Carole Nadeau
Miroir aux alouettes
ARTICLE -
8 janvier 2009
Catherine Hébert
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Carole Nadeau: "Nous avons pris le parti de la folie et du suspense. Les spectateurs seront plongés dans la tête d'un fou, où tout peut se mélanger."
photo: Jean-Sébastien Baillat
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Carole Nadeau, directrice artistique du Pont Bridge, renoue ces jours-ci avec Provincetown Playhouse, juillet 1919, j'avais 19 ans, une pièce de Normand Chaurette qu'elle avait, en 2003, transformée en un étonnant thriller de série B.
Avec Provincetown Playhouse, juillet 1919, j'avais 19 ans, Normand Chaurette nous transporte dans un asile de Chicago en 1938, où l'auteur Charles Charles 38 revit le soir de ses 19 ans - le 19 juillet 1919 -, alors qu'était créée son unique pièce Le Théâtre de l'immolation de la beauté, durant laquelle ses amis Winslow et Alvan ont tué de 19 coups de couteau un enfant dissimulé dans un sac. Savaient-ils que ce sac contenait un bambin? Ce fascinant chassé-croisé en 19 tableaux entre le réel et l'imaginaire, la manipulation et la démence, a inspiré à Carole Nadeau un thriller kitsch assaisonné d'une bonne dose d'humour. C'est la première fois que la conceptrice du solo MeMyLee Miller monte un texte dramatique complet. Après avoir écrit ses premiers spectacles, elle a développé une méthode de création qui s'apparente au collage. "Le principe scénographique est toujours l'élément déclencheur, explique-t-elle en tournant les yeux vers les grands miroirs suspendus sur la scène. Après, j'accumule des cartables d'images et d'extraits de textes, que j'assemble ensuite d'une écriture-osmose, qui donne l'impression qu'ils proviennent de la même main." Sauf que cette fois, la concordance entre son univers et les "jeux de miroirs insolubles" de Chaurette était trop belle. Ainsi, afin d'insister sur le suspense, la créatrice s'est permis d'ajouter un personnage, en quelque sorte un hommage à David Lynch. "J'ai voulu mettre une petite touche de Twin Peaks dans le spectacle, avec énormément d'humour. La part de mal des deux Charles Charles sera donc incarnée par un nouveau personnage, que nous avons surnommé Bob. Sa présence permet de multiplier encore les jeux de réalité et de fiction." L'asile sera peuplé des comédiens Martin Bélanger, Christian Brisson-Dargis, Benoît Drouin-Germain, Éric Forget et Xavier Malo. "Nous avons pris le parti de la folie et du suspense, répète à plusieurs reprises la metteure en scène. Les spectateurs seront plongés dans la tête d'un fou, où tout peut se mélanger. Il n'y a pas de logique, c'est davantage une construction de l'inconscient, un peu comme un rêve. C'est un show léger, qu'il ne faut surtout pas chercher à comprendre."
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26 janv. 2009, 12:09
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C’est sans à priori que j’ai vu Provincetown Playhouse, n’ayant pas assisté à sa création en 2003. J’avais toutefois vu Le passage de l’Indiana, Le Petit Köchel et Les Reines du même auteur, pièces qui m’avaient familiarisée avec la densité littéraire de Normand Chaurette. Rien n’est plus difficile pour un spectateur que d’avoir à défricher lui-même l’intention d’un scénario protéiforme. Qui va dans tous les sens. Dans Provincetown Playhouse, l’angle que choisit la metteure en scène Carole Nadeau est l’exploration de la folie. Dans une mise en scène fragmentée, éclatée et explosive, elle nous fait voyager dans la tête du protagoniste, Charles Charles, lui-même auteur et acteur. On assiste à la reconstitution de l’unique pièce de théâtre dans laquelle il s’est lui-même enfermé. «Le théâtre m’a donné la mort; le théâtre m’a sauvé la vie.» Le rôle de sa vie : simuler la folie pour s’éviter la peine de mort suite à l’odieux projet de vengeance qu’il a formé par jalousie en découvrant son amant, acteur de sa pièce, dans les bras d’un autre acteur une heure avant la représentation. Multiplier les niveaux de lecture, tel est la spécialité de Normand Chaurette. Afin d’harmoniser cet écart de sens entre le spectateur et le propos de l’auteur, la mise en scène très physique de Carole Nadeau, autant que sa mise en espace tout en ombre et en miroir, concrétisent l’obsession que revit soir après soir Charles Charles dans son asile d’aliénés. J’y ai retrouvé la démesure qui met en relief un texte dont les fragments se mettent en place brillamment. Et patiemment. Une mise en scène comme celle de Provincetown Playhouse au Théâtre d’Aujourd’hui, lorsque bien maitrisée, ce qui est le cas, compense l’absence de rebondissement du texte. La fameuse intrigue qu’attend le spectateur sinon il va sortir de la salle. Une allusion que se permet avec ironie Normand Chaurette qui offre ainsi au spectateur une clef de son énigme, celle qui permet d’entrer dans la tête de Charles Charles. Le reflet des miroirs, les éclairages stroboscopiques et les voix dématérialisées illustrent, oh combien, le kaléidoscope qui envahit la tête d’un fou. Le meurtre et le procès qui s’y déroulent simultanément font éclater un dénouement qui se dévoile aussi fatal qu’inattendu. Avons-nous vraiment affaire à un fou ? Ou à l’aveuglement de la vengeance ?
