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L'Expérience interdite

Bouquin d'enfer


ARTICLE - 14 août 2003
Flore Saget


 
Né au Japon de parents coréens, OOk Chung immigre au Canada où il obtient un doctorat en littérature française à l'Université McGill. Son oeuvre comprend un recueil de nouvelles, Nouvelles orientales et désorientées (Hexagone, 1994), un roman, Kimchi (Serpent à plumes, 2001) et un essai, Le Clézio, une écriture prophétique (Imago, 2001). Il nous revient, romancier, avec L'Expérience interdite, une oeuvre qui ne manque ni de verve ni d'ironie et qui impose sa force dès les premières pages. Les robinets vissés au creux des érables pour en retirer la sève nous sont chose commune, mais des robinets plantés dans l'abdomen de créatures encagées dans une grotte, sur une île retirée au large des Philippines, c'est moins fréquent. Une jeune touriste un peu trop curieuse en fait la découverte et n'en sortira pas indemne, une fois que l'inventeur machiavélique de cette ignominie l'aura informée sur la fonction de cette robinetterie peu courante. Ce bourreau de Bill Yeary se charge de maltraiter les prisonniers enfermés dans un tombeau vivant, condamnés à vivre dans l'inconfort extrême, l'obscurité et la solitude. "Nous achetons ces parias invisibles à un prix alléchant pour ces familles qui ne sont que trop heureuses de se débarrasser d'un fardeau." Par la présence d'un cathéter branché dans l'abdomen des martyrs, visant à drainer la bile que sécrète leur foie, conjugué à l'impitoyable traitement de choc qui leur est infligé, le tortionnaire fait souffrir des êtres inférieurs pour obliger leur cerveau à produire des chefs-d'oeuvre littéraires tout comme on oblige les huîtres, par introduction d'un corps étranger, à produire de la nacre qui les rend perlières. Une partie du récit se noue autour des réactions et pensées d'un encagé qui, entre deux réflexions de cette eau: "J'en suis venu à aimer le goût de ma bile, ce goût doux-amer, ce goût de larmes noires", esquisse le portrait de certains esclaves de l'écriture, à commencer par les acolytes à la solde de Bill Yeary, "d'anciens encagés (...) suspendus à une barre au plafond, telles des chauves-souris". OOk Chung se déchaîne dans la métaphore. Celle de la page blanche saute aux yeux. La torture de l'écrivain, incapable de noircir les pages de son manuscrit, serait comparable à celle des encagés. Là où Bill Yeary voit en la souffrance la condition suprême pour que ses "hamsters magnifiques" pondent des oeuvres géniales, le narrateur-martyr voit du détachement, c'est-à-dire modestie et humilité inhérentes à toute création. "On porte en soi la vocation d'écrivain qui se réalise par un travail acharné", clamait le romancier Bernard Clavel. Autre métaphore que celle de l'acharnement exercé sur les auteurs d'aujourd'hui, dans une industrie du livre toujours plus compétitive. Qui se cache derrière Yeary? Serait-ce ceux qui exploitent le dur labeur des écrivains? La géométrie du récit trouve son efficacité et son paroxysme dans "Les cahiers de Bill Yeary". Les mots du bourreau vous imprègnent de sa froideur de suaire et se lisent dans la gravité et l'ironie d'une encre rare, terrorisante et fantasque. Le lecteur pénètre dans les territoires ténébreux de la création où se côtoient, entre folie et lucidité, réel et irréel, l'imagination humaine qui ne connaît aucune borne dans l'horreur que l'homme inflige à son semblable. Écrite, disons-le, "au stylo à bile noire", L'Expérience interdite lance le message d'un univers parallèle - si proche du nôtre - où les êtres déchus, en perdition et en liquidation, luttent à leur manière contre les menaces qui pèsent sur l'humanité tout entière.


L'Expérience interdite
D'OOk Chung
Les Éditions du Boréal, 2003, 191 p.

