Peut-être êtes-vous de ceux et celles qui, au milieu des années 80, ont fredonné avec bonheur Mimi on the Beach, suivant l'invitation à danser que la mélodie aérienne de Jane Siberry proposait? Parmi les créatrices émergentes dans le domaine de la chanson à ce moment-là, Siberry apparaissait comme l'une des plus douées, des plus personnelles.Internet rattache encore l'artiste à ce qu'on appelle la folk music mais, avec sept albums dont The Walking (1987), Bound by the Beauty (1989) et Maria (1995), Siberry s'imposait comme l'une des artisanes de premier plan d'une pop audacieuse, inventive, novatrice. Caractérisée par un certain minimalisme et privilégiant une forte recherche mélodique, sa musique n'était pas sans rappeler le travail de Laurie Anderson, mais dans une forme plus près de la chanson. Plusieurs se souviendront de sa collaboration à la trame sonore du film de Wim Wenders Until the End of the World avec Calling All Angels. Le disque Anthology, paru en 2002, reprend des pièces déterminantes.
Jane Siberry nous offre cette année une oeuvre originale, Shushan the Palace (Hymns of Earth), qui regroupe des hymnes de Haendel, de Bach, de Mendelssohn, de Praetorius, de Gustave Holst et même un spiritual vieux de plus de 200 ans. Comment lui est venu cet intérêt pour ce répertoire? "On m'a fait entendre la musique de Haendel il y a environ cinq ans. J'ai réalisé que plusieurs de ses chansons avaient de magnifiques mélodies." La chanteuse explique le travail qu'a représenté ce projet: "J'ai passé beaucoup de temps à essayer différents accords, à transposer les chansons dans diverses tonalités. Je voulais que les chansons restent enracinées dans leur contexte classique. Je désirais réellement sentir que j'avais le droit de faire ce travail, que je pouvais servir ces chansons avec ma propre personnalité." Dans le livret de l'album, Siberry souligne à quel point ces "hymnes", par leur structure, par le recours fréquent à la répétition, offrent une sensibilité qui est proche de celle des grandes chansons mélodiques de la musique pop d'aujourd'hui. Elle ajoute ceci: "Toute bonne chanson prend appui sur le corps, sur le feeling, elle s'installe en vous physiquement." L'oeuvre regroupe un ensemble de vents et un ensemble de cordes. La musicienne partage les arrangements avec Peter Kiesewalter: "Pour ma part, j'ai recherché beaucoup de liberté dans l'arrangement des voix. J'ai abordé ce travail avec le désir de mettre l'accent sur les mots, qui sont d'une grande puissance. J'ai cherché à créer de l'espace pour faire respirer les mots." Le résultat est serein et s'écoute comme un tout. Les références au corps humain (l'émerveillement face aux pieds), au berger et à ses brebis, aux anges et au Christ débouchent sur quelque chose de mystique. L'album Teenager (1996), regroupant les premières chansons de Siberry à l'adolescence, montre, comme dans la merveilleuse chanson Let's Not Talk Now, à quel point l'auteure était déjà sensible à une vision poétique des choses (la vie intérieure, l'imaginaire, l'observation précise de la nature) et au langage: "Certains poèmes me font sentir le grand pouvoir suggestif du langage." Dans les chants de Hymns of Earth, les textes, loin d'être prolixes, sont dépouillés, laconiques, avec quelques mots qui se répètent, se moulant à la mélodie. La voix de Siberry n'a jamais été aussi belle et suggère une grande paix intérieure.
Ayant produit ses disques dès les premières années, la chanteuse a créé en 1996 sa propre compagnie de disques, Sheeba, de facon à avoir sa pleine liberté créatrice, confirmant ainsi, à l'instar d'Ani di Franco, son image d'artiste sans compromis. Elle amorce dans quelques jours une tournée qui l'amènera présenter Hymns of Earth à New York et à Los Angeles.
Shushan the Palace
(Hymns of Earth / Sheeba Music Inc.)