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22 janv. 2009, 23:22
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je me suis dit, « il ne
comprendra rien ». Voilà une réplique de Charles Charles dite au mi-temps de ce «Provincetown playhouse, 19
juillet 1919, j'avais 19 ans» qu'il rejoue dans sa tête depuis 19 ans.
Et je dois admettre qu'il a bien raison. Voilà comment je me sentais,
spectateur pas si moyen que ça, à la moitié du spectacle du même nom présenté
au Théâtre d'Aujourd'hui. Le malaise que j'éprouve avec cette pièce en est un
de forme, une forme favorisant la «réflection» (au sens anglais du terme)
plutôt que la réflexion.
J'ai toujours pensé qu'au
théâtre, metteur en scène, scénographe, costumier, comédiens,...mettaient leur
talent au service d'un texte pour le mettre en valeur. Or ici, de l'aveu même
de la metteure en scène, Carole Nadeau,
celle-ci procède à l'inverse, c'est-à-dire qu'elle choisit sa technique et
choisit ensuite un «contenu» (texte) pouvant convenir à la technique. Elle
dira, non sans fierté, «Moi, c'est comme ça que je travaille». Je l'admets,
c'est un choix.
Pour comprendre mon malaise,
essayez de visualiser, côté jardin, un mur de 10 pieds de large, du plancher au
plafond, mur derrière lequel joueront des comédiens pour le bénéfice d'un
miroir de 25 pieds placé en angle au centre de la scène. Les spectateurs dans
la salle ne les voient pas en chair et en os mais voit leur reflet dans ce
miroir. Déjà cette installation me pose problème puisque ce médium coupe le
lien direct entre comédiens et spectateurs. La deuxième coupure survient
lorsque ces comédiens, sortes de personnages holographiques, jouent avec un
personnage bien présent soit le personnage de Charles Charles (Martin
Bélanger) qui est face au public avec lequel ils n'ont aucun contact visuel
ou autre.. Tout le jeu se fait soit en fixant un point dans l'espace soit par
l'entremise du miroir. Jamais les comédiens ne se regardent.
Lors de la discussion qui a suivi
la représentation, deux comédiens diront qu'ils ne sont pas certains qu'ils
communiquent avec les spectateurs vus en partie dans le miroir. Certaines scènes
exigent d'eux qu'ils se cachent derrière ce grand miroir sans tain, pour
laisser apparaître leur visage ébloui par un projecteur les aveuglant. Ils
diront être incapables de voir la salle. En clair, ils ne voient pas les
spectateurs.
Sur le plan créatif, je reconnais
que la technique favorise cette impression d'être dans la tête du fou ou du
meurtrier. Les reflets sont les images de souvenirs fragmentés, de même que les
images projetées en fond de scène deviennent la toile de fond d'un esprit confus,
incapable de vivre dans le réel. L'ajout d'une bande sonore agressante à
souhait, de voix suramplifiées créent l'impression de créatures d'outre-tombe,
illustrent bien le cauchemar récurrent que vit depuis 19 ans cet emmuré vivant
dans sa folie. Il est vrai que cette folie est bien représentée, démontrée,
C.Q.F.D. Mais de mon point de vue, ce spectacle
est un plus exercice de style qu'une pièce de théâtre.
En aucun moment le sort de Charles Charles ne m'a touché, intéressé
rejoint ou ému. Je ne me suis jamais posé cette question qui est au cœur de
l'énigme : est-il fou ou meurtrier? Carole
Nadeau a évacué toute référence à l'homosexualité des protagonistes faisant
fi des motivations de jalousie ou de vengeance pouvant habiter Charles Charles. J'avais déjà vu cette
pièce à l'Espace Go où le texte avait été mis en valeur. Le résultat était
beaucoup plus dérangeant.
Si évoluer veut dire donner plus
d'importance au médium qu'au message, alors je refuse d'évoluer. Car si le
médium est le message (Marshall McLuhan), le message ici est aussi ténu qu'un reflet
d'image.
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