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01 nov. 2005, 15:01
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La solitude. La vraie. Celle qui vous brûle à l'intérieur. Qui vous remue les entrailles en entier. Qui vous empêche d'aller vers l'autre. De lui crier votre désespoir et votre mal-être. De chercher en lui votre porte de sortie. Ou votre bouée de secours. Parce que vous êtes définitivement en train de couler au plus profond de vous-même. Le pire, c'est que vous n'êtes aucunement responsable de votre dégringolade. Un autre, plus perfide et plus rusé, tire les ficelles de votre agonie. Au nom de l'humanité. Parce que la misanthropie peut se muter en folie. « L'expérience interdite » vous arrive en pleine figure comme une brique. Ça frappe de plein fouet. Ça vous paralyse d'effroi. Et de stupeur à demi contrôlée. Ook Chung a la voix forte de celui qui ne veut pas se taire. Qui, en inventant des univers d'extrême solitude fourmillant de personnages tous plus marginaux les uns que les autres, se refuse au silence. Et plonge tête première dans l'anticipation la plus inquiétante qui soit. Car c'est d'abord ce qui est génial chez lui: cette propension à écrire de la fiction à la fois si improbable et si réelle. Ce que ce roman décrit pourrait se matérialiser. C'est peut-être déjà fait, à notre insu. En même temps, ces écrivains encagés de l'interdit, ces esclaves de la plume au corps squelettique et à la pensée rachitique sont de véritables métaphores de la condition humaine. Et comment l'un est maître pendant que l'autre est serviteur. Et comment les rapports de force peuvent devenir on ne peut plus malsains. Ce Bill Yeary, ce MC parfaitement conscient du plaisir qu'il retire de la souffrance des autres, est un personnage détestable. Mais Chung décrit tellement bien la psychologie de ses héros qu'ils nous apparaissent tous, sans exception, et malgré leur allure de bêtes sauvages, humains. Oui, vraiment. Du Yéti à la fascination des perles, cette oeuvre-choc regorge aussi de merveilleuses connaissances scientifiques. Dans la même veine que ses « Contes butô ».
07 avr. 2005, 14:58
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Le roman de Ook Chung est un roman. Il ne s'amuse pas à créer une histoire de pure horreur en y relatant des événements de mutilation par plaisir... Il est facile de juger une oeuvre sans l'avoir lue... J'ai d'abord découvert Ook Chung par son recueil de nouvelles, Conte Butô. Un recueil qui ne m'a pas laissée de marbre... La même chose s'est appliquée pour L'expérience interdite. Ook Chung a une écriture qui dérange. On referme le livre en se demandant: est-ce bien possible? Est-ce que j'ai aimé? J'ai toujours besoin d'un temps de réflexion avant de pouvoir me faire une idée globale de ses livres. Avant même de savoir si j'ai aimé. On ouvre un livre de Ook Chung pour être dépaysé. Pour se questionner. Pour être ébranlé. Sinon, on laisse ce livre à d'autres. Pour ceux et celles qui aiment lire autre chose en littérature que les romans lents, rectilignes, qui ne déplacent pas un pouce d'air, Ook Chung est tout trouvé... Plusieurs mois après, les sombres caves de L'expérience interdites me hantent encore...
07 nov. 2004, 13:19
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Je suis toujours étonnée de lire que certains internautes font des commentaires négatifs à propos d'un livre qu'ils n'ont pas lu!?! Pour ma part c'est un très bon roman: C'est une métaphore de la société, une parodie de la création littéraire surtout. En voici un extrait: "Il me semble que les écrivains traités comme des coqs en pâte ont tendance à s'amollir et à se corrompre. Ils écrivent de moins en moins bien à mesure que leur indice de confort augmente. La célébrité, les émissions de télévisions, les interviews leur montent à la tête, et ils préfèrent passer leur temps à commenter leurs oeuvres plutôt qu'à en produire de nouvelles. Pas étonnant qu'un nombre d'entre eux finissent par n'écrire que des navets ou ne plus écrire du tout." Un livre qui se dévore d'un bout à l'autre car l'écriture est des plus dynamique et c'est très prenant comme récit. Faut quand même essayer de se retenir parce que Ook Chung raconte des choses pas mal intéressantes ou vous faites comme moi et relisez certains chapitres. Je le suggère fortement!
19 sept. 2004, 16:58
