigüe une chanson dans une langue étrangère, et ceux où le public retenait son souffle, presque mal à l'aise devant cette danseuse qui chante un triste air d'amour en tombant encore et encore sur le plancher aspergé d'eau, avec ses scènes osées avec danseuse poitrine nue et danseurs qui s'embrassent langoureusement, avec ses prises de paroles et son utilisation du langage des signes, Hélène Blackbrun a fait un pari et a gagné : celui de parler, de danser, de faire vivre l'expérience du plaisir et de la douleur, sans tomber dans les clichés ni l'abstraction. Un regard aiguisé, décidément moderne et faisant participer les danseurs bien au-delà du simple exercice physique.
Bravo! De la danse comme on l'aime, qui vient vous chercher au fond des tripes.