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Société

L'homosexualité chez les Juifs orthodoxes

Vice Casher


ARTICLE - 14 novembre 2002
Avec son film Trembling Before G-D, le réalisateur Sandi Simcha Dubowski fait la lumière sur un problème méconnu : la place des homosexuels dans la comunauté juive orthodoxe. Portrait d'une minorité invisible.
 
Pour un Juif orthodoxe gai, sortir de la garde-robe équivaut trop souvent à sortir aussi de la synagogue. Or, selon Steven Greenberg, premier rabbin à être ouvertement gai, il est possible de concilier homosexualité et judaïsme. L'histoire de ce rabbin quarantenaire de New York débute en 1993, alors qu'il publie sous le pseudonyme Yaakov Levado ("seul" en hébreu) un article intitulé Gayness et God dans Tikkun, un magazine traitant de politique et société d'un point de vue juif. Il y déclare son homosexualité. Peu de temps après, un ami lui répond, ignorant qui est l'auteur de l'article, qu'on ne peut pas agir ainsi dans l'ombre. Greenberg prend un peu plus d'un an pour y réfléchir avant de sortir de l'anonymat. Commotion dans la communauté? Dans son bureau du National Jewish Center for Learning and Leadership, le rabbin raconte en parodiant l'accent juif que la pire chose qu'il ait entendue lui est venue d'un rabbin: "Rabbin Greenberg, vous n'êtes pas un rabbin orthodoxe homosexuel! Ça n'existe pas! Pas plus qu'un Juif qui mangerait un cheeseburger le jour du shabbat!" Ce à quoi Greenberg a rétorqué: "Cher rabbin, connaissez-vous beaucoup de gens qui veulent se jeter du pont ou qui sombrent dans la dépression sous prétexte qu'ils désirent manger un sandwich au jambon ou du homard le jour du shabbat?"

Zones grises
Dans ce fameux texte, Greenberg refusait de croire en un Dieu qui priverait des hommes ou des femmes d'amour. Et sa relecture du livre d'Isaïe laissait entendre que le royaume de Dieu était ouvert à tous. D'autres théoriciens avancent que si les habitants de Sodome et Gomorrhe ont subi la colère de Dieu, ce n'est pas à cause de l'homosexualité, mais de leur amoralité. Bien que le grand rabbin d'Israël persiste à ne pas vouloir relire les textes sacrés, plusieurs rabbins sont ouverts à la conversation. À preuve, une vingtaine d'entre eux ont déjà accueilli dans leur synagogue Trembling Before G-d, de Sandi Simcha Dubowski, le premier documentaire à donner la parole aux Juifs orthodoxes homosexuels.

Voulant d'abord concevoir un journal personnel vidéo, Dubowski, un Juif homosexuel non orthodoxe, a senti l'urgence de donner la parole aux Juifs orthodoxes en découvrant leur souffrance: "Je n'ai jamais autant pleuré de toute ma vie! Je voulais parfois me frapper la tête sur les murs!" dit-il. Au départ, Dubowski, qui avoue être devenu plus religieux par la suite, ne se doutait pas que cela allait rapprocher les familles déchirées. Greenberg, qui termine Of Wrestling With God and Men, un livre portant sur les zones grises de la Torah à propos de la sexualité, a accepté de participer au projet car le jeune réalisateur faisait montre d'un grand respect pour les rituels religieux.

Double vie
Lors de l'entretien téléphonique, le rabbin Greenberg a tenu d'abord à apporter quelques précisions. Même chez les anciens Grecs, où les rapports entre personnes du même sexe étaient tolérés, l'homosexualité comme telle n'était pas acceptée par la majorité des gens. En fait, le débat sur l'acceptation de l'homosexualité aurait à peine une centaine d'années. Dès les années 20, l'Allemagne a connu ses premiers mouvements de libération des homosexuels; on connaît le sort qui leur sera réservé durant la Seconde Guerre mondiale. Chez les Juifs, on en débattrait discrètement depuis une trentaine d'années. Et depuis plus de 25 ans, des groupes de discussion existent aux États-Unis. Le Beit Haverim, groupe juif gai et lesbien de France, a célébré son vingt-cinquième anniversaire. Au Québec, en 1974, il y a eu la création de Naches, un groupe juif gai.

Chez les Juifs orthodoxes, l'homosexualité masculine est une abomination et les lesbiennes sont victimes d'une malédiction divine les privant de mari et d'enfants. Qu'arrive-t-il aux hommes et femmes qui découvrent leur homosexualité? Les uns se taisent et embrassent les traditions. À preuve, ce couple de grands-parents new-yorkais rencontré par Sandi Simcha Dubowski lors du tournage de Trembling Before G-d. Après 40 ans de vie commune, l'homme a déclaré son homosexualité à sa femme; un an plus tard, ils n'abordent plus le sujet; l'homme déteste sa femme, et celle-ci est profondément malheureuse. Il y en a qui décident de quitter le foyer conjugal, mais ils sont très souvent frappés d'ostracisme. Ils doivent poursuivre leur vie hors de la communauté et souvent à l'écart de leur famille qui les rejette. S'ils ont des enfants, ils se les verront retirer par les autorités rabbiniques. De peur d'être refusés à la synagogue, ils doivent pratiquer leur religion à la maison.