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Cette histoire est racontée avec beaucoup de logique! On suit dans cette éloge à la folie et à l'esprit créateur, divers personnages, qui, chacun à sa façon, nous présentera sa version des faits, sa vision de cet univers cauchemardesque qu'a créé pour nous Ook Chung. D'abord, c'est le pauvre hêre qui découvre l'horreur des caves qui deviendront son tombeau! Puis il y a la perspective de la victime, à l'intérieur de cet amas de cages, qui nous parle de la hiérarchie qui existe (les cages du sommet contiennent des personnes plus importantes et en moins grand nombre, comme une pyramide) - ceux d'en bas sont les parias. Il y aussi ces personnages qui gravitent autour des cages: la Guenon, des acolytes, etc. Mais c'est l'histoire du fameux Bill Yeary, le propriétaire des lieux qui intéressera le plus. Et c'est là que la logique implacable fait face à une cruauté sans limite. Il nous explique que tout a commencé par son observation des huîtres dans lesquelles on insère un objet qui se transformera plus tard en perle grâce à la nacre secrétée. De là, la réflexion se transporte vers la bile d'ours qui, elle aussi, une fois recueillie, est considérére comme un produit miracle. Mais Yeary découvre aussi, par le fait même, que pour produire de la bile d'excellente qualité, l'ours est mis dans une cage très petite et il souffre atrocement au moment de l'extraction. De là, pourquoi ne pas essayer sur l'homme la même situation (souffrance et cages) pour qu'il produise des bons écrits? Et nous voilà parti dans l'enfer de ces créatures, mi-hommes, mi-bêtes, qui, enfermées à perpétuité dans leur cage, produisent sans arrêt dans la douleur, des textes se méritant tous les honneurs de la planète (Goncourt et cie). Livre sur le processus de création, sur l'importance de la douleur pour créer (comme un enfantement), sur la domination des uns et l'escalvagisme des autres, vous pourrez vous amuser à repassser l'histoire; vous y découvrirez chaque fois du nouveau!
01 févr. 2004, 22:41
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Je viens de terminer Contes Buto du même auteur que j'ai trouvé très bon. Le style d'écriture était convaiquant, les thèmes abordés bien cernés et ça me donne très envi de lire L'Expérience interdite pour poursuivre ma découverte d'un auteur qui ne manque pas de talent. Contes Buto était déjà assez violent par moment et certains passages en étaient presques répugnant mais bon, c'était écrit avec une grande beauté!
05 sept. 2003, 19:54
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On peut lire ces symboles de l'auteur dans deux directions opposées, soit en regardant derrière soi pour y voir un paysage imaginaire à la Beaudelaire, soit au contraire dans la direction opposée de la filmographie horrifique moderne. Mais peut-être ces deux directions opposées se rejoignent-elles quelque part dans l'imaginaire moderne qui n'arrive plus à trouver d'issue dans la poursuite rectiligne du temps de la rationalité et du progrès et qui ne le peut davantage par le retour en ligne droite vers la tradition. Alors on invente un au-delà du temps par une sorte d'immortalisation de l'instant qui culmine dans le temps de la souffrance, instant qui est à la fois en-decà et au-delà du temps dans une sorte de durée indéfinie et circulaire. Cela ressemble à une reformulation moderne de l'éternel retour des anciens, le temps implacable de la souffrance remplaçant le retour éternel des saisons. Il y a aussi une remarque de l'auteur sur le rejet de ces parias qui sont devenus des fardeaux pour leur famille, selon les termes de l'auteur, qui me fait penser que cette métaphore est aussi celle de la fermeture de la culture et de la société de consommation programmée au regard du quotidien et du vécu, laquelle provoque en retour une exacerbation de ce vécu par la souffrance ou l'horreur. Il y a probablement un peu de tout cela dans cette oeuvre, pourquoi pas. Et il y a certainement aussi une métaphore de la difficulté de la création par les tortures qu'elle impose à son créateur.
17 août 2003, 22:28
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Dans l'immédiat, je ne crois pas que je lirai "L'expérience interdite", mais je note combien il est fascinant d'avoir, dans le monde littéraire, des auteurs aussi atypiques qui illustrent bien que l'imaginaire de l'un n'est pas celui de l'autre! Je ne peux cacher que l'intérêt de cet auteur pour Le Clézio me séduit et que ses livres sont publiés chez d'excellents éditeurs...Je le lirai certainement un jour prochain, pour sa différence, pour ce qui semble être aussi une étonnante métaphore de l'acte d'écrire. Cela paraît un peu compliqué, ou complexe, mais combien troublant et profond. L'écriture à rebrousse-poil!
16 août 2003, 02:31
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Je savais qu'il y avait des films d'horreur, mais j'ignorais qu'on pouvait prendre plaisir à écrire des livres d'horreur. Si ces souffrances sont réelles, il est important de les dénoncer. Mais autrement pourquoi s'amuser à mettre des souffrances en métaphores pour choquer les lecteurs . Si, notre auteur veut parler de ses propres souffrances en relation avec ses éditeurs, malgré tout son talent à mettre ça sous une plume d'expérience, ça ne m'inspire pas plus que du chialage ou des chicanes politiques. On en a assez des fonds de projections à l'emporte-pièce pour dessiner les souffrances psychologiques en détail. Réglez vos problèmes et inspirez-nous au lieu de nous donner mal au coeur.