Tel que l'illustre clairement le documentaire de Dubowski, ceux qui déclareront leur homosexualité à leur rabbin se feront conseiller des thérapies - certaines farfelues, comme manger des figues ou se mordre la langue chaque fois qu'ils éprouvent une attirance pour quelqu'un du même sexe -, une conversion à l'hétérosexualité (!) - et un mariage arrangé. Dépression, alcoolisme et suicide sont souvent le lot des Juifs homosexuels. Selon le rabbin Greenberg, il est difficile d'évaluer le nombre de Juifs qui préfèrent abandonner la religion pour vivre librement leur homosexualité dans les ghettos gais de New York ou de San Francisco. Il affirme cependant sans hésitation que plusieurs d'entre eux préfèrent souffrir en silence dans la communauté. Dubowski avance que la plupart des homosexuels qui vivent en athées ressentent un grand manque dans leur vie tant ils sont restés attachés à leur culture et leur religion. Quand on lui demande pourquoi il n'a pas donné la parole aux familles dans son documentaire, Dubowski explique: "Personne ne voulait participer à mon projet, ils avaient trop peur de la honte. Si un membre de la communauté découvre que votre enfant est homosexuel, cela peut aller jusqu'à compromettre le mariage des autres membres de la famille."

Selon le souhait de Greenberg, un espace où judaïsme et homosexualité se conjuguent en harmonie se crée graduellement, grâce entre autres aux discussions que provoque le film de Dubowski. Présenté dans les synagogues, les yeshivas (écoles talmudiques) et même des séminaires chrétiens, Trembling Before G-d a permis aux gens de comprendre la souffrance de ces hommes et de ces femmes. Malgré le rejet qu'ont subi certains dans la communauté juive, le rabbin refuse de parler d'homophobie: "Ce mot est trop fort, je crois plutôt que c'est une méconnaissance de cette réalité qui perpétue le malaise des autorités rabbiniques face à l'homosexualité. Ce n'est pas le pécheur qu'elles détestent, c'est le péché. Or, si le péché en question est votre compagnon de vie, y a-t-il vraiment péché? Où est le mal? À force d'en discuter, la différence entre l'homosexualité et l'hétérosexualité deviendra du même niveau que la différence entre être brun ou blond." Par ailleurs, le rabbin suggère aux homosexuels de faire preuve de compassion envers les hétérosexuels. Ayant pris lui-même 10 ans pour s'accepter, il est conscient qu'il n'est pas facile de faire tomber les préjugés. Que conseille-t-il à un jeune Juif homosexuel qui ne demande qu'à vivre simplement? "La première chose que je réponds, c'est qu'il lui faudra beaucoup de courage. On ne peut pas vivre sans courage lorsque chaque jour, quelqu'un nous signifie que l'on n'est pas normal."

Quelques adresses intéressantes:

Site du film de Sandi Simcha Dubowski: http://www.tremblingbeforeg-d.com
Articles du rabbin Greenberg: http://www.indegayforum.org/articles/greenberg31.html;
http://shma.com/sept00/greenberg.htm
Portail de la Torah: http://www.kolhatorah.com/actu.asp
Beit Haverim, groupe juif gai et lesbien de France: http://www.ifrance.com/beit-haverim/
Interview de Philippe Geoffroy, président du Beit Haverim: http://fr.gay.com/associations/14&p=3
A Brief Guide for Israeli Parents
of Homosexuals and Lesbians, de Dorothy Kushner: http://www.gay.org.il/tehila/faq_eng.htm
World Congress of Gay, Lesbian, Bisexual and Transgender Jews: http://www.glbtjews.org
Lesbian.com: http://lesbian.com/jewish/jewish_intro.html

ENCADRÉ

Il est grand, le mystère de la sexualité
Des hommes et des femmes célèbrent le shabbat dans la joie. Comme il est interdit de filmer un rituel sacré, on nous montre des silhouettes en ombres chinoises. Ces belles images empreintes de mystère cachent un drame: s'ils dévoilaient leur visage, ces gens risqueraient d'être rejetés par leur famille et leur communauté à cause de leur orientation sexuelle.

Teddy du meilleur documentaire à Berlin, Trembling Before G-d, de Sandi Simcha Dubowski, présente des gais et des lesbiennes de la communauté juive orthodoxe qui souhaitent ardemment concilier homosexualité et judaïsme. Le film avait été présenté à Montréal l'année dernière, lors du festival Image + Nation. Pourquoi écrire "God" sans "o"? Dubowski explique que le trait d'union symbolise les demandes des intervenants envoyées à Dieu, telles des prières. Un trait illustrant aussi le chemin entre l'approbation des hommes et la bénédiction de Dieu. Une requête utopique si l'on en croit cette scène, sans doute la plus révélatrice du film, où un homme revoit le rabbin l'ayant dirigé vers la thérapie afin de "soigner" son homosexualité 20 ans plus tôt. Chez les Juifs orthodoxes, l'homosexualité est une abomination. Ou l'on se tait, ou l'on quitte la communauté.

Trembling Before G-d n'est pas un grand documentaire. L'ensemble paraît brouillon et la qualité de la photographie laisse à désirer. Cependant, grâce à ses témoignages émouvants, teintés d'humour et d'espoir, le film, aux dires du réalisateur qui y a consacré huit ans de sa vie, est devenu un mouvement libérateur pour les homosexuels juifs dont les bienfaits se font aussi sentir hors des frontières de la communauté juive. Louable. (M. D.)

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06 oct. 2003, 15:25
répondez à cette critique!
Je crois qu'encore là, la problématique de l'homosexualité à l'intérieur de la foi n'est pas traitée de la bonne façon, autant chez les Juifs que les Catholiques. Il n'y a pas de milieu semble-t-il. Ou l'on condamne expressément ou l'on accepte de façon très permissive. Si on croit à Dieu et que l'on pratique sa foi, juive ou chrétienne, on croit que Dieu a créé l'homme à son image, c'est-à-dire parfait. Il a mis à ses côté la femme et leur a dit: "Multipliez-vous et soyez féconds". Si l'on se fie au récit de la création, dans le Genèse, l'homme a été créé pour être avec la femme et vice-versa. Cette logique se retrouve également avec les animaux. Mais à partir du moment où l'homme et la femmes furent chassés du paradis terrestre, suite à leur désobéissances, ils sont à la merci du péché. L'être humain devenu pécheur transmet ce mal de génération, en génération. Toujours selon la Bible, dans la mesure où on y croit. Les Juifs avec les sacrifices et les Chrétiens avec le Christ se tourneront vers une foi qui les conduiront au Salut. Ainsi, l'homosexualité sera dépeinte dans la Bible comme une conséquence du péché de l'homme. La loi de Moïse la condamne et rend passible de mort qui la pratique. Dans le Nouveau Testament, l'apôtre Paul s'attriste du fait que les hommes et les femmes se sont tourner vers d'autres hommes et d'autres femmes pour se livrer à des "actes contre nature". Dans ce cas, il serait donc possible de penser que l'homosexualité soit les résultats de blessures qui puissent l'engendrer, souvent de façon inconsciente. Ainsi, les autorités religieuses se trouvent souvent impuissante à considérer ce problème et vont rejeter les gens plutôt que de leur apporter une aide adéquate et surtout, de l'amour. Je ne parle pas d'une aide pour accepter cette homosexualité mais une aide efficace pour guérir les blessures qui l'ont engendrée. Et ça existe! J'ai vu des gens aux prises avec l'homosexualité en arriver à vivre une hétérosexualité sans problèmes.
23 sept. 2003, 16:27
répondez à cette critique!
On constate ici que le judaïsme, comme la religion catholique, n'est pas très objective quand il s'agit d'homosexualité. Les préjugés sont communs aux 2 religions. En fait, dès que l'individu sort des normes, n'est pas conforme au rôle social que son groupe cherche à lui imposer, il est considéré comme un déviant (dans le sens large, déviance, qui sort de la norme sociale en vigueur par la majorité). La personne hors-norme est vue par certains comme un antisocial, parce qu'il refuse de nier sa différence, par certains comme un malade (psychologique ou en proie à un désaxement mental), rares sont ceux qui ne s'objectent à l'homosexualité d'autrui. Pourtant leur jugement, leur condamnation de ces moeurs "anormales" est injuste et hors d'ordre. Pourquoi le choix d'autrui les offusque, en quoi se sentent-ils menacés par cette homosexualité? L'intolérance et le blâme ne devraient pas caractériser nos dirigeants religieux, et pourtant... La religion et ses textes sacrés (Bible ou Torah) sont interprétés par des hommes qui sont aveuglés par leurs préjugés. Reste que le débat doit être ouvert, les homosexuels, peu importe leur religion ou leur appartenance culturelle, ont déjà assez soufferts d'ostracisme, de vivre dans l'ombre, sujets aux quolibets et à une répression sociale. Certains vont chercher des réponses dans leur religion et il est correct de mettre cette question d'actualité sur le tapis pour que la réponse théologique puisse être proposée. Quand notre religion fait partie intégrante de notre vie quotidienne et de nos valeurs, elle n'a pas le droit d'ignorer notre questionnement. L'homosexualité a toujours existé, il est anormal que la religion nie sa présence, dénigre son essence et tente d'écarter les individus qui sont homosexuels. Être homosexuel ne se fait pas par choix, on l'est parce qu'on ne peut pas être autrement, pas du tout hétérosexuel. Le choix de la religion est possible: accepter tous dans l'amour et la foi de l'église. Ouverture d'esprit.